ce qu'il faut retenir des défilés homme parisiens (partie 1)

La mode masculine a un nouveau visage, et c'est à Paris qu'il se façonne. Rarement les marques ont montré autant de désirs communs et évolué dans une direction aussi similaire. Avec, en chef de meute, Demna Gvasalia.

|
janv. 24 2017, 10:50am

OAMC fait ses premiers pas

Certains prédisaient la mort du luxe mais on pourrait presque parler de résurrection. Le premier show d'OAMC, orchestré par l'ancien styliste principal de la marque Supreme, Luke Meier, mêlait codes street et détails coutures avec une précision rare. On ne parle désormais plus de clique ou de privilège mais de génération. Une nouvelle génération qui s'érige, droite et fière, sur les cendres laissées par ses aînés et qui semble prête à se révolter. Au dos de ses affiliés, un tailoring précis mais transformé, une aura martiale avec des genoux renforcés et des chaussures à larges semelles, des vestes longues et sanglées couvrant des looks street et punk, des chaînes qui dansent au-dessus de larges pantalons à pinces. Le tout adouci par une touche romantique et des imprimés automnaux. Luke Meier entraîne une nouvelle garde, celle qui s'opposera au nouvel ordre du monde - avec beaucoup (beaucoup) de classe. 

Balenciaga installe son chaos

Demna Gvasalia s'y connaît bien en systèmes qui s'effondrent. Georgien émigré en Allemagne dans les années 1990 ; il n'a pas attendu Trump, Brexit et Marine pour comprendre que les choses ne tournaient pas et ne tourneraient jamais rond. Expert en chaos, le nouveau génie de la mode a une longueur d'avance sur ses collègues. Force est de constater qu'ils sont tous (ou presque) en train de s'engouffrer dans le tunnel qu'il a ouvert avec ses manches trop longues. Certains y verront du génie, d'autres du cynisme. Reste que sa conception de l'univers - une sorte de méta série mode sur The Office sous-titré russe pour Vogue Paris deux jours avant l'Apocalypse - épouse notre époque, ses contradictions et ses vicissitudes comme seuls les immenses créateurs savent et peuvent le faire. Kering, Bernie Sanders, les pyjamas de ton père et les slims de ton frère - peu importe mais pourvu qu'elles soient douces. 

Chez Lemaire, c'est le vêtement la star 

Au Palais de la femme - cet établissement de l'Armée du Salut qui accueille des femmes en difficulté depuis 1926 - les boys Lemaire marchent d'un pas calme et assuré. Les vêtements sont beaux, pas clinquants. Qu'on ne s'y méprenne pas, il ne s'agit pas là d'un design effacé mais plutôt d'une mode sous contrôle. Le duo Christophe Lemaire/Sarah-Linh Tran propose ici un vestiaire subtil, assurément délicat pour un œil averti. Pas de trop-plein, de logo, de slogan à instagrammer, ce n'est pas le genre de la maison. La mode des deux créateurs n'a pas besoin de sous-titres : les vêtements ont la parole. Pantalons feu-de-plancher à plis, cols roulés sous la chemise, pull en laine Shetland décolleté en V : la panoplie Lemaire est celle d'un esthète du vêtement. Aux total looks noirs s'ajoutent des dégradés de marron, des teintes ocre, rouille et jaune safran. 

La main tendue de Y/Project 

Au Globo, des joggings, pardessus, polaires, blousons défilent, certes, mais pas n'importe lesquels. Ces pièces oversized forment des séries de vagues car elles sont surjetées par des câbles métalliques. Un design alambiqué métaphore d'une époque torturée ? L'allure est romantico hip-hop : un manteau qui touche le sol en velours à grosses côtes côtoie des écharpes de supporters de foot imprimées aux effigies d'Henry VIII et Anne Boleyn, Napoléon et Joséphine, Louis XVI et Marie-Antoinette. Accrochées à la ceinture ou en version pendentif, des sculptures de mains coupées apparaissent, symbolisant la célèbre pâtisserie d'Anvers, alma mater de Glenn Martens. 

