presque sans regrets, ​lukas ionesco renaît

Des tatouages plein les bras et des projets plein la tête, le kid renaît de ses cendres, à son rythme. Rencontre.

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sept. 30 2015, 9:35am

J'ai rendez-vous dans le quartier bouillant de Château Rouge avec le jeune Lukas. En marchant dans les rues animées aux boutiques kitsch et colorées, de violents flashs en technicolor envahissent mon esprit. Ces chocs visuels, ce sont ceux de The Smell Of Us de Larry Clark, sorti en janvier dernier dans le stupre et le fracas. Lukas y incarne un skateur parisien issu d'une bande de potes paumés qui zonent, se droguent et se prostituent. Sa gueule d'angelot blond digne du River Phoenix de Gus Van Sant y imprime la rétine durablement. Je me souviens de cette scène où Clark lui lèche les pieds en l'appelant "mon petit garçon", de celle où le réalisateur de Kids se fait tatouer la même tête de mort sur le bras que celle de la phalange de son protégé, en agonisant à moitié. Je pense aussi à la famille du blondinet. Les Ionesco, c'est un gros morceau. Enfant, Eva fut le modèle de photos érotiques prises par sa mère, l'artiste Irina, créant le scandale dans les années 1970. Ironie du sort : trente ans plus tard, Lukas recrée le même schéma en devenant l'objet des fantasmes d'un vieux cinéaste culte qui aime les jeunes garçons. Eva avait pourtant déconseillé à son fils de faire le film. 

Comme maman, chosifiée par sa photographe branchée de mère, Lukas a vécu sous l'emprise de son maître Larry, pendant deux ans, de 16 à 18 ans. Le mentor lui demande alors de s'investir à fond et d'aller toujours plus loin (notamment au niveau des scènes "sexplicites"). Mais le jeune homme, pas aussi perdu que son personnage, connaît ses limites. Quand le réalisateur, qui a recommencé à boire et fumer après des années d'abstinence, exige trop (la fameuse scène de fétichisme qui au départ devait être jouée par Gaspard Noé et non par Clark), Lukas quitte le tournage chaotique, lessivé et changé.

Je m'attends donc ce jour froid de septembre à rencontrer un gamin blessé. En réalité, si son regard bleu océan traduit une certaine mélancolie, le beau garçon de 20 ans dégage quelque chose d'assez solaire et candide. Son allure de rebelle "no future" / panoplie de "cry baby"  (blouson noir, bras tatoués, tee shirt "god is dead") contraste avec son visage d'enfant, son énergie et sa voix chantante. Je découvre un jeune homme charmant, souriant, frais, magnétique, tout sauf sur la défensive. Résiliant et excité, il me raconte à toute vitesse ses dix mille projets devant une pinte de bière animé par une rage de vivre folle et contagieuse. L'avenir appartient à des gars comme Lukas, et le futur, c'est bien lui.

Que fais-tu en ce moment ?

Je travaille à fond sur ma musique. On est deux dans le groupe qui s'appelle Diaperpin (signifiant "épingles à nourrice"). C'est très grunge années 1990. Je fais la guitare-chant et mon pote, la basse. J'enregistre dans ma chambre et après on se retrouve. On a un batteur mais c'est pour le live, sinon on bosse sur boîte à rythme. On a commencé il y a un peu moins d'un an. Les paroles parlent de moi, de ce que j'ai dans la tête, de ce que je ressens. C'est très cash, en anglais et ça m'aide à exorciser mes démons. En fait j'ai commencé ce groupe à Nantes. Après le film de Larry Clark, j'étais devenu très noir, avec les cheveux longs corbeaux, dans une phase vampire. Je me tatouais moi-même, je traînais dans des concerts de punk et je ne supportais plus Paris, les gens, les soirées. Je me suis enfermé dans ma chambre et j'ai commencé un groupe de punk qui s'appelait Crash, influencé par les Germs. Ça m'a tellement défoulé que j'ai continué. On répétait deux fois par semaine, pendant plus de cinq heures. A l'école j'avais fait deux ans de basse mais là j'ai appris seul la guitare, en autodidacte. Ensuite je me suis rasé le crâne, et puis je suis redevenu blond, parce que je me sentais mieux (rires). La musique m'a sauvé.

