l’histoire oubliée du reno, le premier club de la jeunesse métissée de manchester

30 ans après sa fermeture, l'histoire du Reno a été sortie de l’oubli par la dramaturge Linda Brogan.

par Kamila Rymajdo
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06 Mars 2019, 8:28am

Instagram@excavatingthereno

« Nous avons plongé nos doigts dans la fontaine de jouvence ». C’est ainsi que la dramaturge d’origine jamaïcaine et irlandaise Linda Brogan explique le chantier archéologique du Reno, le premier club de la jeunesse métissée de Manchester. Ouvert au début des années 60, ce temple de la funk et de la soul, célèbre pour avoir reçu la visite de Mohammed Ali, a connu son apogée dans les années 70, avant de fermer en 1986 et d’être démoli un an plus tard. Envahi par les mauvaises herbes dans le quartier multi-ethnique de Moss Side – foyer traditionnel des communautés irlandaises, antillaises et africaines de Manchester – le club avait presque sombré dans l’oubli.

« Une fois qu’on y entrait, on se sentait comme à la maison », se souvient Barrie George, un régisseur du club de foot Manchester City désormais à la retraite, qui a participé à l’excavation du club.

Stigmatisés par le « Rapport Fletcher » (une étude controversée qui décrivait les enfants métisses comme souffrant de troubles physiques et mentaux inhérents), les gens comme Barrie et Linda se sont retrouvés pris en étau entre deux communautés différentes. « Quand nous allions en ville, les Blancs disaient "les Noirs ceci, les Noirs cela", puis quand nous sortions à Moss Side, les Jamaïcains disaient : "les métisses, deux nations, mais pas de pays", alors on finissait par ne plus avoir de place nulle part, » explique Steve Cottier, un autre habitué du Reno. Ses mots résonnent dans l’immense espace de la Whitworth Art Gallery. Nous sommes là car à partir du 15 mars, la galerie accueillera une résidence d’un an au cours de laquelle Linda et 12 autres habitués du Reno se replongeront dans le contexte historique et l'héritage du club.

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The Reno, circa 1969

Comme le révèle les habitués du Reno, la musique du club était pour eux un moyen d’exprimer leurs frustrations. « Ils passaient d’abord une chanson d’amour avant de jouer "What’s Going On", de Marvin Gaye », se souvient Philip Collins Snr, un autre membre de la bande des Reno 12 dont les souvenirs et les photos ont été rassemblés pour l’exposition à venir. « Quand j’ai emménagé ici en 1961, toutes les boîtes de Moss Side passaient du reggae, mais quand je vivais en Jamaïque, j’ai grandi en écoutant de la musique américaine. Heureusement, le propriétaire du club a reconnu que la musique que je passais rendait le club plus populaire », explique Persian, l’ancien DJ de Reno. En effet, les disques inhabituels choisis par Persian et ses camarades Djs comme Coolie et Hewan Clark ont très vite attiré des foules et des musiciens comme Mick Hucknall comme le musicien de Simply Red ou le patron de Factory Records, Tony Wilson – à qui l'on doit la Haçienda. Mais la plupart des Blancs ne venaient pas à moins d’avoir été invités : « Ce n’étaient pas des Blancs comme les autres, affirme Phillip. Ils étaient associés à des Noirs ou à des métisses. »

Et c’est ainsi que la jeunesse métissée, qui n’était la bienvenue nulle part, a continué à composer le tissu social du Reno. Les amitiés qui se sont créées se sont étendues au-delà du club. Steve est fier de me dire que Reno a même été à l’origine d’une équipe de foot, Afroville, qui, après le match de foot du dimanche après-midi contre les autres équipes de la ville, se retrouvait au Reno pour un verre. « On puait l’herbe et la boue, mais on s’en fichait, dit Steve. Les gens nous demandaient : « comment vous vous en êtes tirés ? », et on répondait : « on a gagné ! » »

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Afroville, from @excavatingthereno

Désormais âgés de la soixantaine pour la plupart, mais toujours vifs, hyper chics, et excités à l’idée de partager leurs histoires, les habitués me disent que le Reno était ouvert jour et nuit, bien après ce que lui autorisait sa licence officielle, généralement jusqu'à cinq ou six heures du matin. De nombreux clients étaient présents chaque jour, jouant aux dominos dans la « salle des paris » ou fumant de la weed. Les descentes de police étaient fréquentes. « On pouvait sortir par l’arrière, mais il n’y avait qu’une porte, une seule sortie. Un jour, les policiers sont arrivés, nous avons tous lâché nos joints quand ils ont allumé la lumière, et nous avons couru, morts de rire », se souvient Linda.

