ce qu'il faut retenir des défilés homme parisiens

​Paris a froid, Paris a mal et se fait violenter par quelques slaves. Mais ça lui fait beaucoup de bien.

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janv. 27 2016, 4:00pm

L'hiver commençait à manquer à Paris. Il s'est abattu sur la ville exactement au moment où les défilés masculins débutaient. Le froid impose une forme de dignité sourde - l'organisme tout entier concentré sur lui-même, tout occupé à sa survie. De toute façon, on ne pouvait pas (totalement) ignorer que Paris avait encore mal. Cela aurait été indécent - même pour la mode. Les collections, souvent belles et dignes (parfois dures) ont démontré une fois de plus la suprématie de la capitale française, surtout chez l'homme. Et froid ou pas, elles ont aussi clairement assis le nouveau règne des russes sur la création actuelle (Comme Des Garçons n'a d'yeux que pour Gosha Rubinchskyi et Kenzo a fait appel à la styliste Lotta Volkova). Vetements a donné un gros coup de pied dans la fourmilière, aux autres désormais de continuer à s'acharner sur les ruines d'une mode qui n'avait plus lieu d'être. La mode parisienne se fait politique et vient rappeler qu'on n'a jamais aussi "bien" mené la révolution qu'à Paris. 

Lemaire, serein, impose son gang

Il y avait un truc très anglais dans cette collection du très français Christophe Lemaire. Une nonchalance, une gouaille, une arrogance joyeuse qui ont parfois fait défaut au très sobre créateur. Roi de la coupe, sorcier du tailleur et sourcier des laines, on savait le créateur capable de produire des pièces remarquables. On a aimé cette saison le voir s'amuser de son sérieux, une cabine (incroyable) qui nargue le public du coin de l'oeil, des pièces qui viennent flirter avec le workwear anglais  - Christophe n'est pas prêt de quitter Saint-Germain-Des-Prés mais compte visiblement s'encanailler de l'autre côté de la Manche. Le mélange parfait.

Off/White est le bon élève de la semaine

On s'attendait à voir un défilé de streetwear très cher. On a été déçus, on a vu beaucoup mieux. Virgil Abloh se détache de l'étiquette et brouille les pistes - une attitude à l'image d'une industrie on ne peut plus changeante. La mode, tout simplement. Virgil Abloh a bossé pour Kanye West, certes. Il aime bien les sweatshirts et les baskets, d'accord (que celui qui, en 2016, n'en a jamais porté...). Reste que le créateur a passé son défilé à se moquer des carcans pour proposer une vision simplement à l'écoute de son époque : des clins d'oeil sémantico-chics, du gros logo détourné, du haut et du bas, du cuir et du cotton, des références malignes aux artistes John Baldessari ou Lucio Fontana. Virgil Abloh a tout compris de son temps - ses snobismes et ses amours. 

Y/project développe sa vision et entre dans la cour des grands

On peut catégoriser les créateurs de mode sur une seule pièce : le pantalon. Soit le créateur suit, soit le créateur ne suit pas. Glenn Martens n'a pas tellement envie de se conformer. La preuve ultime de son insolence étant le rikikikiki slim qui s'est immiscé au milieu du show. Ce flamand qui aime qualifier sa mode de schizophrène avance très vite et développe saisons après saisons (chez l'homme comme chez la femme) une véritable esthétique bien à lui. S'il s'inscrit très clairement dans la lignée tracée par Vetements (le créateur a d'ailleurs fait ses classes avec Demna Gvasalia à Anvers), il installe petit à petit son univers. Défoncé oui, mais nettement plus romantique. Et sexy! Carrie Bradshaw bourrée dans les rues de Bruges : on veut en voir plus!

