internet a-t-il tué les contre-cultures ?

Dans un monde où tout est accessible et immédiat, la musique et l'underground perdraient leur pouvoir subversif.

par Tish Weinstock
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04 Avril 2016, 8:10am

La magie de la technologie nous permet aujourd'hui de nous aligner sur n'importe quel genre de musique ; n'importe où et n'importe quand. Internet nous a donné accès au monde et à tous les genres de musique possibles. Mais qu'est-ce qui ressort vraiment de cet accès illimité à la musique ? Nous sommes non seulement de moins en moins fidèles à un genre de musique précis, mais nos choix musicaux nous rendent aussi de moins en moins aptes à remettre en question le statu quo.

Loin, très loin de la jeunesse actuelle qui passe sont temps à jouer avec des selfie sticks et à se hashtag-er jusqu'à plus soif, les gosses des générations passées vivaient la musique à fond. La musique dictait ce qu'ils portaient, leur manière de danser, les drogues qu'ils prenaient et les gens qu'ils côtoyaient. Le peu d'argent qu'ils avaient, ils le dépensaient en vinyles rares dans l'espoir de se construire une identité hors d'une culture mainstream oppressante et conservatrice.

"La musique était totalement englobante, brute et pleine d'émotion ; c'était la vie telle qu'on la connaissait, et c'était génial," raconte Elaine Constantine, photographe de mode et réalisatrice du chef-d'oeuvre Northern Soul, sorti en 2014. Né de la scène Mod des années 1960 dans le Twisted Wheel, un club de Manchester, la Northern Soul s'est cantonnée aux beats doux de la Motown jusqu'à ce que des DJ commencent à en chercher les sons les plus rares et les labels les plus obscurs. Comme lancés à la recherche de la pépite ultime, sont apparus des gosses en brogues, baggys et Fred Perry, voyageant aux confins des ghetto noirs américains pour trouver le Graal, les sons oubliés sur telle ou telle face B ; les sons qui n'étaient jamais sortis avant. "Être en dehors du mainstream, c'était super" se souvient Elaine. "On était tous hyper éveillés, en train de danser quand tous les autres étaient morts bourrés après une nuit passée à se dandiner sur les tubes locaux."

Ce sentiment d'appartenance alternative peut tout aussi bien être associé aux punks, aux goths, aux skinheads, aux suedeheads, aux fans de Hip-hop, aux rude boys, aux teddy boys, aux mods, aux rockers, aux ravers et à toutes les autres sous-cultures qui ont pareillement divisé la jeunesse anglaise depuis la Seconde Guerre Mondiale. Pour ces anciennes générations mécontentes, appartenir à une sous-culture, c'était affirmer son identité. Et en y rattachant des codes vestimentaires très précis, on pouvait voir ce que tu représentais en un rapide coup d'oeil.

"À l'époque, la musique était partout," confirme Gavin Watson, photographe culte et auteur du livre iconique Skins and Punks. "À l'école vous discutiez des groupes que vous aimiez. En sortant de l'école vous discutiez des groupes que vous aimiez. C'était le principal vecteur de communication avec les potes. Quand j'avais 14 ans, je me souviens d'avoir entendu Madness à Top of the Pop. Ça m'a soufflé. Le lendemain c'était le buzz à l'école : c'était quoi ce groupe ? C'est un peu plus tard que j'ai réalisé qu'ils étaient skinheads. À l'époque je me suis simplement dit : 'Putain ce groupe est génial, j'ai envie de leur ressemble'." Mais ce n'était pas facile à l'époque ; pas moyen de faire son shopping tranquillement sur Asos. Si tu voulais ressembler aux membres de ton groupe préféré, fallait sortir de chez toi. Et même en sortant, la musique et l'imagerie qui l'accompagnait n'étaient pas faciles à trouver. Oui, il y avait des papiers musicaux qui sortaient une fois par semaine et oui, il y avait Top of the Pop, mais il n'y avait ni Soundcloud ni Spotify pour nous faciliter la tâche. Il n'y avait que des bribes d'informations, chuchotées dans les coins sombres des salles de concert dans lesquelles il fallait parfois entrer par "effraction" si vous n'aviez pas l'âge autorisé. Gavin Watson : "Ça rendait le tout très excitant. La musique était notre moyen de relâcher la pression de la vie."

