cro-magnon était plus féministe que l'homme de 2017

Les clichés sur la femme préhistorique ont la peau dure : on la veut soumise ou sauvage, sexy mais obéissante. Elle est avant tout victime des préjugés machistes de nos société modernes. L'historienne Claudine Cohen a consacré sa carrière à ce passage...

par Micha Barban Dangerfield
|
06 Mars 2017, 11:50am

Dans l'imaginaire collectif, la femme préhistorique est souvent représentée à moitié nue, ayant pour seul vêtement une peau de bête éraillée qui laisse bien évidemment apparaitre une poitrine galbée façon Wonderbra (magie païenne ?) et de longues jambes épilées (au silex ?). Tantôt soumise, tantôt sauvage, il est difficile de la dissocier de sa marmaille et de son rôle de cueilleuse; deux fonctions qui auraient pu faire de la femme préhistorique une femme forte si sa survie ne dépendait pas uniquement de son obédience aux hommes - des hommes que l'on aime penser aventureux, ingénieux et robustes. Pourtant l'histoire, si tant est qu'on la lit avec recul et objectivité, retrace d'autres rapports de domination et d'autres réalités de distribution du travail sociale. En fait, il semblerait que la femme préhistorique soit davantage victime des préjugés sexistes de nos sociétés qu'en proie à la domination féroce de ses compères masculins. C'est ce que la chercheuse et historienne Claudine Cohen démontre depuis plusieurs années. Dans ses divers ouvrages, elle s'attache à montrer que le prisme à travers lequel nous considérons la pré-histoire, (souvent écrite par les hommes, disons-le) déforme et tronque la place de la femme dans la vielle histoire. Une corruption historique qui servirait même à justifier les rapports de domination aujourd'hui à l'oeuvre dans nos sociétés. Alors qu'est ce que la femme préhistorique peut-elle dire de nous ? i-D a rencontré Claudine Cohen pour rendre ses lettres de noblesse à une femme bien moins soumise qu'on ne le pense.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la place de la femme dans la préhistoire ?
Mon travail porte sur les sciences du passé préhistorique, leur histoire, leurs méthodes, mais aussi sur les images qu'elles nous offrent et les idéologies qu'elles véhiculent. Ce sont des domaines scientifiques qui nous touchent, puisqu'ils concernent nos origines, notre enracinement dans le temps profond. J'ai été frappée, en étudiant les travaux sur la Préhistoire, de voir à quel point la place des femmes y était réduite. Les préhistoriens - des hommes, généralement - ont longtemps affirmé que la différence des sexes était « archéologiquement invisible », qu'il était impossible de déceler la présence des femmes dans les vestiges osseux ou les objets culturels (outils de silex, objets d'art). Et de fait, des femmes il n'est guère question dans leurs élaborations, et ils se sont contentés de plaquer sur elles des poncifs, des lieux communs sur l' « éternel féminin »…

C'est aux États-Unis, où j'ai fait plusieurs longs séjours de recherche, que j'ai compris que d'autres orientations pouvaient être développées. Depuis près d'un demi-siècle, tout un mouvement féministe a dénoncé le machisme, l' « androcentrisme » de ces constructions. Et le fait de poser des questions précises sur la place et le rôle des femmes dans les sociétés préhistoriques (celles des chasseurs-cueilleurs paléolithiques et celles des premiers paysans néolithiques) a ouvert un vaste champ de recherche, neuf, riche et passionnant. C'est ce nouvel espace de pensée que j'ai voulu rendre accessible en France, en écrivant La Femme des origines, Images de la femme dans la Préhistoire occidentale : ce livre, qui interroge de façon critique un siècle et demi de spéculations en préhistoire sur les femmes, et qui donne aussi à voir la beauté et la diversité des figurations artistiques qui les représentent, a rencontré un écho favorable. Celui qui vient de paraître, Femmes de la Préhistoire, le complète en présentant les plus récentes orientations de la recherche en ce domaine.

