le retour du costume signe-t-il la mort du streetwear ?

Gosha, Demna, Raf (et bien d'autres) redistribuent les cartes et consacrent un tailoring nouveau genre - dégenré, libéré, démocratique.

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sept. 7 2016, 3:25pm

gosha rubchinskiy spring/summer 17

C'est au Pitti Uomo de Florence, haut-lieu de la fashion week italienne, que Gosha Rubchinskiy présentait sa collection printemps/été 2017. Plus exactement, dans une usine à tabac désaffectée à l'architecture fascisante. Trois de ses mannequins se sont avancés : les deux premiers torses nus, le troisième arborant une chaine autour du cou. Une certaine idée du costume, plus irrévérencieuse que jamais, naissait des mains du créateur biélorusse. Certes, l'idée que Gosha introduise et redéfinisse, dans son vestiaire masculin, le costume, était attendue. Mais l'esthétique du créateur, intimement liée à celle du post-soviétisme, de sa jeunesse et du jogging, semblait aux antipodes du sempiternel costume, chic et propret.

C'est évidemment dans l'essence du streetwear de se détacher de l'uniformité qu'implique le costume professionnel. La rue, dans son étonnante diversité, étant aux antipodes du bureau, lieu cloisonné et enserré par les rituels sociaux. Peut-être Gosha a-t-il avec cette soudaine apparition du costume, sonné la mort du streetwear. Sans doute a-t-il compris qu'il n'était rien d'autre qu'un état d'esprit ayant perdu de sa superbe et de son aura irrévérencieuse, à force d'être encensé par tous et toutes. Le streetwear serait finalement trop mainstream pour se distinguer du vestiaire classique.

Oui mais voilà, le costume n'est pas un concept immuable. Surtout pas pour Gosha qui s'en est emparé pour mieux le réinscrire dans une temporalité nouvelle. D'autres ont suivi le pas cette saison, dans son sillon et celui de Demna Gvasalia, propulsé au rang de directeur créatif chez Balenciaga. Raf Simons avait quant à lui ouvert la voie à cette insurrection esthétique et masculine, avec ses pièces maitresses à l'aura schizophrène : juvénile mais tout sauf nonchalante. Mais il faudrait aussi citer Off-White, J.W Anderson et Grace Wales Bonner qui redéfinissent les contours de la masculinité, de la virilité et du chic vestimentaire.

Wales Bonner printemps/été 2017. 

Dans la plus pure (et la plus ancienne) de ses formes, le costume (costard-cravate) est à l'image d'une société homogène, binaire, hétéro-normée et forcément inégalitaire - le miroir d'un système de classe si l'on veut car le port du costume, au siècle dernier, était aussi un symbole de réussite sociale. Sa récente métamorphose implique qu'on s'y penche un peu plus et qu'on l'analyse. Au début du 20ème siècle, le costume, apanage du sexe masculin, était un moyen de se distinguer de ses homologues par petites touches : fait main ou sur mesure, par un tailleur, chaque détail célébrait l'individualité et la singularité de celui qui le portait. Près de 100 ans plus tard, pour la saison printemps/été 2017, le costume s'affranchit de certains codes pour épouser une nouvelle définition de la masculinité, en phase avec celle que partage la majorité des millenials : plus libre, ouverte et décloisonnée. Celui de Gosha se déclinait selon un principe de déconstruction : kilts, baggys et vestes portées à même la peau, se sont infiltrés sur son podium. Vetements a frappé un grand coup en présentant ses costumes, over-sized et unisexes, parfaitement en phase avec la révolution du genre en cours. Leurs collections reflètent l'état d'esprit de toute une génération, de plus en plus suspicieuse face aux canons, aux normes et à la perfection qui faisait jadis état. La crise financière, couplée à la libération créatrice engendrée par Internet, ont mis à mal les notions traditionnelles de la masculinité - la mode est l'éternel miroir de l'évolution des mœurs.

L'âge veut tout et rien dire : à quel moment considère-t-on que nous sommes adultes ? Quand peut-on déterminer, avec précision, cet instant où nous quittons l'adolescence ? Bien difficile à énoncer, ce flou existentiel entre deux phases de notre existence, définit au mieux l'état d'esprit de la génération Z pour qui le mot « grandir », n'est plus synonyme d'âge ou d'expérience. Dans la monographie culte de Raf Simons, The Fourth Sex, Francesco Bonami définit l'adolescence, non plus comme une période délimitée, comprise entre deux âges mais bien comme la quintessence d'un état d'esprit où se mêlent « désir, vision et destruction ».

Trois mots qu'on peut aisément appliquer à la figure de Mapplethorpe, à l'honneur chez Raf Simons, jusque dans les chemises déboutonnées et les vestes d'écoliers. Les photographies de l'artiste new-yorkais évoquent irrémédiablement les questionnements existentiels qui surviennent à l'adolescence, qu'ils soient d'ordre identitaire, sexuel ou politique. 

Raf Simons printemps/été 2017

Une psyché que l'on retrouve au centre de beaucoup de contre-cultures jeunes d'après-guerre. Les Teddy Boys sont régulièrement cités comme étant les premiers adolescents à avoir réagi contre les adultes plutôt que d'aspirer à leur modèle. Ils se sont donc appropriés le costume Savile Rowe Edwardian pour finalement mélanger tout avec les codes rebelles du rock'n'roll américain. Un résultat à la singularité authentique.

Moins agressifs et rebelles, les Mods de la génération suivante s'intéressaient davantage à la construction méthodique de leur image. Et leurs longs rituels d'habillage et de toilette ont été largement documentés. Leurs costumes serrés, leurs chemises boutonnées jusqu'en haut, leur look libre mais parfait traduit un désir de contrôle. Alors qu'ils vivaient contrits par leur place, trop basse, dans la société,  la métamorphose leur permettait d'échapper à la réalité, de questionner leur identité et leur statut.

La première collection homme de Demna Gvasalia pour Balenciaga état intéressante. Elle explorait la fascination pour l'image et son contrôle. C'était assez amusant de constater à quel point la collection, maniaque, était opposée au désordre de Vetements. Elle commençait par présenter des tenues de bureau aux couleurs anémiques et proportions surprenantes. La deuxième moitié se redéfinissait en des couleurs plus sévères, des étoles de curés et des cols rigides, suggérant l'autorité, le rituel et le prohibé. Tout ça agrémenté d'éléments et de formes féminines : un corset, un décolleté, le tout en velours ou en brocart. L'effet était hautement érotique, mais dans un rejet total de la tradition masculine hétérosexuelle. C'était génialement kink, et génial tout court.

La question qui se pose est celle du destin du costume une fois placé entre les mains des milennials dont la voix est de plus en plus influente. Alors que notre société devient chaque jour plus pragmatique et s'encombre de moins en moins des lois cérémonieuses et anachroniques, le costume en tant que tenue utilitaire semble devenir obsolète. Il n'y a qu'à voir ce qu'il se passe sur Wall Street. En juin dernier, J.P Morgan annonçait que ses employés ne seraient plus obligés de porter un costard au travail. Mais dans tous les cas, alors qu'on se trouve à la frontière d'une ère tout numérique, alors que nos corps se greffent vite et sûrement à nos ordinateurs portables ou se cachent derrière des avatars virtuels, de quoi aurait-on besoin de plus, dans le futur, que d'une robe de chambre et d'un duvet (ou d'un cocon comme dans Matrix) pour cacher notre nudité au monde réel ?

Credits


Texte Kinza Shenn