Photo : Rod Maurice 

loin de paris, irene dresel compose (l'autre) futur de la techno française

La productrice française vient de sortir son premier véritable album, Hyper Cristal. i-D l'a rencontrée pour parler de son exil à la campagne, de son éducation religieuse et du temps long de la création.

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01 Avril 2019, 9:15am

Photo : Rod Maurice 

Écouter parler Irène Dresel est une expérience en soi. C’est faire face à une artiste qui réfléchit longuement à chacune de ses réponses (ce n’est pas le cas chez tout le monde…), et répond d’une voix douce, presque gracile, de laquelle se dégage une pudeur rare. Assis près d’elle, nous l’avons écoutée nous parler de son exil, de sa vie à la campagne, de religion, de féminisme et d’art total avec un plaisir tout aussi prononcé que celui ressenti à l’écoute d’Hyper Cristal. Un premier album qui constitue, lui aussi, une expérience en soi : quatorze titres en forment de déluge sonore, de débauche spirituelle et de tableaux mouvants, qui permettent à la musicienne française, également plasticienne à ses heures, de tenir une place de choix au sein du paysage électronique mondial.

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J’ai lu que tu avais quitté Paris il y a quelque temps déjà pour t’installer à la campagne…
Oui, je me suis installée dans la maison où habitait ma grand-mère. C’était soit la vendre, soit y emménager… Et puis je me sens bien ici, à 100km de Paris, dans l’Eure-et-Loir.

Paris était devenu invivable ?
Disons que j’avais besoin de m’isoler pour me concentrer davantage sur ma musique. À Paris, j’étais tout le temps dispersée… Le problème, c’est que je ne sais pas dire non quand on m’invite. J’étais donc constamment de sortie, que ce soit pour aller boire un verre, pour me rendre à un anniversaire ou pour traîner à un vernissage. Forcément, mon travail de production en pâtissait. D’autant que je bossais la journée, je ne pouvais même pas dire de rattraper le temps perdu à d’autres moments...

Tu te sens plus productive là-bas ?
Oui, d’une certaine façon. Par le passé, je parvenais à composer mes morceaux, mais j’étais constamment en lutte entre mes propres envies et celles de mes amis. Je devais toujours trouver de nouvelles excuses pour ne pas sortir… Étant de nature un peu solitaire, il était temps que je m’isole.

Ce qui est intéressant, c’est que ta musique reste malgré tout très urbaine…
Je suis très parisienne au fond. Mais j’apprécie de plus en plus le temps que je passe loin des villes. Faire du feu, marcher dans les champs, ne pas avoir de supermarché à moins de quinze minutes en voiture : ce sont des choses qui me plaisent énormément. Ça demande une certaine organisation, quand je vais faire des courses, je me ravitaille pour quelques jours. C’est une autre façon de fonctionner, mais ça me plaît.

Composer des illustrations sonores pour des reportages sur Thalassa, ça ne te dit toujours rien ?
Non ! De même que je ne pense pas encore à faire du field recording en insérant tout un tas de sons naturels dans mes morceaux. Je tiens vraiment à garder mon son. L’environnement dans lequel je vis ne doit pas se ressentir dans ma musique, il doit simplement me servir à rester concentrer.

Un de tes morceaux phares s’appelle « Icône ». Tu aimerais en devenir une, un jour, d’icône ?
Oh non, tu imagines ?

C’est si effrayant ?
Oui, quand même… D’ailleurs, mon titre fait davantage référence aux icônes religieuses, comme ces petites statuettes que l’on regarde lorsqu’on prie et qui nous emmène vers l’au-delà. J’aime cette façon d’aller du visible vers l’invisible, ça m’intéresse. Bien plus en tout cas que d’incarner une sorte d’icône à la Madonna.

Tout l’album renvoie quelque chose de mythologique, spirituel même…
À l’exception du titre « Rita », dans lequel je récite une prière à l’envers, il est presque impossible de déceler ce côté spirituel en écoutant simplement les morceaux qui composent l’album. J’aime le fait de ne jamais être frontale dans mon approche de la techno. De fait, on ne comprend cette spiritualité qu’en regardant mes clips, comme celui de « Medusa » où une jeune fille danse au milieu de dizaines de cierges, ou en venant me voir en concert, où je suis entourée de fleurs artificielles. Là, j’assume totalement l’imagerie cérémoniale, quelque chose qui me donne l’impression de me dresser sur un autel.