La musique, tu y avais déjà pensé ado ?

Oui j'ai toujours voulu en faire ; à cause de mon père, qui est hollandais, qui jouait dans pas mal de groupes dans les années 1980, sous influence Joe Jackson. Il y a toujours eu beaucoup d'instruments chez lui, ça m'attirait. Aujourd'hui, je n'écoute la musique que sur vinyles, du punk, rap oldschool, du grunge, du ska. Et je vis sans internet chez moi (rires).

Quels sont tes autres projets ?

Je travaille à Dunkerque sur les décors d'un série pour Canal+, en tant que "riper" (manutentionnaire et accessoiriste). J'aime bien être dans l'ombre, mais je sais que ce n'est pas ce que je veux faire de ma vie. Je voudrais passer à la réalisation. Juste après le Clark je suis allé jouer un docu en Géorgie sur une bande de skateurs, When Earth Seems To Be Light, qui sort en octobre, et c'était magique. Ce sont de vraies racailles qui sont devenues des amis. J'y suis retourné il y a un mois pour réaliser avec eux un clip/court-métrage pour Twin Twin, un road movie dans les montagnes en noir et blanc. J'ai aussi une idée de documentaire sur des surfeurs assez tristes à la plage. Et je fais de la photo, assez dark, en noir et blanc très contrasté. Après je ne veux pas m'enfermer. J'ai 20 ans j'ai envie de tout essayer, de tenter le plus de choses possibles. Là j'aime les filles, j'ai une copine. Mais un jour, j'essaierai les hommes. Il faut tout oser, enfin, ce qui nous fait envie.

Tu ne veux plus tourner en tant qu'acteur ?

Je ne suis pas acteur. J'ai joué un rôle dans lequel je suis resté bloqué un an. Après ça, j'ai passé des castings que je ne sentais pas, j'ai tout refusé. Je viens de dire à mon agent que je veux bien ré-essayer de passer des essais. Mais contrairement à Diane (Rouxel, ndr), qui jouait aussi dans The Smell Of Us - elle sort avec mon meilleur pote, Léo, tatoueur - qui prend le cinéma très sérieusement. Moi il faut que le projet m'intéresse avant tout.

Comment t'es tu retrouvé sur le film de Clark ?

J'avais 16 ans et à cette époque je sortais beaucoup avec une bande d'amis dans des soirées en appartement, à Montreuil. Un soir, j'entends une fille (qui finalement n'a pas joué dans le projet) raconter qu'elle va passer le casting pour un film de Larry Clark qui se tourne à Paris, le lendemain. A cette époque, j'étais ultra fan de son travail, alors que les amis de mon âge ne le connaissaient pas ou s'en foutaient. J'aimais surtout ses photos et ses premiers films, Ken Park, Kids et Wassup Rockers. J'étais fasciné par sa vision de la jeunesse, très punk. Du coup, le lendemain je me suis pointé au casting, à côté de Bastille. J'avais juste fait un court-métrage avant ça. J'arrive dans la salle et là, l'ambiance est étrange. La fille qui fait passer les essais a presque notre âge et on n'a aucune scène à jouer. On était juste une bande de 20 jeunes zonant toute l'après-midi, en buvant. Au moment de partir, la fille nous dit : "restez, Larry arrive". Et puis là il est venu, se dirigeant direct vers moi, alors que je ne parlais pas trop, que j'étais timide. Il n'a discuté qu'avec moi, alors que tout le monde essayait d'attirer son attention. Le soir même, il m'a invité à manger, puis on a passé une semaine ensemble. Avant de repartir pour New York, il m'a dit : "Je te donne le scénario, j'ai pensé à toi pour jouer Math." J'ai hésité pendant presque un mois, car le rôle était difficile et que je connaissais son univers ainsi que sa réputation. Finalement, emballé par le scénario, j'ai dit oui. Ensuite ça a mis deux ans avant qu'on tourne vraiment.