Hantée par des frais de scolarité et un chômage élevés, des loyers inabordables et les ramifications de Facebook, la jeunesse d'aujourd'hui a totalement abandonné ce type de raisonnement. Dans un monde qui impose un flux infini et constant d'information et où tout est accessible grâce au digital, il est très difficile pour des sous-cultures de se constituer et de survivre. La musique que nous écoutons ne joue plus le même rôle dans notre manière d'être. "C'est plus dur de maintenir quelque chose underground, aujourd'hui, à cause de cette génération baignée dans l'Internet, qui veut tout, tout de suite," confirme Mike Pickerint, DJ ; l'un des pionniers de l'acid house anglaise. "Je pense qu'il y a encore beaucoup de sous-cultures, mais il n'y a plus rien d'aussi révolutionnaire qu'auparavant."

Aujourd'hui on passe du grime au gabba, de la PC music à la J-POP en un claquement de doigts. Le choix nous est infini et sa facilité d'accès allié à notre vitesse de consommation fait que nous n'avons plus à nous engager dans un unique genre musical comme ce pouvait être le cas avant. En plus de ça, la musique a perdu son aspect collectif, puisque nous l'écoutons principalement via iPhones et iPods ; personnellement. Tout en revient à l'individu, voilà pourquoi les sous-cultures musicales sont une notion de plus en plus floue. Ceci affecte également notre manière de nous habiller. Comme aucun genre musical ne dicte nos choix vestimentaires, Internet ouvre ses portes à tout et n'importe quoi, du Harajuko au Health Goth, du Normcore au Navajo en passant par le Seapunk et le Chola. En un clic on peut en entrer ou en sortir.

Dans cette société consumériste et obsédée par les réseaux sociaux, les sous-cultures ne perdent pas simplement de leur sens, elles perdent aussi leur capacité à remettre en question le statu quo. Internet est un outil à double tranchant : il nous a énormément donné en démocratisant la musique et la culture en général, en la rendant universelle, accessible à tous et en nous connectant les uns les autres. Mais Internet nous a aussi noyés dans une consommation frénétique et déraisonnée.

Le photographe anglais Derek Ridgers confirme : "La jeunesse est beaucoup plus connectée aujourd'hui qu'elle ne pouvait l'être à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Avec Instagram, Facebook et Twitter, tout est instantané. Si quelque chose d'intéressant se passe, les gens vont le tweeter, le partager, et tout le monde sera immédiatement au courant. Et, presque tout de suite, les gens seront en ligne pour taper dessus ou critiquer. Alors ces choses-là n'ont pas de grande chance de grandir hors de ce petit carré de lumière comme elles le faisaient avant."

Si le terme "culture" sous-entend "idéaux" - les coutumes et les comportements sociaux dominants d'une société - alors la sous-culture en est leur subversion. Mais du fait d'Internet (qui a transformé les sous-cultures en une série de gimmicks et une nostalgie commerciale en les délestant de leurs sens originels), les scènes qui se développent dans l'ombre des sous-cultures se retrouvent absorbées par le mainstream en un rien de temps. Comment quelque chose de viral pourrait rester underground ? Comment la musique peut-elle être subversive si elle s'écoute uniquement sur Spotify ou dans les écouteurs d'un Iphone ?

Si elles sont toutes différentes, les sous-cultures des générations passées avaient en commun leur opposition à la culture mainstream. Elles étaient rebelles et subversives. Elles s'élevaient contre la soumission, le conservatisme de leurs parents et l'oppression gouvernementale. Mais aujourd'hui, qu'est-ce que les Cholas et les Navajos si ce n'est une réappropriation vulgaire d'une culture minoritaire. Que dire des esthétiques Health Goth ou Seapunk ? D'accord, c'est plutôt sympa à regarder, mais finalement ces gens-là ne sont que le produit d'une génération tournée vers elle-même et obsédée par le nombre de "likes" qu'elle provoque. Sans parler du Normcore, cette tendance qui pense que la rébellion passe par un conformisme ennuyeux, le fait de se fondre dans une société fade et normalisée. Quoi de plus dangereux que d'endoctriner la jeunesse à se soumettre à la norme ? De toute manière, aucune de ces tendances n'est associée à un type de musique en particulier ; elles ne sont basées que sur l'image.

Mais espérons que 2016 soit l'année du retour des sous-cultures à leur sens le plus propre et le plus pur. Espérons aussi que les jeunes posent leurs iPhones et aillent au contact du réel et du subversif plutôt que d'en poster une photo sur Facebook. Espérons que 2016 soit l'année qui nous débarrassera de la somnolence des réseaux sociaux pour nous redonner de la passion pour la musique.

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Texte Tish Weinstock
Image from i-D No. 1

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