M/M : "la mode se nourrit d’elle-même"

À l'occasion de la sortie de leur livre Ceremony consacré au photographe Alasdair McLellan, nous avons rencontré le duo M/M pour parler de leur amour inconditionnel pour l'image et les belles choses.

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23 Janvier 2016, 5:55pm

Il n'est pas très simple de se tenir fière et constante devant le duo M/M formé par Michael Amzalag et Mathias Augustyniak. Un duo de pontes, d'experts de l'image et de l'interprétation - qu'elle soit plastique ou virtuelle - du réel. Autour d'une immense table multicolore qu'ils ont eux-mêmes pensée, nous nous sommes posés ensemble, leur chien au pied, pour discuter du passé, du présent et de l'avenir de la création visuelle. Leur parcours en a fait rougir plus d'un : ces deux touche-à-tout se sont accomplis dans les mondes très éloignés et pourtant intrinsèquement liés que sont la mode, la photographie, l'affiche ou encore l'édition. Le langage qu'ils ont créé a su déborder sur mille territoires sans jamais perdre une once de pertinence. Aujourd'hui, M/M publie un second livre consacré au travail du photographe Alasdair McLellan. Ce même photographe qui a sublimé à maintes reprises les pages d'i-D et envouté nos lecteurs par son admirable photographie. Ce livre, comme le précédent, se fait l'écrin d'une rencontre entre trois génies, entre trois visions complémentaires et entre trois versions d'un même amour éternel. Celui de l'image et du beau.

Vous avez démarré votre duo à l'ère du pré-digital. Aviez-vous anticipé le fait que nous étions au seuil d'un monde fait d'images et de symboles ?
Michael :
Notre formation artistique a été assez traditionnelle. Mais nous avons vécu l'apparition du digital comme une libération, ça a permis plein de choses notamment l'existence de petites structures comme la nôtre. Et au final c'est la même chose dans la musique. L'apparition des machines et logiciels a permis aux gens de créer depuis chez eux et toutes sortes de choses.

Vous vous servez toujours de cet apprentissage traditionnel ?
Michael : 
Je pense qu'on est dans une fluidité entre l'analogue et le digital. Il n'existe pas de position dogmatique de l'un sur l'autre. On produit encore souvent des objets qui impliquent un processus physique.

Mathias : On garde un rapport au réel et on tente encore et toujours de le nourrir. C'est ce qui fait la différence. Pour faire ça, on se sert des outils du digital qui nous permettent de mener ces opérations de façon concise. On a plus nécessairement besoin de passer par une chaine de fabrication donc on a pu faire entendre notre voix de façon plus directe.

Votre vision déborde sur beaucoup de territoires (le graphisme, la typo, la mode, l'affiche, etc). Ça vous est paru évident de décliner votre patte visuelle à l'infini ?
Michael : 
Je n'aime pas trop le mot décliner. Il existe un grand nombre de champ des possibles donc après vingt ou vingt-cinq ans de travail ensemble, par débordements successifs, on a fini par intervenir sur plein de territoires très éloignés les uns des autres. Mais ils sont tous liés à nous d'une façon ou d'une autre.

Mathias : Le mot "décliner" est un terme qu'on utilise à outrance dans la pub - on "décline" des produits. Nous on décline en effet si l'on se réfère aux racines latines du terme. On construit une chaine mécanique et on l'applique dans différents domaines. On tente de créer des objets articulés les uns aux autres tout en essayant que chacun de ces objets soit réel. Comme cette table autour de laquelle nous sommes assis. Nous n'avons pas la prétention de faire du mobilier mais cette table est comme une image en trois dimensions.

Il est très difficile de vous attribuer une étiquette. Vous êtes graphistes et artistes. Il semble que vous cassez les possibles frontières entre ces deux statuts…
Michael : 
C'est toujours très compliqué d'expliquer ce qu'on fait. Donc voilà "on fait des trucs". C'est notre ligne de biographie sur Instagram. Il y a des choses qu'on a envie de faire et ensuite il y a toutes sortes d'interventions possibles pour ça que ce soit du graphisme, de la photo, de la typographie, de la construction d'espace, des films, des pièces de théâtre. L'image reste le point de départ.

Mathias : On a une position d'auteur je pense. Être graphiste est un métier, être artiste en est un autre et comme dit Michael, il est difficile de définir ce qu'on fait. Je pense qu'on veut juste se donner les moyens de raconter ce qu'on veut dire. Et pour ça il y a mille solutions.

Vous avez sorti à ce titre un bouquin qui retrace vos vingt de collaboration. C'était important pour vous de créer un écrin rassemblant tous vos travaux ?
Mathias : 
Oui on a voulu mettre en perspective des choses qui ont déjà eu lieu. Sans nécessairement former une rétrospective. On a voulu montrer ce qui s'est passé et ce qui a été dit. Ce qui est important c'est de pouvoir relire ce qu'on a voulu dire de loin en loin. L'expo qu'on avait faite à Londres avec François Roche, Philippe Parreno et Pierre Huyghe s'intitulait "The exhibition already happened". On était tous préoccupés par la même chose : on a tous fabriqué des choses dans le réel et on voulait montrer que ces choses avaient bien eu lieu.