Qu'est-ce qui t'as le plus traumatisé dans cette expérience ?

Larry est arrivé, alors que j'étais en manque d'une figure paternelle. Il m'offrait beaucoup, jouant le rôle d'un oncle, passant beaucoup de temps avec moi, m'aidant, me promettant beaucoup. On se voyait tout le temps, pendant deux ans, à des fêtes, au restau, à des concours de skate...Au début du tournage, c'était très cool. Je n'ai rien vu venir, car il m'a mis en confiance, pour ensuite me lâcher ; En fait j'ai compris plus tard qu'il s'est servi de moi pour me mettre dans l'état favorable au rôle de paumé que je devais incarner. Tout était calculé. Il fallait que je sois ensuite déboussolé, c'était prémédité, c'est sa méthode de travail. Je me suis senti trahi parce que cette relation intime qu'il a voulait nouer, c'était de la manipulation, il a utilisé mes émotions. Depuis, je n'ai aucune nouvelle, et c'est tant mieux.

As-tu des regrets ?

J'ai regretté pendant un an d'avoir tourné The Smell Of Us. Mais avec le recul je me dis que c'était une expérience, que c'était dur, mais que plein de gens auraient aimé être à ma place. J'aurais juste aimé être plus grand. Même mes tatouages, je ne les regrette pas. Ils correspondent à des moments, quand je les ai faits, même s'ils semblaient moches, moi je les trouvais beaux, ça correspondait à un certain délire (rires).

Est-ce que ta mère te donne des conseils ?

Non, à part de m'inciter à faire du cinéma, parce qu'elle est réalisatrice. Elle m'a proposé de jouer dans son prochain film sur sa vie, avec de super acteurs, dont Mathieu Amalric. Mais elle veut que je joue le rôle de son petit ami. J'ai dit pas question, ça suffit les conneries.Sa relation avec sa mère est déjà tellement compliquée. Je n'ai pas lu le livre de Simon Liberati (son mari, ndr) à son sujet, car je connais l'histoire par coeur (rires) mais Simon a passé l'un de mes morceaux sur Nova et ça ma touché. Sinon je n'ai pas vraiment reçu d'éducation de la part de ma mère, parce qu'elle se comportait plus comme une amie. J'ai arrêté l'école à 17 ans, j'ai été très jeune responsable de moi-même, émancipé. Je sortais à 14 ans avec des gens beaucoup plus âgés que moi, comme le photographe Mathieu César. On restait backstage avec la scène électronique de l'époque (Brodinski, Justice), au Social Club, notamment. Heureusement que j'ai vécu la fête à cette époque, car je me vois mal aller au Wanderlust aujourd'hui. Les gens -complémentent défoncés- regardent tes pompes, et tu te sens hyper mal ; Je préfère encore boire une bière avec mes amis dans un rade de château rouge comme l'Olympic Café en écoutant de la cold wave.

Qui sont tes héros ?

J'admire le travail de Jim Jarmush, que j'ai rencontré à l'avant-première d'Only Loves Left Alive, alors que j'étais en pleine période vampire et que je ne lisais que des livres dessus. J'adore aussi aussi Gregg Araki. C'est à cause de The Doom Generation que j'ai acheté mon premier blouson en cuir noir, à 14 ans. Rose McGowan est tellement belle dedans. David Lynch, aussi me donne ce que j'ai envie de regarder. Mais je ne veux pas avoir d'idole, être fan, groupie, ça empêche de se projeter et ça voudrait dire que je ne serais jamais comme eux. Moi je veux être à leur place, pas baver d'envie toute ma vie !

Son blog de photos :
http://lukasionesco.tumblr.com/

Son groupe :
https://soundcloud.com/diaperpin666

When Earth Seems To Be Light, sortie en octobre 2015
https://www.facebook.com/WhenEarthSeems2BeLight

Credits


Texte : Violaine Schütz
Photographie : Alexandre Guirkinger