je suis une femme française et laïque, et j'ai honte

La femme s'est un jour dévêtue pour s'affranchir. Aujourd'hui l'État l'y oblige et ce sous couvert de laïcité, de décence et de lutte contre le terrorisme. Le débat idéologique autour du burkini éclipse la notion de solidarité féminine, essentielle...

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août 25 2016, 8:15am

Paris, 24 aout 2016. 36 degrés Celsius au compteur. Comme une grande partie des jeunes filles de mon âge, je me décide à dévoiler mes jambes ce matin et d'arborer une mini-jupe. Sûre de moi, je balaye d'un simple revers de la main les quelques regards vicieux qui ponctuent mon chemin et profite pleinement du confort et de la liberté que me procure ma tenue. Mais voilà, en arrivant au bureau, une autre réalité nous frappe, ma jupe et moi, de plein fouet. En ouvrant les news, je tombe nez à nez avec cette femme musulmane qui se dévêtit sous les regards accusateurs de trois policiers en pleine journée, sur une plage cannoise. Il m'a fallu quelques longues secondes pour finalement renoncer à l'espoir qu'il ne s'agissait que d'une blague de mauvais goût. Entre mes jambes nues et les mouvements pleins de honte de cette femme s'instaurait comme un hiatus irréparable tandis que mes sentiments lui manifestaient toute la solidarité du monde. J'avais fait le choix ce matin de dévêtir une partie de mon corps. Cette femme s'est vue contrainte de le faire au nom de la loi. 

Depuis quelques jours, la France vit au rythme des sursauts du débat sur le burkini, un vêtement de bain créé pour préserver la pudeur religieuse des femmes musulmanes et leur permettre de négocier entre religion et modernité pour les uns, un signe de radicalisation pour les autres. Le burkini dérange tellement qu'on ne saurait parler d'autres choses (probablement bien plus urgentes d'ailleurs). En France, ses fervents opposants se sont emparés de l'étendard sacré de la laïcité détestablement utilisé ici comme un alibi pour en réalité imposer une vision puissamment excluante de la liberté. Mais en fait, je ne m'épancherai pas sur cet aspect du débat tant je considère l'argument vain, hors propos même. Il me semble en effet étrange de réagir avec une telle violence et telle étroitesse d'esprit sous couvert de lutte contre le terrorisme - surtout quand on sait comme notre pays souffre.

En fait, le débat réside ailleurs. Parce qu'au-delà des grands totems de la démocratie, ce que ce débat dessert au plus haut point, c'est le corps de la femme et sa liberté d'en disposer comme bon lui semble. L'indécence du corps féminin comporte désormais une nouvelle variable : il ne doit plus apparaitre entièrement couvert sous le soleil, au bord de l'eau azur des côtes françaises. Ainsi, entre les "putes" et les "soumises", l'étau se resserre ne laissant que très peu d'espace aux femmes pour décider du sort de leurs corps et de son exposition dans l'espace public. Leur espace de manoeuvre se réduit à un centre, une norme, décidés par les autres et auxquels il faudrait qu'elles se tiennent pour ne pas êtres réduites aux jugements moraux (et grandement machistes) du monde.

Quelques jours plus tôt, le 16 août exactement, une autre femme s'est vue contrainte à Cannes de se dévêtir. La policière en charge de lui rappeler la loi et de l'humilier devant ses trois enfants au passage, exigeait d'elle qu'elle revête une tenue "correcte" sur la plage. Encore une fois, la décence n'est plus une affaire d'éthique mais d'État. Le gouvernement, en bon Ponce-Pilate, laisse ses communes libres d'imposer une "tenue correcte" sur leurs plages ou non, mais se dédouane de toute responsabilité. Son parti est de ne pas en prendre et il ne légifèrera pas. Néanmoins, le costume de tous ces policiers partis en guerre contre le burkini, rappelle, qu'on le veuille ou non, nos institutions, donc notre État. Il est d'ailleurs assez "risible" de remarquer que tandis que l'Europe juge d'autres pays qui imposent à leurs populations la présence d'une police des moeurs, en charge d'assurer le port du voile dans l'espace public, la France, créé elle aussi, la sienne. Sauf que cette fois-ci, la femme se doit de montrer assez de chair pour ne pas être réprimandée, mais il ne faudrait quand même pas qu'elle laisse dépasser un téton sur Instagram, ou force un peu trop le trait noir qui souligne ses yeux. De quoi devenir schizo.

Ironiquement, la photo extraite du film de Jean Giraud, Les Gendarmes à Saint-Tropez, vient rappeler le caractère régressif de la situation que nous sommes en train de vivre. Je vous vois venir, féministes de la première vague. Vous me rappellerez volontiers que vous vous êtes battues pour nous, pour toutes les femmes et pour nos droits en tant que femmes. Le dénudement a été pour vous un affranchissement, une délivrance. Mais voilà, ici, le dénudement est une affaire de répression du corps de la femme et je ne peux que ressentir un immense sentiment de solidarité à l'égard de toutes ces femmes que l'on déshabille sur les plages. Je pense qu'il est temps qu'on apprenne à vivre avec la différence et que les femmes se soutiennent entre elles - pour n'en laisser aucune de côté. 

Credits


Photographie : capture d'écran Les Gendarmes à Saint-Tropez
Texte : Micha Barban-Dangerfield