Dans vos recherches, vous montrez que la femme préhistorique est finalement victime de préjugés sexistes contemporains. Qu'est ce que cela veut dire ?
Cela veut dire qu'on a tendance à plaquer sur le passé les cadres du présent. Les sciences de la Préhistoire se sont forgées à partir du milieu du 19e siècle et les préhistoriens - généralement des hommes - , se sont contentés d'imaginer les rôles masculins et féminins, sur le modèle de ce qu'ils avaient sous les yeux ou de ce que dictaient leurs fantasmes. C'était la femme vouée à la maternité, sédentaire et passive, entourée d'une abondante progéniture. C'était aussi la femme objet érotique, à peine vêtue, sauvagement traînée dans la caverne pour être violée… Ce sont ces images, qui ne correspondent à aucune élaboration sérieuse, qu'on retrouve dans toute l'iconographie de la préhistoire, dans les romans, dans les films, dans les ouvrages scientifiques même. Et pendant de longues décennies, on affirme que ce sont les hommes qui par leurs activités et leur intelligence, ont été les vrais acteurs du devenir humain. Aujourd'hui les choses changent. C'est aussi, en un sens, grâce aux mutations de nos sociétés que sont devenus possibles ces nouveaux regards sur le passé.

De surcroît, la femme préhistorique semble souvent sacrifiée au profit d'une histoire de l'Homme ou de l'Humanité …
En effet… Je citerai un exemple parmi beaucoup d'autres : on a longtemps parlé de « l'homme chasseur » comme une sorte de paradigme qui semblait pouvoir rendre compte de la plupart des acquis de l'humanité. C'est grâce à la chasse au gros gibier, privilège masculin, que se seraient développés tous les talents qui ont façonné l'humanité : l'habileté nécessaire à la fabrication des outils et des armes pour la chasse, l'intelligence et la ruse pour trouver et traquer le gibier, la socialisation nécessaire pour s'entendre et chasser en commun, et puis le sens du partage et de l'échange : partage du butin entre les chasseurs, et échange de la viande contre les faveurs sexuelles des femmes. C'est ainsi qu'était racontée la préhistoire de l'humanité dans les années 60. Ce supposé « modèle scientifique » de l'homme chasseur était en réalité une construction totalement machiste, dans laquelle on n'attribuait aux femmes d'autres rôles que de se livrer sexuellement aux valeureux chasseurs… C'est contre de telles constructions que se sont élevées les féministes américaines. Dans le même temps, les études des anthropologues montraient que dans les sociétés actuelles de chasseurs-cueilleurs, les femmes sont au moins aussi actives que les hommes, elles portent de lourdes charges dans les déplacements en plus des enfants, elles se livrent à des activités de cueillette qui constituent une grande partie de la subsistance du groupe, à de nombreuses activités artisanales, et elles participent même à la chasse : rabattage et ramassage du gros gibier, chasse au petit gibier… Elles pourvoient à une grande partie de la subsistance. De plus, elles savent espacer les naissances pour éviter d'avoir à porter plusieurs nourrissons à la fois. Ces nouvelles approches ont contribué à transformer l'image des femmes préhistoriques.

La découverte de Lucy a-t-elle changé notre façon d'appréhender la femme dans la préhistoire ?
C'est en 1974 que de nombreux fragments d'un squelette très ancien (3,2 millions d'années), représentant un individu identifié comme étant du sexe féminin, ont été découverts par une équipe franco-américaine en Afrique, dans le gisement d'Hadar en Ethiopie. Je pense que l'identification de ce squelette comme féminin (ce n'était pas vraiment évident au moment où il a été trouvé, puisqu'il était en miettes) doit beaucoup au développement des mouvements et des problématiques féministes en Préhistoire, à ce moment précis, dans les pays anglo-saxons. Et cela a certainement changé beaucoup de choses, car désormais le héros de la préhistoire était une femme, dont on s'est mis à raconter les aventures et l'histoire. Lucy a été célébrée comme la grand-mère de l'humanité. Nous savons aujourd'hui qu'elle n'est pas notre ancêtre directe, mais elle a conservé ce statut mythique d'une origine : Lucy reste un symbole ! Mais pour que le regard sur la Préhistoire des femmes change vraiment, il faut aller plus loin : il faut un long et patient travail sur les vestiges osseux et culturels, il faut de longues et subtiles recherches de terrain et de laboratoire, permettant de déceler les rôles et les activités qu'ont pu assumer les femmes dans les sociétés paléolithiques et néolithiques.

