le hip-hop des années 1990 plus photogénique que jamais

La photographe Lisa Leone a été le témoin privilégié de l’enregistrement du mythique Illmatic de Nas, de l’ascension des Fugees et plus généralement de l'âge d’or du hip-hop.

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15 Février 2016, 3:50pm

Les gens qui ont grandi dans les années 1990 n'avaient aucune idée du culte qu'allait devenir la décennie vingt ans plus tard. Personne ne s'est dit "Hé, dans 20 ans, je te parie que tout le monde portera des jeans taille-haute, des t-shirts en flanelle et parlera encore de Clueless et de Kids." Personne n'imaginait la nostalgie qui nous submergerait à la simple vue d'un t-shirt imprimé d'une photo de TLC. Ce qu'on ne savait pas à l'époque, c'est que nous allions surfer à ce point sur la nostalgie des années 1990 et ce jusqu'en 2016.

Il en va de même pour la photographe Lisa Leone. Elle s'est retrouvée au milieu de cette période, à photographier ceux qui ont fait l'époque : Nas, The Fugees, House of Pain, Snoop Dogg. Mais elle n'avait aucune idée de l'importance qu'allaient prendre ses photos deux décennies plus tard. Pour son livre, Here I Am, la photographe a sélectionné certains de ces visages qui ont fait l'âge d'or du hip-hop. J'ai appelé Leone, pour discuter du génie de la première galette de Nas, de l'énergie du New York des années 1990, de sa transition vers le cinéma et sa collaboration avec le légendaire Stanley Kubrick sur Eyes Wide Shut.

Dans années 1990, tu as photographié des artistes comme Nas et Snoop Dogg. Ils avaient déjà quelque chose de spécial selon toi ?
Je pense que quand tu traverses une période, tu ne peux pas te rendre compte de son importance. Pourtant elle risque de changer l'histoire. Tu te dis juste "Hé, mais c'est cool, ça !" Après, pendant les sessions d'enregistrement de l'album Illmatic, il y avait clairement une ambiance particulière dans le studio. Quelque chose de spécial se passait. On pouvait le voir à la manière qu'avait Nas de rapper. Il devait avoir 19 ans à l'époque.

Tu étais déjà fan de Nas ?
Personne ne savait vraiment qui était Nas, puisque c'était son premier album. Donc non, je n'étais pas encore fan. Petite, je faisais du breakdance sur les sons de Rock Steady, ou de Fabel - j'ai donc grandi au même moment que le hip-hop. C'était davantage une communauté à l'époque. Tout le monde connaissait tout le monde, c'était plus accessible aussi. C'était vraiment ouvert à toute idée créative, genre "Hé, tu fais quoi ? Voilà un studio, voilà un plateau pour tourner un clip, tu peux faire ci, tu peux faire ça ?" Il y avait une excitation générale autour de tout ce qu'il se passait.

Donc tu étais en studio avec Nas quand il enregistrait Illmatic. C'était comment ?
Ça ressemblait à un enregistrement en studio, comme il y en a mille, avec des gens se creusant la tête à droite à gauche. Mais il y avait ces moments où Nas prenait le micro et là tout le monde se taisait, tous soufflés par ce qu'il sortait. Quelque chose se passait et tout le monde l'a très vite su.

Vous discutiez un peu ?
Je n'étais là que pour la journée, mais je me souviens avoir discuté avec lui de sa maison de disques, ou quelque chose dans le genre. Comme il était très jeune, je me souviens lui avoir dit un truc comme "fais ce que tu veux, ne laisse personne décider à ta place." Non pas qu'il allait laisser quelqu'un lui dire quoi faire, mais je me suis sentie le besoin de lui dire ça, puisque j'étais plus âgée. Je voulais voir cet artiste s'émanciper tout seul. Dans cette situation, en studio, je prenais des photos et de temps en temps on prenait le temps de discuter. Mais ils étaient en train de bosser dur et très sérieusement. Il faut se rappeler qu'à l'époque, il n'y avait pas de téléphone, pas de numérique, tout était sur pellicule. Et dans le studio, il n'y avait pas d'autre photographe, donc ce n'était qu'une seule personne avec un petit Leica. Aujourd'hui, on aurait dix personnes, l'Iphone à la main, à mitrailler sans cesse. C'était très différent à l'époque.

