ava, la riposte de notre génération face à la violence du monde

Léa Mysius signe un premier film solaire et sensible. À travers le destin d'une adolescente sur le point de devenir aveugle, la réalisatrice dépeint l'ultra-violence du monde et la nécessité de s'en extraire.

par Malou Briand Rautenberg
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21 Juin 2017, 9:15am

Film de vacances, teen-movie, conte moderne, drame épique, récit d'apprentissage : on a beau tenter d'enfermer Ava dans un genre, le film s'en échappe. Irrémédiablement. C'est que Léa Mysius, sa jeune auteure tout juste diplômée de la Fémis, a choisi pour son premier long-métrage d'explorer les sentiments contraires d'une génération paumée. Celle qui grandit dans un monde de plus en plus instable ou disons le carrément : hostile et inquiétant. C'est à travers les yeux d'Ava, 13 ans, que la réalisatrice incarne le combat de l'adolescence actuelle, en proie à tous les dangers. Parce que dès les premières séquences du film, le couperet médical tombe : la jeune fille (interprétée par Noée Abita, brûlante et solennelle dans son premier rôle) va devenir aveugle. Sa mère souhaite qu'elle passe un été inoubliable, Ava, elle, se laisse aller à la dérive, tout occupée à ressentir le monde qu'elle ne voit plus. Elle s'entiche d'un mystérieux chien noir, apprivoise son premier amour (Juan Cano, charnel et sauvage) et se métamorphose en guerrière 2.0. Ava semble s'adresser à une génération aveuglée par la violence que lui renvoie le monde. À une génération qui, malgré 2017, ses tumultes et ses soubresauts incessants, parvient à s'émanciper des cadres et trouver le salut dans la marge. Rencontre avec sa réalisatrice.

Comment vous est venue l'idée de ce film ?
Ava est tiré d'un scénario que je devais écrire pour mon diplôme de fin d'études. J'avais une première image en tête : celle d'un chien noir, étrange et famélique qui se balade au milieu d'une plage bondée d'hommes et de femmes, couverts de crème solaire et de sueur. Je voulais que soit ce chien qui nous mène à l'héroïne - le contraste entre l'artificiel et le sauvage me plaisait beaucoup. J'ai voulu écrire la suite du film, mais j'ai été prise de migraines ophtalmiques assez violentes, qui déclenchent parfois de drôles d'impressions visuelles. Cet épisode m'a ramené à des peurs primitives d'enfant et m'a conduit à m'intéresser à une maladie dégénérative qu'on appelle la rétinite pigmentaire. Les personnes qui en sont atteintes ont leur champ de vision qui se rétrécit petit à petit. Elles commencent par perdre leur vision en lumière basse et puis un jour, elles finissent par ne plus voir du tout. J'ai rencontré quelqu'un atteint de cette maladie qui m'a assuré que jusque dans ses rêves, le cadre se rétrécissait.

Ava, le personnage de votre film, est atteinte de cette maladie. On le découvre dès les premières séquences du film et ça ne l'empêche pas d'être lumineux, optimiste. C'était important pour vous de ne pas basculer dans le drame ou le naturalisme ?
J'avais envie que ce film soit solaire, vivant, plein de désir. Il est incarné par Ava : au départ, son personnage est très pudique, renfermé, dégoûté par son corps et celui des autres. Elle est en conflit avec sa mère. Mais au fur et à mesure qu'elle perd la vue, Ava s'ouvre au monde. Elle doit partir à la découverte de ses autres sens. C'est en quelque sorte, un voyage initiatique. L'âge entre-deux, l'état de charnière m'a toujours intéressé. Mais je voulais éviter d'enfermer le film dans le genre du récit d'apprentissage. Je voulais le mêler à la découverte et l'acceptation d'une maladie. Je voulais aussi qu'Ava soit politique et que le rétrécissement du champ de vision d'Ava correspond, pour moi, à l'idée d'un obscurcissement du monde actuel que les jeunes générations ressentent plus fort, peut-être, que les adultes. Je suis partie d'une veine très naturaliste pour l'entremêler à d'autres registres : le conte, le film de genre… Ava veut continuer à voir de belles choses avant de perdre la vue pour toujours. Elle veut ré-enchanter le monde et j'espère que le film porte en lui cette idée, cet esprit de ré-enchantement à travers cette émancipation du genre.