Chez Valentino, la beauté est un droit de naissance 

Si certains prennent soin de l'éviter, le slogan n'a pas dit son dernier mot. Pierpaolo Piccioli qui présentait sa première collection homme en solo depuis le départ de Maria Grazia Chiuri chez Dior, a fait appel à l'artiste britannique Jamie Reed. Ce dernier qui a travaillé sur l'esthétique graphique du mouvement punk dans les années 70 est connu pour avoir notamment réalisé la pochette de l'album des Sex Pistols « Never Mind The Bollocks, Here's the Sex Pistols » en 1977. 40 ans plus tard, pour Valentino, il autorise l'usage de deux slogans aperçus sur des manteaux et pulls de la collection : « Beauty is a birthright, reclaim your heritage » et « It seemed to be the end, until the next beginning ». Pierpaolo Piccioli insère ainsi des touches punk dans un vestiaire très raffiné : cape rose bonbon, duffle-coat vert pistache, caban en cuir noir brillant, mini nœuds papillon, sacs en croco. Il fallait bien un peu de punk pour faire bouger les lignes du classicisme. En bande-son la dernière musique du dernier album de David Bowie « I can't give everything away ». 

La doudounemania de Rick Owens 

Il paraît que la mode est à la doudoune ? Ok, alors en veux-tu en voilà de la doudoune… Les mannequins défilent enrubannés de doudoune façon sac de couchage ou édredon. Comme un cocon protecteur, une armure ultra douce dans un univers hostile. La voix de la cantatrice espagnole Montserrat Caballé fait monter l'émotion. Les pantalons glissent sur le sol, certains visages sont blanchis, des vestes en cuir prennent l'allure de sac retourné, on ne sait plus très bien qui est qui mais c'est théâtral, grandiose. « Cette collection "Glitter" relève d'une décision prise en serrant les dents, de faire la fête et du mieux qu'on peut avec ce qu'on a » indique le créateur qui a organisé plus tard dans la soirée au Péripate le meilleur after-show de l'histoire des after-shows. Mais plus que pour faire la fête, la collection semble être imaginée pour faire face à une intense période de turbulence. Rick Owens est là pour nous protéger.

Andrea Crews fait du snow

Dérrière la façade voûtée et austère du Temple de la Rédemption, la créatrice Maroussia Rebecq proposait un service double : un prêche écologique et salutaire ainsi qu'une palingénésie de la culture snowboard. Des doudounes, du mouton renversé, des imprimés camouflages, le tout porté en mille feuilles (voire en double) et traversé par le célèbre acronyme de la marque. Les mannequins (filles et garçons) défilaient sur une bande sonore imaginée par l'artiste Erwan Sene. On retiendra également un mantra : "ENVIRONMENTALISM" griffé un peu partout sur les pièces de la collection. Depuis toujours, Maroussia Rebecq défend une mode "zero waste" selon un principe de recyclage. Une philosophie qui fait du bien lorsqu'on sait que la mode se situe en seconde place du palmarès des industries les plus polluantes qui soient.  

La tentation de Louis Vuitton

Les visages étaient déformés par le désir. Pas le désir convenable que l'on arbore volontiers face à une collection masculine automne-hiver, d'autant plus lorsqu'elle est signée par la plus grosse marque de luxe au monde. Non, c'était un autre désir, une avidité presque. On entendait « je tuerais pour la malle », « je suis prêt à tout pour trouver cette veste », « il me faut cette écharpe, c'est une question de vie ou de mort ». Une réussite donc. Cette collection Louis Vuitton infiltrée par Supreme est la pire et la meilleure chose qui soit arrivée au luxe. En même temps qu'elle consacre officiellement l'avidité comme système de réussite, elle détruit d'un revers de la main tous les réflexes d'un milieu qui avait fait de la reproduction des inégalités et de la perpétuation des élites son gagne-pain. Bienvenue de l'autre côté du miroir. 