Est-ce que les artistes avec qui tu as travaillé avaient une idée précise des portraits que tu prenais ?
Non. Les gens avaient beaucoup moins conscience de leur image à l'époque, certainement parce qu'il n'y avait pas tout ces réseaux sociaux. Tout était beaucoup plus organique, et comme c'était de la pellicule, tu ne pouvais même pas voir la photo. Et il n'y avait pas cette urgence de la voir, ce sentiment n'existait pas encore. Bien sûr, Grandmaster Flash & The Furious 5 avaient une idée de ce qu'ils voulaient en termes d'image, de tenues, mais ça, c'est encore autre chose.

Parle-moi de ce shooting avec The Fugees sur le toit.
Derrière-moi sur ce toit, il y avait une foule de 25 personnes en train de courir dans tous les sens. On était là-haut pour tourner le clip de "Vocab". Il y a eu un instant de calme, et j'en ai profité pour capturer le moment. C'est ça l'autre différence entre le numérique et la pellicule : avec une pellicule, l'idée n'est pas de prendre une photo par seconde pour trier plus tard. Non, il faut investir l'espace, sentir ce qu'il s'y passe à tel moment, pénétrer et immortaliser cet instant. 

Est-ce que certains films ou clips ont influencé ton boulot, à l'époque ?
Je m'inspirais pas mal des photos d'Arnold Newman ou de Cartier-Bresson. J'étais très intéressée par le format reportage, la photo de rue, ou ce que pouvait faire Arnold Newman en photographiant des artistes. Les clips, c'était tellement nouveau à l'époque que ce n'était aucunement une influence. Nous étions les premiers à les faire. Par contre, plus tard, le cinéma est devenu très important pour moi.

Votre livre Here I Am rassemble toutes ces images. Que penses-tu de cette époque en revoyant tout ça ?
C'est incroyable. Il y a énormément de photos que j'avais complètement oubliées. Je ne me souvenais même pas avoir assisté à l'enregistrement d'Illmatic !

C'est fou, ça.
J'ai un ami qui est fana de hip-hop, alors j'ai jeté un coup d'oeil à mes photos avec lui, genre "voyons-voir ce que j'ai qui traîne." Il regardait par-dessus mon épaule, et a décollé en voyant ces photos de Nas, genre : "T'es sérieuse ?! C'est QUOI ces images ?!" Je lui ai dit que j'avais oublié. Mais c'est cool. En revoyant ces photos, plein d'autres me reviennent et je me sens envahie par une sorte de nostalgie particulière, celle de l'énergie qui flottait à New York à cette époque.

Tu travailles aussi dans le cinéma non ?
En fait, j'ai d'abord commencé à réaliser des clips musicaux, et j'ai dû arrêter quand je me suis mise à bosser avec Stanley Kubrick pendant quatre ans sur Eyes Wide Shut. Quand j'y suis revenue, plus tard, les clips musicaux avaient changé. D'un coup le budget était passé à 2 millions $. (Quelques années avant, j'avais tourné un clip de TLC pour 250 000$, et c'était déjà énorme.) Donc après avoir travaillé avec Stanley, je me suis mise à la réalisation et de là j'ai commencé à travailler sur des projets indépendants, des documentaires, etc.

Il était comment, Kubrick ?
Super. J'ai commencé par faire des recherches avant de le rejoindre en tant que chef décoratrice. Si tu étais vraiment, vraiment à fond dedans, Kubrick était vraiment ouvert et désireux de partager. Alors on est devenus assez proches. Bosser sur un Kubrick, c'est presque comme faire un film de fin d'études : il y a genre six personnes qui bossent sur le film ! Alors tout est très intime. Il était génial, très généreux, et tu peux imaginer ce que j'ai pu apprendre sur un plateau tel que le sien.

@OliverLunn

Credits


Texte : Oliver Lunn
Photographie : Lisa Leone