Les rapports hommes / femmes à la préhistoire étaient-ils finalement assez égalitaires ? Pourrions-nous aller jusqu'à dire que la femme préhistorique était une femme relativement libre d'une domination masculine ?
La durée de la préhistoire humaine se chiffre en millions d'années, et il est impossible de penser des rapports entre les sexes invariables sur une durée aussi considérable. Certains pourtant ont voulu voir dans les temps préhistoriques une sorte d'âge d'or, voire une époque où dominait un pouvoir matriarcal. C'était l'idée de l'archéologue américaine Marija Gimbutas, mais elle est aujourd'hui très critiquée par les féministes mêmes. Le matriarcat est un mythe, il n'existe dans aucune société actuelle. D'autres, comme Françoise Héritier, affirment que la domination des hommes sur les femmes est un des « piliers » de toutes les sociétés humaines, et c'est sans doute vrai mais il y a de multiples formes de cette hiérarchie : domination violente ou plus subtile et indirecte … Cela dit, il est possible que les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique moyen ou supérieur, comme ceux que l'on connaît aujourd'hui en Nouvelle-Guinée, en Australie ou en Afrique, aient cultivé une certaine égalité entre les sexes, au moins en ce qui concerne l'accès aux ressources. Chez les Néandertaliens et chez les sapiens paléolithiques, la stature des hommes et des femmes était également robuste, au point qu'on a du mal à distinguer les deux sexes au plan de l'anatomie osseuse. Cela signifie probablement un mode de vie assez égalitaire - ce qui n'empêche pas des formes de hiérarchie et de domination symbolique. Plus tard, au Néolithique, l'étude comparée des vestiges masculins et féminins livre parfois chez les femmes les traces de violences, de mauvais traitements, de carences alimentaires. Mais ces sociétés agropastorales qui s'étendaient du Moyen Orient à l'Europe occidentale étaient en fait d'une grande diversité, et il se trouve parmi elles des groupes sociaux où les femmes semblent avoir été honorées, et ont pu exercer un certain pouvoir, si on en juge par la richesse de leurs sépultures ou les stèles qui ont été élevées en leur honneur.

On parle souvent de dimorphisme sexuel. Existait-il véritablement une différence physique notoire entre les hommes et les femmes ? Est-elle symptomatique d'un rapport inégalitaire ?
Il n'est pas facile d'étudier ce qu'on appelle le dimorphisme sexuel, c'est-à-dire la différence de stature, entre hommes et femmes, tout au long des temps préhistoriques. D'abord parce que les restes osseux sont rares, surtout aux périodes les plus anciennes. Certaines espèces ne sont représentées que par quelques fragments ! Lorsqu'on possède un squelette entier, un bassin, où se reconnaît en particulier la différence anatomique entre homme et femme, on peut en dire davantage. C'est le cas au Paléolithique moyen et supérieur, où on commence à trouver des sépultures, et donc des vestiges osseux mieux conservés. Et il faut bien dire qu'à ces époques, la stature des femmes semble avoir été plutôt robuste. Selon une étude récente, le dimorphisme sexuel humain ne serait pas une donnée naturelle, mais se serait construit socialement, à travers les relations entre les sexes. La robustesse est favorable aux femmes car elle leur permet de porter et de mettre au monde les enfants dans de bonnes conditions. Aux époques plus récentes du Néolithique, on voit la stature des deux sexes diminuer, et celle des femmes devenir plus gracile. Il s'agirait du double effet d'une sélection sexuelle par les hommes, qui préfèrent des épouses plus petites et plus menues, peut-être pour assurer leur pouvoir sur elles, et de mauvais traitements répétés, accès limité aux protéines, pathologies de carence, violences. De plus, la gracilité des femmes rend la grossesse et l'accouchement plus périlleux, voire mortel. Une telle « contre-sélection » pourrait trouver son origine assez loin dans la Préhistoire, probablement à certaines époques du Néolithique, au moment où, avec l'agriculture et l'élevage, les femmes se sont trouvées plus sédentaires, davantage accablées d'enfants, et sans doute victimes d'une domination plus violente.

