Jenny Odell

le cyberféminisme tient son expo, elle s'appelle « computer grrrls »

À Paris, jusqu'au 14 juillet, la Gaîté Lyrique héberge l'exposition collective « Computer Grrrls » dont l'objectif est limpide et salvateur : réhabiliter et redéfinir la place des femmes dans l'univers des nouvelles technologies.

par Antoine Mbemba
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15 Mars 2019, 9:25am

Jenny Odell

Saviez-vous qu’en 1843, la britannique Ada Lovelace créait le premier programme informatique de l’histoire ? Ou bien qu’en 1941, l’actrice Hedy Lamarr déposait un brevet sur l’une de ses inventions, le « saut de fréquence », une technique de télécommunication encore utilisée aujourd’hui pour le wi-fi ? Vous ne saviez sûrement pas non plus qu’en 1959, l’ingénieure Alice Recoque participait au développement de l’un des premiers mini-ordinateurs français, et qu’en 1965, l’informaticienne Margaret Hamilton devenait directrice du département du MIT à l’origine du système embarqué du programme spatial Apollo. Voilà, entre autres, ce que vient très justement nous rappeler l’exposition Computer Grrrls : les femmes ont joué un rôle majeur dans le développement des nouvelles technologies.

Attention, la recontextualisation historique n’est évidemment pas le seul objectif de l’expo – qui se tient jusqu’au 14 juillet à la Gaîté Lyrique, à Paris – mais elle reste absolument nécessaire. Elle est d’ailleurs encryptée dans le titre même de l’événement. En plus d’être une référence directe au mouvement punk et féministe Riot Grrrl, « Computer Grrrls » fait d’abord référence à un article publié dans le magazine féminin Cosmopolitan en avril 1967, vantant l’informatique comme un nouveau secteur particulièrement favorable aux femmes. « Paradoxalement, lit-on dans le dossier de presse, c’est précisément au moment de sa parution que la profession commence peu à peu à se masculiniser, » avec, dès les années 1980, les figures du « nerd », du « gamer » ou du « hacker » trustées par des hommes au rythme de la démocratisation de l’ordinateur personnel.

Moffatt Lauren
The Unbinding, Lauren Moffat

Depuis que les avancées technologiques ont été majoritairement arrachées des mains des femmes, la marche arrière s’est avérée quasi impossible. Aujourd’hui, les femmes représentent 33% de la force de travail des nouvelles technologies, et seulement 15% d’entre elles occupent des postes techniques. En 2014, la controverse du Gamergate mettait en lumière la prépondérance du sexisme dans la culture du jeu vidéo, pointant les conditions de travail déplorables des rares femmes parvenant à pénétrer ce monde. En 2017, la chercheuse Safiya Noble mettait en évidence les biais sexistes et racistes des algorithmes, surlignant les résultats viciés d’une industrie manœuvrée par des hommes.

Bref, en ce qui concerne l’invisibilisation des femmes et le sexisme systémique, la belle utopie que furent un temps internet et les nouvelles technologies n’a rien transformé. Elle a simplement codé les problèmes sociétaux pour les transposer au numérique. Le but des 23 artistes mises en avant par Computer Grrrls est justement de remettre en cause les récits dominants liés à cet univers. Des récits trop souvent écrits par des hommes. En cela, l'exposition est incontournable. Trop rarement, les apports passés, présents, et futurs, souvent considérables, des femmes du monde des nouvelles technologies auront été autant mis en valeur, artistiquement. Car si les problématiques sont bien concrètes, nous parlons toujours d'oeuvres d'art.

À l'heure où internet se mue de plus en plus en un espace de surveillance reproduisant (parfois au quintuple) les rapports de force inégalitaires du « monde réel », les salles d'exposition de Computer Grrrls forment une carte des possibles, une fenêtre sur la dimension culturelle et contre-culturelle du numérique. En passant la porte de la Gaîté, préparez-vous [spoiler] à enfiler un casque VR pour visiter le monde onirique et résolument afroféministe du collectif américain Hyphen-Labs ; à être hypnotisé par la vidéo de l'allemande Nadja Buttendorf, qui présente un ordinateur de l'ex-Allemage de l'Est façon ASMR ; à vous émouvoir devant le travail d'archives documentaire titanesque de la canadienne Caroline Martel, qui ressuscite avec humour les opératrices téléphoniques ; ou a vous perdre dans les méandres de Wikifemina, le réseau de Computer Grrrls qui met à disposition, façon Wikipédia, les biographies de centaines de femmes ayant contribué à l'histoire de l'informatique [/spoiler].

Et il vous restera encore des dizaines d'installations, de vidéos, d'impressions numériques et 3D, de jeux vidéo, des ateliers, projections, concerts, conférences et performances. Vous l'avez compris, l'exposition à ne pas rater en cette première moitié d'année 2019, c'est Computer Grrrls.

Tabita Rezaire
Premium Connect, Tabita Rezaire (Photographie Anthea Pokroy)
Elisabeth Caravella
How To, Elisabeth Caravella

L'exposition - dédiée à Nathalie Magnan, pionnière du média-activisme et du cyberféminisme - se tient jusqu'au 14 juillet 2018.. Pour découvrir le programme complet, rendez-vous sur le site de la Gaîté Lyrique.

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