Cette recherche de spiritualité, elle vient d’où ?
De mon éducation, forcément. Je suis allée dans un collège catho, j’ai fait ma retraite de confirmation dans un coin perdu au milieu de la France, dans une chapelle, et toutes ces expériences m’ont rendu assez méditative. Aujourd’hui, je ne suis plus trop pratiquante, en tout cas beaucoup moins que lorsque j’étais petite et obligée d’aller à l’église. Cela dit, j’aime croire en quelque chose qui vient de l’au-delà. Dans les moments de doute, ça m’aide. Et puis j’aime les cérémonies, ces moments où tout le monde prie et chante en même temps.

Maintenant que tu n’es plus « obligée d’aller à l’église », quel est ton rapport à la religion ?
Attention, je ne dis pas que ça me déplaisait, c’est juste que j’avais une petite dizaine d’années et que je ne me posais pas la question. J’étais dans un collège catho et j’allais à la messe tous les vendredis, point. C’était normal. Je suis d’ailleurs restée en contact avec des amis de cette époque. Certains ont complètement rejeté leur culture religieuse, d’autres s’y sont plongés davantage. Moi, je pense que j’essaie de transformer tout cet apprentissage. Je vais encore aux cérémonies, pour les grandes occasions comme Noël notamment, mais je m’y rends désormais avec une approche légèrement sociologique. J’aime surtout observer. De toute façon, je ne pourrai jamais faire partie complètement de ce milieu.

Pourquoi ça ?
À cause de mon métier. La musique techno a beau tétaniser le corps, permettre aux auditeurs d’entrer dans un état mental atypique, un peu comme une prière finalement, je sais pertinemment que ça effraierait les catholiques d’entendre mes compositions. On est incompatibles.

Comment as-tu vécu la création d’Hyper Cristal ?
Ça fait quatre ans que je dis que je vais sortir mon premier album, donc il fallait bien qu’il finisse par voir le jour. Je sais que ça a été long, mais je peux au moins dire que j’en suis très fière. J’y ai tout mis, ce qui est quand même le but d’un premier album : se présenter, mettre en avant sa diversité et ses nuances. Sur Hyper Cristal, il y a donc des morceaux vifs, énergiques et denses, mais aussi d’autres beaucoup plus lents et hypnotiques. Il y a même « Crown Me », un morceau chanté… Tout ça fait que si tu écoutes l’ensemble de mes morceaux, tu as un bel éventail de mon univers et de ma personnalité. Les bases sont posées, il n’y aura plus vraiment de surprises à l’avenir.

Quatre ans pour enregistrer un premier album, c’est un sacré luxe à l’heure actuelle… C’était important pour toi de prendre du temps ?
C’est surtout que j’ai un mode de composition assez lent et laborieux. « Râ », par exemple, ça fait trois ans que je l’ai. J’aurais très bien pu mettre cette chanson sur les différents EP’s qui ont précédé l’album, mais elle est tellement différente de ce que j’ai pu faire auparavant que j’attendais le bon moment. J’ai une centaine de morceaux en stock que je pourrais très bien sortir. Seulement, j’ai besoin de laisser vieillir un morceau, de le laisser de côté trois mois, de le garder en tête et d’y revenir pour voir s’il est toujours pertinent. Ensuite, il y a le mixage, le mastering, le choix des visuels… Il m’est possible de composer en une journée. « Jon », par exemple, ça a été le cas. Mais je sais que je ne peux pas le faire régulièrement… Alors oui, je pourrais être plus rapide et publier tout un tas de morceaux comme d’autres le font mais moi, je gère tout toute seule, je n’ai pas dix collaborateurs et producteurs autour de moi… Et puis ce rythme me convient parfaitement ! Je ne veux pas rassasier les gens inutilement.

En parallèle à ton activité de productrice, tu es aussi plasticienne. Tu n’as jamais pensé à relier les deux activités ? À produire une œuvre audiovisuelle, par exemple ?
Mon expérience de plasticienne, je m’en sers pour les visuels, les clips et l’artwork. L’idée, c’est de créer de beaux objets qui s’écoutent d’un block, mais qui puissent se regarder également. D’ailleurs, plusieurs personnes m’ont confié avoir acheté le vinyle de Rita alors qu’ils n’ont pas de platine. Je trouve ça mignon, mais je ne me vois pas pousser ce délire plus loin : mon travail de plasticienne est très silencieux, je n’ai jamais réussi à y amener du son. Je pense que le propos est le même, mais ce sont deux formes artistiques qui ne peuvent pas se croiser. Elles sont trop indépendantes l’une de l’autre. Tu sais, ce n’est pas un hasard si j’utilise mon vrai nom, Irène Billard, lorsque je signe une œuvre en tant que plasticienne… La musique a aussi été pour moi une façon de me libérer de l’art contemporain, un milieu que je trouve assez lourd. Dans la production, en revanche, tout me paraît plus léger, accessible. Ça transpire la joie de vivre.