Joost Vandeburg

j'ai regardé grandir les enfants roms de transylvanie

Après avoir passé cinq ans aux côtés des enfants sans-abri de Bucarest, le photographe hollandais Joost Vandebrug est allé documenter le quotidien de la jeunesse Rom et rurale de Transylvanie.

par Felix Petty
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01 Juillet 2016, 9:00am

Joost Vandeburg

Les images de Joost Vandebrug, d'enfants vivant dans les rues de Bucarest, sont aussi déchirantes que tendres, mais surtout belles et pleines de cœur. Son objectif capture à merveille la puissance et l'universalité de la jeunesse, l'intemporalité d'une adolescence qui s'affirme même dans les conditions les plus précaires. Il a baptisé ces gosses The Lost Boys. Ils sont le résultat de l'éclatement du système communiste du pays - ce sont eux qui ont été abandonnés à leur sort. C'est plus qu'un simple projet photographique pour Joost, qui s'est personnellement impliqué dans la vie de ce groupe d'enfants, devenant à la fois assistant social et documentariste. Après avoir lancé une marque de vêtements dont les bénéfices sont directement reversés à ces jeunes, et alors qu'il finit de monter un film documentaire sur leur vie, Joost s'est rendu dans un village de Roms de la campagne transylvanienne, après avoir appris que cette communauté avait été forcée à déménager vers une déchetterie.

Une fois sur place, il a patiemment gagné leur confiance, rencontré les familles locales puis commencer à les photographier pour assembler une nouvelle série à la valeur tout aussi incontournable. Elle illustre la vie d'enfants évoluant dans une société que le monde fait semblant de ne pas voir. Comme toutes les productions de Joost, les images ne sont jamais exploitantes ou voyeuristes, mais elle capture avec toute la tendresse nécessaire l'universalité du difficile passage à l'âge adulte. 

À quoi tu t'attendais la première fois que tu as visité ce village, en Transylvanie ?
Tout ce que je savais, c'est qu'un maire d'une grande ville de Transylvanie avait viré la population Rom pour faire de la place à une église et un parking. Ces gens ont été déplacés vers une déchèterie, déjà habitée par une petite communauté Rom. Aujourd'hui ils sont 1500 à y vivre.

Qu'as-tu retiré de ton expérience, initialement ? Comment étaient les gens ?
Si l'on compte la décharge, le village s'étale sur une quinzaine d'hectares composés d'abris de fortune tous très rapprochés. Ils ont ironiquement nommé les villages Dallas 1 et Dallas 2 - oui, à cause de la série télé. Les gens sont très méfiants, notamment face à un appareil photo. Comme tu peux l'imaginer, ils ne sont pas particulièrement fiers de leurs conditions de vie, et donc pas super engagés lorsqu'ils voient un étranger prendre des photos. Du coup, j'ai d'abord passé beaucoup de temps dans le village, je pris le temps de bien connaître les familles et de jouer au foot avec les enfants. Ensuite je leur ai demandé si je pouvais prendre des portraits de famille, que je finissais par leur donner, encadrés, pour qu'ils puissent les accrocher chez eux. Ils ont apprécié, et de plus en plus de familles m'ont demandé de les prendre en photo. 

Est-ce que le fait d'avoir vécu avec et documenté les Lost Boys de Bucarest t'as immunisé contre ce que la société roumaine donne de plus choquant à voir ?
La différence avec la série The Lost Boys, c'est que la plupart de ces enfants vont à l'école et sont protégés et élevés par le village. C'est une grande différence, par rapport aux enfants qui vivent dans les rues de Bucarest, qui doivent s'occuper seuls d'eux-mêmes et se créer leurs propres familles. Cela dit, les Roms sont une population très marginalisée - ils subissent la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance d'une majeure partie de la population roumaine. Il n'y a qu'à voir comment ces familles ont été illégalement éjectées de leurs foyers pour finir dans un dépotoir, sans aucun respect pour le droit international. C'est un choc différent, tout aussi révoltant.

Tu parles de la marginalisation des Roms - comment cela se traduit au quotidien pour eux ? Ils se rendent compte de tout ça ? Ils peuvent ne pas s'en soucier ?
Bien sûr qu'ils s'en rendent compte. Mais c'est très compliqué pour eux d'être légalement représentés et ils ne connaissent pas toujours leurs droits. Mais récemment, le Conseil National de la Lutte contre la Discrimination roumain a estimé que cette éviction tenait de la discrimination ethnique. Une décision annulée par la Cour d'Appel… Pour parler franc, ils sont littéralement dans la merde, et n'ont personne vers qui se tourner. J'ai aussi entendu dire que certains avaient du travail lorsqu'ils habitaient en ville, et qu'ils l'ont perdu après avoir été déplacés, parce qu'il est très dur de venir en ville depuis cette décharge. Et puis, quand ils essayent de trouver un nouveau job, l'entretien peut se passer à merveille, jusqu'à ce qu'on leur demande de rentrer leur adresse, et là c'est foutu. 

On a publié l'interview d'un de ces enfants dans le Futurewise Issue, et il avait une approche de la vie très belle. Tu dirais que ça leur est commun ?
Les enfants sont vraiment super, c'est pour eux que j'ai commencé ce projet ! Ils sont optimistes, follement énergiques, hyper amicaux et ils affrontent avec force tout ce qui leur arrive. Finalement, ils essayent simplement de grandir au milieu de tout ça. Ma série Lost Boys parle du passage à l'âge adulte, un seuil que l'on doit tous franchir, peu importe les forces politiques qui s'opèrent autour de nous ou nous écrasent. Voilà quelque chose auquel on peut se rattacher, tous.

C'est facile de photographier des enfants ? Il ressort de tes photos une telle beauté et une attitude tellement naturelle…
C'est super simple ! Il n'y a qu'à traîner avec eux, les laisser être eux-mêmes, et de belles choses finissent toujours par arriver. Tout est très vite très naturel avec les enfants - tant que tout est vraiment naturel, bien sûr. Faire poser des gosses c'est assez ringard, ça ne fonctionne jamais. 

Le film The Lost Boys sort bientôt, comment ça se déroule ?
Très bien ! Bruce Lee and the Lost Boys, c'est un Oliver Twist moderne qui se déroule dans les rues de Bucarest. Ça parle de Nicu, un jeune garçon sans-abri adopté par Bruce Lee - le roi des tunnels. Ça parle d'un jeune garçon qui grandit. J'ai suivi la vie de Nicu pendant maintenant cinq ans (on vient juste de fêter ses 18 ans) et maintenant, depuis que Bruce s'est fait arrêter l'été dernier, il vit avec sa mère adoptive. On en est au montage du film. On est passé de 120 heures à 8 heures, pour l'instant. Ça va encore nous prendre quelques mois, mais on voit le bout.

Et tu as aussi lancé une ligne de vêtements pour enfants ?
Tout à fait. Je l'ai créée pour recueillir des fonds pour les Lost Boys, mais la marque a aussi une identité bien propre, avec des super t-shirts sur lesquels on peut dessiner (avec des feutres qui partent au lavage), conçu par Alex Noble, et des vestes avec des ailes, des vestes de baseball… Tout l'argent va directement aux Lost Boys, donc allez jeter un œil : jumping-dog.co.uk

Credits


Texte Felix Petty
Photographie Joost Vandebrug