Vous êtes retournée dans le Médoc pour tourner Ava, une région qui a servi de décor à vos deux premiers courts-métrages. Qu'est-ce qui vous rattache à cet endroit ?
Ce sont les lieux de mon enfance. Quand j'écris, j'ai très vite des images en tête et j'ai toujours besoin de savoir où je vais tourner. C'était une évidence de tourner là-bas. Si certains décors nous manquaient, on partait les chercher avec la chef décoratrice qui est aussi ma sœur jumelle. J'ai besoin d'un socle, d'une base pour expérimenter, improviser, m'autoriser des libertés sur un film. J'ai travaillé avec beaucoup d'amis, des membres de ma famille : tout le monde se connaissait et ça se ressentait sur le tournage. Je me sentais plus libre, détendue et confiante avec eux.

Comment s'est déroulée votre rencontre avec Noée Abita, qui incarne Ava, son premier rôle à l'écran ?
Pour des questions de production, et aussi parce qu'il y a des scènes de nudité, il fallait que l'actrice ait plus de 16 ans mais qu'elle en fasse 13. Noée Abita avait fait le mur avec une amie à elle pour assister au casting. Elle venait tout juste de s'inscrire dans une agence, comme ça. Quand on l'a vue arriver, je crois bien que c'était la cinquième actrice qu'on recevait, j'ai su que c'était elle. Noée avait d'une part ce côté juvénile, avec une voix enfantine et en même temps une grande intensité et une force singulière dans le regard : exactement ce que je recherchais pour le film.

Pour trouver le personnage de Juan (interprété par Juan Cano), vous avez fait du casting sauvage dans une cité, en périphérie de Bordeaux. Qu'est-ce qui a dicté ce choix et pourquoi ne pas être passée par une agence ?
Le personnage de Juan est inspiré d'un jeune garçon que je connaissais vaguement au collège et sur lequel j'ai beaucoup fantasmé. C'était un gitan. Au scénario, il était très désincarné, je dirais que c'était plus une image, évanescente. Et puis Juan qui l'interprète, est arrivé, il a donné son nom au personnage. Il m'a parlé de lui, de son expérience, il m'a appris plein de choses. On peut dire qu'il a réellement donné corps au personnage. Je ne lui ai pas fait apprendre son texte. Il le relisait dix minutes avant chaque séquence. Il suffisait qu'on répète une ou deux fois et c'était parti. En ce qui concerne le casting sauvage, c'était évident pour moi. Je voulais que le personnage soit un gitan, parce qu'on entend peu ou pas parler de cette communauté en France. Et puis je voulais que l'acteur le soit, qu'il habite le personnage. Juan n'avait pas d'expérience dans le cinéma mais il a apporté de sa personnalité, de sa singularité au film. Je pars du principe que les acteurs deviennent des personnages mais que les personnages deviennent aussi des acteurs.

On a l'impression que vous n'avez pas eu peur de laisser toute leur liberté aux acteurs. Que vous apporte-t-elle ?
J'ai une relation très intime avec les comédiens. De manière générale, j'ai tendance à travailler beaucoup plus sur le corps que sur la psychologie des personnages. Sur le tournage, je fais très attention à leur posture, leur attitude, leur manière de se tenir… Je suis très attachée à la matière, c'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai choisi de tourner en pellicule, au 35 mm. Le corps, les décors, la peau, les costumes : je voulais qu'on ressente la matière se créer à l'écran.

La musique joue aussi un rôle important. On retrouve quelques tubes pop qui ont marqué les derniers étés...
Oui, la bande-son qu'on a choisie est à l'image de cette quête organique, de cette recherche de la matière. Il y a aussi des grattements très proches, la sensation du bruit des ongles, des peaux qui se frottent. Des musiques pop qui évoquent la jouissance, le plaisir immédiat. Parce qu'Ava, c'est aussi une quête de la jouissance.

Si les jeunes générations devaient retenir un message de votre film, lequel serait-il ?
À travers Ava, j'essaie de confronter deux générations, celle de la mère et celle de la fille. On s'en aperçoit très vite au début du film : la mère interprétée par Laure Calamy, est très libre, sensuelle, à l'aise et à l'écoute de son corps. À l'inverse, Ava est renfermée, pudique… Elle est presque conservatrice par rapport à sa mère. Elle a peur du monde, des autres, de leurs regards. C'est la perte de sa vue qui la libère du poids de la représentation. Je me trompe peut-être mais j'ai l'impression que la génération qui vient est de plus en plus cartésienne, pragmatique. Qu'elle entrevoit moins la liberté comme quelque chose d'atteignable. Donc ce film, c'est aussi une manière de dire qu'il faut jouir de la vie. Et se laisser aller.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg

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