Très vite, le Reno acquiert une réputation nationale. « Au milieu des années 70, alors qu’il connaît son apogée, c’était le principal club de soul de toute la Grande-Bretagne » affirme Phillip. Cependant, contrairement au nightclub le plus célèbre de Manchester – l’Haçienda, principalement fréquenté par la classe blanche ouvrière – le Reno n’est pas vraiment resté dans les annales. Linda a trouvé que c’était absurde, elle a alors initié une mission de 18 mois afin de trouver les fonds pour organiser des fouilles sur le site du club. Celles-ci sont financées par la Loterie Nationale et par l’aide du Centre d’Archéologie Appliquée de l’Université de Salford – le club est ainsi en passe d’obtenir la notoriété qu’il mérite et rassemble de nouveau de nombreux résidents de Moss Side : les enfants, petits-enfants et même arrière-petits-enfants des clients du Reno viennent aider sur le chantier.

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Inside The Reno

Des pantalons pattes d’eph, des peignes, des rouges à lèvres, des parfums, des portefeuilles, des pochettes de vinyles et même de la weed ont été retrouvés pendant les fouilles. Elles se sont achevées en grande pompe, avec une fête où ont joué quatre des DJs survivants du Reno. Pour les volontaires qui composent les Reno 12, la fouille est presque devenue une addiction, ainsi qu’une sorte de catharsis. Mais ils voient aussi l’exposition, qui inclura une réplique du club, ainsi que des objets trouvés dans les fouilles, comme un moyen important de préserver l’histoire de la zone. « Les gens qui vivent actuelllement à Moss Side, qui ont emménagé à Moss Side peuvent regarder les archives que nous avons réunies et se dire : « oh, c’est vrai qu’il s’est passé quelque chose d’important ici », dit Barrie.

Bien que les fouilles constituent une révolution, l’ensemble des témoignages filmés (qui, mis bout à bout, durent une année entière) constituent également un véritable trésor pour n’importe quel historien social. Lors d’une interview, la Reno 12 Myra Trigg évoque le fait d’avoir été une jeune mère de 17 ans laissant son landau à l’extérieur du club, ce qui en dit long sur la sécurité du quartier avant « Gunchester », la vague de violence liée à la drogue qui s’est abattue sur Moss Side dans les années 90. Les interviews ont également rencontré un immense succès en ligne : « Sans qu’on dise quoi que ce soit, qu’on fasse le moindre marketing, 45 000 personnes ont regardé nos vidéos », me dit Linda.

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Mavis, Julie and Laura, from @excavatingthereno

Beaucoup des habitués du Reno, qui se revoient pour la première fois après des décennies, ont énormément de choses à se dire, et échangent leurs opinions divergentes sur des sujets comme les émeutes que le quartier a connu en 1981, et qui ont précédé la baisse de fréquentation de la boîte. Pour Linda, le projet est une opportunité de s’approprier les récits complexes autour des identités noires et métissées, souvent mal comprises ou mal gérées par ceux qui ne sont pas directement concernés. Mais le Reno, insiste-t-elle, est principalement un récit de joie, qui est désormais raconté comme il doit l’être, par les gens qui l’aiment le plus : « Nous avons passé un moment absolument fabuleux là-bas, et je savais que si je m’accrochais à cela, tout se passerait bien », résume-t-elle avant de demander une pause.

La résidence du Reno débute le 15 Mars 2019 and s'achève en Mars 2020. Plus d'information sur le site de la galerie Whitworth Art.

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