croisière gay dans la colombie des années 1970

Le photographe colombien Miguel Angel Rojas a documenté la communauté queer et gay de son pays pendant près de 50 ans. i-D l'a rencontré pour parler d'homosexualité, de secret et d'inégalités.

|
janv. 23 2017, 4:40pm

À l'âge de 7 ans, lors de sa première communion, Miguel Angel Rojas reçoit son premier appareil photo. Mais ce n'est que dans les années 1960 après la découverte du Kodak 1A de son père, qu'il s'essaie à l'autoportrait. « Ça a été un moment de création et d'émotions extrêmement intense, se souvient l'artiste, au dernier étage de son immense espace de travail à Chapinero, au nord-est de Bogota. Je n'ai jamais retrouvé ça ensuite.»

Quelques années plus tard, un de ses amis lui fait faire le tour des spots gays incontournables de Bogota. Il s'agissait la plupart du temps de vieux cinémas délabrés - vastes et sombres - où l'on pouvait rentrer pour quelques centimes. « C'était une sous-culture de la honte, il n'y avait aucune fierté, explique l'artiste de 70 ans. Ces lieux étaient les seuls où il était possible d'agir librement, de rencontrer des hommes et d'entreprendre des relations amoureuses ou sexuelles avec aux. Toujours dans le plus grand secret bien sûr. Ils étaient très fréquentés et certains s'y rendaient même pendant leur pause déjeuner en semaine. »

Le Teatro Faenza, un cinéma Art Nouveau du centre-ville de Bogota, était le plus populaire de ces lieux. Inspiré par l'architecture du théâtre et la complexité de sa fonction sociale, Rojas commence à y immortaliser ses visites en 1973. Pendant plus de deux ans, l'artiste colombien a produit plusieurs centaines d'images plus fantomatiques les unes que les autres, à la charnière entre une forme d'anthropologie urbaine et un voyeurisme poétique. « J'ai fait une première série en prenant des photos du pénis d'un homme à travers un glory-hole - il ne savait pas que j'avais un appareil ! Raconte Miguel Angel amusé. Les photos sont très sombres et très floues, mais elles ont un côté mystérieux qui les rend fascinantes. »

Dans la Colombie conservatrice des années 1970, sortir dans ces lieux était un jeu risqué - et photographier ces endroits l'était encore plus. « C'était des endroits dangereux, se rappelle Miguel Angel, les gens avaient très peur de la police - le chantage était très fréquent. » L'artiste avait pour habitude de mettre son objectif au point dans une mallette en estimant la distance qui le séparait de ses sujets. Puis il plaçait consciencieusement l'appareil photo - enroulé dans un tissu sombre - sur l'accoudoir d'un fauteuil avant de prendre la photo. « C'était très aléatoire à cause de la lumière et de la distance. Mais les silhouettes et les corps finissaient par apparaître sur les photos, et c'était magnifique. »

Peu après la série au Teatro Faenza, Miguel Angel s'est intéressé au bâtiment qui faisait face à son ancien studio, dans un quartier populaire du centre-ville de Bogota. « C'était une maison abandonnée, habitée par des prostituées et des trans, avec une boutique au rez-de-chaussée » précise l'artiste.

En utilisant une approche similaire à ses précédentes photos, mais en optant cette fois-ci pour de la couleur et un zoom - Miguel Angel a photographié cette maison pendant un an, figeant les allers venus des gens qui s'y rendaient de façon extrêmement poétique. « Il y avait un très bel homme qui se travestissait la nuit tombée. Dans l'une des photos, on le voit flirter avec un autre homme alors que les femmes en arrière-plan les regardent avec un air complice, explique l'artiste en parcourant les photos sur son téléphone. Dans une autre photo, on voit ces deux jeunes métisses, qui pourraient très bien être des banlieusards. Ils regardent un homme blanc en costard et on peut ressentir une certaine tension qui se joue entre ces hommes. »

Cette série, nommée La Esquina Rosada (« L'Angle Rose »), a été présentée pour la première fois lors d'une exposition en novembre dernier à ARTBO, la plus grande foire d'art contemporain de Colombie. C'était l'une des présentations les plus importantes de la section « Referentes », gérée par Pablo Léon de la Barra et Erika Florez, qui rendait hommage à des pratiques photographiques désuètes ou oubliées. Les photos de Miguel Angel n'ont pas toujours été plébiscitées par les galeries : « Je les donnais parfois à mes amis pour leurs anniversaires, parce que je ne pouvais pas me permettre de leur acheter des cadeaux ! dit-il en riant, alors qu'il compte aujourd'hui une horde d'assistants. Il y a quelques années un collectionneur de photos vintages s'est intéressé à mon travail et a acheté certains de mes clichés pour un prix incroyable, je ne pouvais pas y croire ! » Depuis lors, ses photographies ont été exposées lors d'événements majeurs comme la biennale d'art de Sao Paolo, aux côtés des travaux de Nan Goldin et Miguel Rio Branco.

Miguel Ángel - qui fait aussi de la sculpture, de la vidéo et des installations - a connu un succès plus précoce avec d'autres projets. David, une photo datant de 2007 et aujourd'hui acclamée, capture le portrait d'un jeune homme posant nu, dans la même position que le chef-d'œuvre sculptural éponyme de la Renaissance. « Quand je lui ai demandé de poser comme David, il m'a demandé de qui je parlais, se souvient l'artiste. Il ne savait absolument pas de quoi je voulais parler ! » Le regard du spectateur se dirige alors vers la jambe mutilée du mannequin - estropiée par une mine. Ainsi, le cliché dénonce aussi la guerre et les inégalités présentes dans la société colombienne.

Après être passé à côté d'un monument très mal conçu, presque caricatural, inspiré de l'architecture grecque, au nord de Bogota, l'artiste a commencé à se questionner sur les dysfonctionnements du système éducatif colombien et son impact sur l'héritage culturel du pays. C'est à cet instant que l'artiste a décidé de recruter un ancien soldat - qu'il avait rencontré dans un hôpital militaire - pour travailler sur un projet explorant la relation existante entre le système éducatif du pays et le climat politique qui y règne. « Le problème de la Colombie c'est l'éducation, explique Miguel Ángel. Cet homme est devenu soldat car il n'avait pas d'éducation, même s'il est blanc et qu'il a des origines européennes - alors que moi par exemple, je suis d'origine indigène. Les différences ici sont culturelles, c'est pour ça que les classes les plus pauvres ne peuvent pas espérer évoluer, à cause du manque d'éducation. »

Alors que dehors, les fortes pluies cessent et que le soleil apparaît à travers la fenêtre du studio, l'artiste demande gentiment à l'un de ses assistants de lui amener un chapeau. « Nous devons maintenir les négociations, me dit-il avec un sourire, en faisant référence à l'accord de paix échoué entre le gouvernement colombien et les FARC. Il faut fournir un espace démocratique aux partis de gauche, et faire en sorte que tous se tolèrent. Mais rien ne changera si nous ne changeons pas les politiques concernant les drogues. C'est un problème mondial, et la Colombie en est victime avant tout, étant restreinte par les autres pays consommateurs de drogues. Les États-Unis doivent légaliser la drogue, puis les autres suivront. Il n'y a que par ce biais-là que nous pourrons contrôler, prévenir et éduquer à ce propos. »

Miguel Ángel Rojas montrera son travail à l'occasion de l'exposition collective HOME-So Different, So Appealing au LACMA (Los Angeles), du 11 Juin au 15 Octobre 2017.

Credits


Texte : Benoit Loiseau
Photographie : courtesy Miguel Ángel Rojas