Raf réalise ses rêves

Faire ce qu'il te plait - et prendre le temps. Dans une industrie si frivole et dans un art si contraint, il est souvent difficile de se réaliser. Raf Simons n'a plus rien à prouver à personne. Il y a quelques mois, avec sa décision de quitter Dior et une façon de travailler qui ne lui convenait plus du tout, Raf Simons avait donné une petite leçon de vie à un milieu déjà en pleine remise en question. Alors, avec ce premier défilé depuis son départ, lentement rythmé par la voix d'Angelo Badalamenti (compositeur fétiche de David Lynch), le créateur a délivré une collection extrêmement personnelle, sans autre justification qu'une liste de quelques mots balancés en vrac. Chaotique, comme un rêve (ou un cauchemar) - des angoisses de boy-scout et des fantasmes d'Americana. Le monde selon Raf. 

Gosha Rubchinskiy est le mec le plus cool du monde

Un vieux théâtre en ruine. Une techno qui tape dure. Des silhouettes qui filent si vite qu'elles remuent toute la poussière amassée depuis des années dans cette salle de spectacle de La Chapelle. Des petits garçons plus cool que le plus cool de tous les skateurs de Moscou (en tête, notre protégé Lukas Ionesco). Rei Kawakubo au premier rang et Demna Gvasalia tapi dans le fond de la salle : le monde le regarde. Nous aussi, vous aussi probablement.

Louis Vuitton est dans le dur

Kim Jones a tenu à rendre hommage à Paris, au passé et au présent sur cette collection nommée "Future Heritage". Avec Louis Vuitton en héritage (et une immense exposition rétrospective au Grand Palais), difficile de faire plus français et plus lourd à porter. De grandes malles pleines de trésors qu'on a parfois du mal à mettre en scène dans la vie de tous les jours. Kim Jones s'est déclaré ouvertement inspiré par le renouveau créatif orchestré par Vetements et profondément touché par les attentats qui ont touché la ville. Résultat ? Des bérets, des malles et des trenchs ultra fittés pour l'hommage et du dur, du bombers, des écharpes ras du cou un peu fais-moi-mal pour la confrontation au réel. Volez, Voguez, Voyagez oui, mais conscients de l'état du monde. L'éveil, dans le temple même du luxe. 

Loewe a toujours autant de toupet

Jonathan Anderson fait partie des rares créateurs à avoir véritablement de l'humour. L'humour comme distance, l'humour comme bienveillance, l'humour comme arme pour défendre le beau. Qui aujourd'hui, dans l'industrie de la mode, parvient à proposer une vision aussi belle qu'insolente, aussi brillante que saugrenue ? Alors, voilà, chaque sortie de lookbook (toujours réalisés avec les M/M, Benjamin Bruno et Jamie Hawkesworth) est un petit événement - joyeux, insouciant et bouleversant. Celui ci, shooté dans le désert espagnol, présente sans doute l'une des collections les plus abouties du jeune créateur chez Loewe, car désormais aussi désirable (donc commerciale, n'oublions pas qu'on est tous là pour ça quand même) que géniale.

Dries Van Noten est vraiment un immense artiste

Dries Van Noten n'est jamais vraiment rentré dans le système - pas de campagnes à tort et à travers, peu de boutiques, pas de grands groupes et de gros sous. Dries Van Noten fait de la mode comme on fait de l'art. Pour la première fois après des années de lutte, il a fini par obtenir l'autorisation d'organiser son défilé à l'Opéra Garnier. Tous sur la scène - "world's a stage", surtout la mode - face à un opéra vidé : une métaphore d'une industrie seulement concentrée sur elle-même, complètement déconnectée du reste du monde ? Allez, on ne va pas se lancer dans une mise en abyme ronflante mais se contenter de le remercier, pour son intelligence, sa loyauté et son incroyable classe. 

Comme Des Garçons ne mourra jamais

Des costumes comme des armures et des fleurs comme des armes : Comme Des Garçons adresse le présent à sa façon, comme un vieux sage lointain et bienveillant. Rei Kawakubo n'est jamais à côté de la plaque. Jamais en plein milieu pour autant. Comme une magicienne, elle parvient systématiquement à nous toucher. Droit au coeur. 