Vous avez investi le monde de la mode à maintes reprises. C'est un monde qui a énormément évolué ces dernières années - d'un univers plus "craft" à une véritable industrie. Ça a changé quelque chose pour vous ?
Michael : 
On a eu la chance de travailler au début des années 1990 avec des gens qui étaient d'abord et avant tout des créateurs et qui étaient aux commandes de leurs propres maisons. Yamamoto, Jil Sander, Martine Sitbon, etc. Cette idée de "créative director" qui vient insuffler une identité à une marque n'existait pas. On travaillait avec des gens qui faisaient des vêtements et qui avaient besoin de gens pour interpréter ces vêtements en images. Dans ce sens tout a changé. Le rachat des maisons de mode, la constitution de gros groupes, l'arrivée d'une génération qui créé pour et à travers une maison ont changé les rapports. On n'a pas fait un circuit complet mais ce qui est intéressant c'est de voir que quand Jonathan Anderson par exemple présentait son interprétation esthétique à Loewe, elle comportait des choses que l'on faisait il y a vingt ans et de voir que ces choses avaient aujourd'hui le moyen d'être reproduite dans une échelle différente. La mode se nourrit d'elle-même.

Vous êtes intervenu dans pas mal de magazines aussi, notamment Purple ?
Michael : 
Oui Purple avec Olivier Zahm avec qui on a agi comme des designers. On a redisigné son véhicule puis on l'a laissé le conduire tout seul. On s'est retrouvés à une conférence sur la mode, avec des invités qui disaient des choses très très bêtes et on était à deux extrémités de la salle. On a fini par faire une alliance d'un bout et l'autre de la salle pour les prendre en étau.

Mathias : On est de la même génération, on était presque en compèt avec un magazine dont on s'occupait qui s'appelait Document sur l'Art. Purple était plus dynamique puisque le magazine avait déjà intégré de la mode à son contenu. Puis on a fini par comprendre qu'il fallait qu'on discute… On a voulu lui faire un logo pour son magazine. Mais il était très réticent donc on s'est battu, il fallait qu'il marque son territoire. Qu'il ait un sceau. Du coup on a fait un titre embossé, en fantôme. Puis il est remonté à la surface tout doucement ce qui a permis au lecteur de s'habituer à sa présence.

Le magazine est probablement un support qui englobe beaucoup de vos champs d'interventions. C'est un moyen d'expression que vous privilégiez ?
Michael : 
Quand je suis rentré aux Arts Déco j'étais obsédé par les magazines. C'est à ce moment que j'ai fait les Inrocks. Puis il y a eu une succession de magazines. Documents sur l'Art, Vogue, Arena Homme +, i-D, Interview magazine… On est souvent restés deux ans. On nous a dit un jour qu'il fallait vingt-quatre mois pour installer et accomplir une formule. On a pu collaborer avec beaucoup d'artistes, de photographes, etc à chaque fois. Puis il y a eu Man About Town. Cette succession d'expériences démontre notre difficulté à ne faire que ça et je pense que c'est devenu de plus en plus compliqué de faire un magazine qui soit pertinent. Il n'y a jamais eu autant de magazines - je vais passer pour un cynique - et aussi peu d'information. Dans la période pré-digitale, les magazines définissaient des communautés culturelles et étaient des relais d'information. Le problème aujourd'hui c'est que certains d'entre eux sont devenus les relais des relais.

Vous n'avez jamais pensé à en créer un ?
Mathias : 
Il faudrait qu'on ne se pose pas la question. Qu'on monte une équipe. Il faudrait qu'on décide d'un contenu, qu'on réponde à des questions de fond et de forme, qu'on décide de sa périodicité. Qu'est ce qui doit être sur internet ? Et au contraire qu'est ce qu'il faut imprimer et pouvoir retracer physiquement ? On est plus habitués à ça, on a l'impression que les choses existent pour toujours mais en fait elles disparaissent sur la toile.

Comment a démarré le projet avec Alasdair McLellan ?
Michael : 
Après avoir rencontré Alasdair pour Arena Homme+, on a évoqué la nécessité pour un photographe de faire des livres et d'avoir un espace d'édition qui permette d'établir un corpus et une écriture sans devoir attendre la monographie ultime. C'est comme ça qu'on a fait le premier qui était très spontané. On lui a donné un format le plus proche possible de sa sensibilité pop et anglaise.

Qu'est ce qui vous plait dans sa photographie ?
Michael : C'est un excellent photographe et je pense qu'on a une vraie proximité culturelle. Je suis content qu'on ait fait ce deuxième bouquin qui prouve qu'on peut écrire plein de choses dans le temps.

Lorsqu'on crée un piédestal pour un artiste, comment faut-il s'y prendre ? Comment faire de l'image avec de l'image ?
Michael : Ce n'est pas nécessairement un piédestal. On tente de faire un objet qui soit le plus intelligemment possible le contenant de son contenu, trouver une forme qui soit juste sans être hyperbolique. On essaye d'avoir une immédiateté entre la forme et le fond. Et comme il y en a deux maintenant c'est presque un magazine. C'est pas lourd ou prétentieux. C'est quelque chose d'assez personnel et intact. C'est comme un EP carré à l'image de ceux qu'on achetait tous quand on était jeunes.

Mathias : On a un rôle de producteurs presque, comme dans la musique. Notre travail est de fond mais reste visible. On crée un rendez-vous.

@M/M

Le livre Ceremony est disponible chez Broken ArmOfr et Colette

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : Alasdair McLellan, extrait du livre Ceremony