Yohji Yamamoto en couleurs

Ça a commencé normalement. Noir c'est noir, les mecs mal rasés et les gueules un peu cassées. Et puis, d'un coup, le maitre du noir, en grand prestidigitateur s'est laissé aller à la couleur. Et quelle couleur ! Des manteaux comme des armures, qui ne font pas mal, chatoyants et réversibles, des imprimés d'une modernité inouïe, des mannequin qui jouent au coude à coude, des slogans pour défendre les travailleurs. Yohji Yamamoto est de retour, et en très grande forme. 

Dries Van Noten 99 shows and a bitch ain't one

Pour voir le 99e défilé de Dries Van Noten on a plongé dans les entrailles de la terre. Le défilé avait lieu rue de Vaugirard, dans un parking façon caverne tout illuminé de rouge. Le créateur belge a puisé dans son vaste répertoire pour revisiter ses classiques. Peu de brocart ou de broderies : Dries Van Noten a misé cette fois-ci sur la forme, la structure des pièces plutôt que sur leur ornementation. Avec Lust for life d'Iggy Pop pour bande-son, pléthore de hits : pulls norvégiens, longues parkas en nylon matelassées orange pop ou noires, cabans camel au tombé parfait… Une influence british en souvenir des Mods des années 60 perceptible à travers des pantalons et pardessus à carreaux noirs et rouges. Ce défilé est aussi l'occasion pour Dries Van Noten de rendre hommage à son réseau de fabricants et de façonniers. Les logos de son fournisseur de laine Shetland Jamieson and Smith ou de son fabricant de coton Toki Sen-i ornent sweats et pulls. Clin d'œil à la logomania ambiante. 

Pigalle au Puy du Fou 

Des blouses de travail, de la peinture, des cheveux peints en arc-en-ciel, des Clarks métalliques, des empiècements (beaucoup) et des cottes de maille façon sporstwear. Le prince de Pigalle s'est déplacé à la Goûte d'Or - accompagné de sa cour bien sûr - pour présenter sa nouvelle collection mi-street mi-Puy du Fou. On retrouvait la vision décalée du dandysme et de la masculinité du créateur parisien qui puisait cette fois-ci son inspiration dans un moyen âge futuriste et urbain. Un monde magique (et un peu cinglé) incarné par des mannequins à la démarche calme et nonchalante. Des danseurs, des gueules cassées, des jeunes et des vieux : Stéphane Ashpool reste fidèle à son gang. Et il lui rend bien. 

Junya Watanabe aussi suit le mouvement

C'est l'ère du slogan mais aussi des collab'. À ce niveau-là, Junya Watanabe n'est pas en reste. Le premier look est une sur-chemise à carreaux gris avec un empiècement jaune poussin « The North face ». Le ton est donné. Et Junya Watanabe n'a pas seulement collaboré avec la marque connue pour ses vêtements de montagne, il a aussi créé des partenariats avec Levi's, Kangol, Barbour, Gloverall, Pendleton, entre autres. Dans la ligne droite du dernier défilé Vetements haute couture, en somme. L'exception devient la règle. Comme si finalement une seule marque ne se suffisait plus à elle-même. Résultat de ces collaborations ? Des baggys, hoodies, teddys, vestes avec empiècements en cuir sur les épaules. Un vestiaire basique, bien calibré, qui ne devrait pas avoir de difficultés à se vendre.  

Lire aussi :
Ce qu'il faut retenir des défilés homme parisiens (partie 2)
Ce qu'il faut retenir des défilés homme milanais
Ce qu'il faut retenir des défilés homme londoniens

Credits


Textes : Sophie Abriat, Micha Barban-Dangerfield et Tess Lochanski
Photo : Mitchell Sams