Givenchy célèbre l'amour (à sa façon)

L'amour et la liberté, tels étaient les thèmes du défilé. Tisci s'est inspiré d'une série de photos réalisée par Frank Marshall sur une communauté d'outlaws sapés comme des cowboys au fin fond du Botswana. Le créateur a reconnu backstage avoir été fasciné par la liberté qui s'échappait de ces gangs. Deux notions que l'on n'associerait pas au premier abord. Une contradiction presque à l'image du travail du créateur, aussi clanique et maniaque que romantique et confus. Les contraires s'attirent et se repoussent, comme les couples (ce n'est sûrement pas d'ailleurs pour rien que le créateur insère sa couture délicatissime à son menswear ultra-violent) mais constituent ensemble, quand ils se retrouvent, la plus belle des choses. L'amour quoi. 

Kenzo met du baume au coeur

100 choristes ont entonné a capella dans un hangar de la porte de la Villette un samedi matin "Rhythm Nation" de Janet Jackson. Plus qu'une référence nostalgique à leur jeunesse et aux années 1990 - cette époque où l'occident post guerre froide et tiers-mondiste rêvait encore à des lendemains chantants - Humberto Leon et Carol Lim ont tenu à signifier l'actualité et la pertinence du message. Celle d'une génération aussi individualiste que consciente du monde qui l'entoure, qui mélange toutes les références pour se constituer en tant que personne faisant néanmoins partie d'un tout. "Nous ne vivons pas d'une époque ou on peut se permettre d'être timide et de ne pas assumer ce que l'on est, a confié backstage Humberto. C'est le moment de déployer tout notre univers et tout ce que la maison veut défendre." Des gants en laine Mapa roses aux blousons en croco. Chacun fait fait fait ce qu'il lui plait plait plait. 

Dior Homme défend son temps et prend des risques

Faire du neuf avec du vieux ou faire du vieux avec du neuf ? Comment rester pertinent et en phase avec son époque quand on est à la tête du mastodonte Dior Homme, avec tout l'héritage et les pressions financières que cela implique ? En s'écoutant probablement, donc en célébrant ce qu'il aime le plus dans le passé pour l'emmener au mieux dans le futur. En l'occurence, une new wave très allemande et très 1980 avec un esprit très skate cool-kids 90's - le tout transposé dans le Paris meurtri et complètement schizo d'aujourd'hui. Un choix courageux et audacieux.

Balmain fait du Balmain

Olivier Rousteing ne fait jamais rien à moitié. C'est pour cette raison que la moitié du monde l'adule et que l'autre moitié le déteste. Une allure qui brille tant qu'elle attire sur elle tous les yeux du monde, Rousteing a bien fait de se constituer son armée. Donc chez les hommes, c'est, à l'image de la femme, aussi clinquant que jouissif. Lucky Blue en torero sci-fi et un bombers en diamant à te faire perdre la vue : les héros masculins d'Olivier Rousteing sont aussi forts que ses femmes. 

Hood By Air continue à sérieusement dérouter

Hood By Air a fait l'honneur de venir présenter quelques pièces de sa collection à quelques semaines des défilés new-yorkais. Pas de photo, embargo et présentation choc dans un local en béton : du grand HBA. En attendant d'en (sa)voir plus. 

Paul Smith donne le meilleur de lui-même (et de l'Angleterre)

C'est toujours extrêmement agréable de voir quelqu'un - quelqu'il soit - donner le meilleur de lui-même. Tout simplement. Et c''est exactement ce que Paul Smith a fait pour clore cette fashion week. Des silhouettes parfaites, des lignes claires, de la joie, de la nonchalance : l'Angleterre dans ce qu'elle sait le mieux faire. Bowie en final pour dire Adieu à un Paris tout aussi endeuillé. Merci Sir Paul.