Cette notion de dimorphisme sexuel a-t-elle, selon vous, participé à justifier la façon dont nous appréhendons aujourd'hui la place de l'homme et celle de la femme dans nos sociétés modernes ?
Aujourd'hui, ce dimorphisme continue d'exister - on parle du « sexe faible » - et on a pu arguer de ce fait (la fragilité « naturelle » des femmes) pour infantiliser les femmes, et leur dénier l'accès à différentes activités, à différents droits ou rôles sociaux. Les anthropologues du 19e siècle insistaient sur le fait que la femme a un crâne et un cerveau plus petit que l'homme pour conclure que son intelligence est inférieure, sans s'interroger sur la corrélation entre la taille du crâne cérébral et celle du reste du corps… Darwin lui-même dit que la femme tient anatomiquement une place intermédiaire entre l'homme et l'enfant ! Cela fait écho à toute une tradition qui infantilise et dévalorise les femmes et qui reste présente encore aujourd'hui dans certains contextes sociaux et dans certaines cultures. Il est vrai que cette différence tient aussi à d'autres paramètres, par exemple elle peut être accentuée par des vêtements qui entravent le corps et les gestes féminins ou au contraire gommée par une mode plus androgyne.

Vous parlez également de genre. Cette notion permet-elle d'annuler certaines idées reçues sur les inégalités sexuelles ?
La notion de genre est importante pour penser la différence des sexes définie au sein de chaque groupe social, et construite à travers les rôles réels et symboliques assignés à chacun. La différence entre les hommes et les femmes ne doit pas être uniquement référée à des critères anatomiques ou physiologiques marquant des rôles fixés pour toujours. Il n'y a pas une « nature » de la femme et de l'homme qui les figerait dans des comportements obligés - la femme passive, sédentaire, réduite à son rôle de mère, l'homme naturellement créatif, mobile, inventif. Ce sont les cadres sociaux qui sont créateurs d'inégalités, ces inégalités ne sont en rien fondées en « nature », elles sont arbitraires, c'est pourquoi elles peuvent et doivent être critiquées, dépassées. Et la Préhistoire n'échappe pas à cela : les mondes de la Préhistoire ne représentent en rien, à mon sens, une origine « naturelle » ou « sauvage », les Préhistoriques construisaient eux aussi, de différentes façons, les rapports entre hommes et femmes et leurs rôles respectifs dans des contextes sociaux, matériels, symboliques, particuliers. Il est important d'insister, plus largement, sur le fait que les peuples de la Préhistoire avaient une existence sociale à part entière.

Finalement, qu'est ce que la femme préhistorique dit de la femme d'aujourd'hui ?
De tout ce qui précède, il résulte qu'il est impossible de penser « la femme » dans une généralité indifférenciée. Il y a eu tout au long des temps préhistoriques, comme au long des temps historiques, des femmes qui ont assumé des statuts sociaux divers, des rôles multiples, en fonction des contextes, des modes de production, des règles de parenté et des cadres symboliques des sociétés où elles vivaient. Il existe aujourd'hui dans certains pays et dans certaines cultures des femmes dont la condition est profondément aliénée, infériorisée, tandis que dans d'autres régions du monde elles ont pu accéder, quoiqu'imparfaitement, à toutes sortes d'activités de création et de responsabilité et en particulier gérer et choisir leur rapport à la maternité et à la reproduction. C'est se méprendre sur les femmes préhistoriques comme sur les femmes d'aujourd'hui que de vouloir les penser en référence à une « nature » féminine unique et éternelle, sans les considérer dans la diversité de leurs statuts, de leurs talents, de leurs choix, et de tous les possibles qui s'ouvrent à elles. Notre regard sur nous-mêmes s'enrichit de celui que nous portons sur ce lointain passé.

Credits


Texte Micha Barban-Dangerfield
Photo : extrait du film La Famille Pierrafeu