Gucci, Versace e Fendi primavera/estate 18. Fotografia Mitchell Sams.

trans et mannequin, teddy quinlivan a un message important à faire passer

La semaine dernière, pendant la Fashion Week de New York, la mannequin américaine Teddy Quinlivan révélait son identité transgenre dans une vidéo. Motivée par des raisons personnelles et politiques, elle s’exprime ici sur les étapes de son cheminement.

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sept. 27 2017, 8:29am

Gucci, Versace e Fendi primavera/estate 18. Fotografia Mitchell Sams.

Je m'appelle Teddy Quinlivan, j'ai 23 ans et je suis une femme. J'ai été élevée par mes parents dans une banlieue du Massachusetts. Je suis allée à l'école publique et j'y étais victime de discrimination, de bizutage. L'endroit où j'ai grandi manquait de diversité, alors j'ai été exclue par des gens qui vivaient parfaitement leur condition « normale » d'hétérosexuels cisgenres.

Plus j'étais moquée et mise à l'écart par mes camarades de classe, plus j'ai eu envie de partir et de prouver aux gens qui doutaient de mes capacités qu'ils avaient tort. Ils pensaient me briser, mais au lieu de ça ils ont fait naître en moi l'envie de me créer une vie meilleure par mes propres moyens. Je rêvais du jour où je porterais ce que je voulais et où je pourrais m'exprimer comme je l'entendais, sans que l'on me répète constamment que j'avais tort.

J'ai toujours su que j'étais une femme. Je n'ai jamais douté. Pour le monde, j'étais un garçon, on m'adressait la parole en usant de pronoms masculins. Mais j'avais l'impression qu'il s'agissait d'étiquettes à l'image de mon prénom, collées à moi, me privant d'un choix. Evidemment, en grandissant, j'ai pris conscience des normes de genre et j'ai essayé de faire mon possible pour remplir mon rôle d'homme, même si je savais que c'était une erreur. Je savais qu'exprimer la façon dont je me sentais à l'intérieur (en tant que femme) ne ferait que m'exposer à plus de bizutage, à un rejet de la part de ma famille, à peut-être me faire virer de chez moi. Alors je me suis conformée pour survivre.

C'est quand je suis arrivée au collège que j'ai découvert le maquillage et la diversité dans l'expression du genre. Après des années d'expérimentations et de lutte contre mon propre déni, je me suis retrouvée un soir à me battre contre ma mère parce qu'elle me demandait pourquoi je sortais si tard le soir. Je lui ai répondu que je sortais le soir pour éviter le bizutage et la violence dont j'étais victime lorsque je marchais dans la rue en journée. Cette nuit-là, je lui ai dit que j'étais une femme.

"On m'a toujours décrit le genre de manière binaire. Aujourd'hui, je sais qu'il s'étend sur un spectre bien plus large que ce que j'aurais pu imaginer."

Accepter mon identité trans, c'était reconnaître toutes les étapes que j'avais franchies pour vivre dans l'authenticité. Je suis née avec certains traits physiques qui m'ont privilégiée. Ces traits m'ont permis de me présenter comme une femme sans rencontrer de gros problèmes. Mon corps est fin, ma voix n'est pas trop grave et mon visage est féminin. J'ai eu de la chance d'accéder à un certain degré de confort grâce à mon apparence mais mon inconfort demeure quant aux organes génitaux dont j'ai hérité. La confirmation chirurgicale de mon genre me permettrait de corriger cette incongruité mais mon emploi du temps de travail m'a empêchée de sauter le pas. Dans ce flou, j'en suis venue à m'habituer à mon corps, jusqu'à un certain point, même si ce n'est pas toujours facile. On m'a toujours décrit le genre de manière binaire. Je sais aujourd'hui que le genre s'étend sur un spectre bien plus large que ce que j'aurais pu imaginer.

La semaine dernière, j'ai réalisé une vidéo dans laquelle j'ai fait mon coming out trans. Sous le précédent gouvernement, la condition des gens comme moi pouvait progresser, mais l'administration a changé et s'est mise à mener des actions cruelles et blessantes envers les personnes trans. Je me suis sentie investie d'une responsabilité urgente envers mes pairs : vivre librement et dire au monde que les personnes trans sont des membres qui contribuent à la société au même titre que les individus cisgenres et méritent le même respect. Il n'y a rien de mal dans le fait d'être transgenre. Je suis fière d'être qui je suis.

La réaction a été absolument géniale ! Je suis heureuse qu'autant de gens aient regardé cette vidéo, qu'ils aient appris quelque chose ou qu'ils se soient sentis inspirés. J'ai reçu des milliers de messages et de commentaires de gens que j'admire personnellement et que je n'avais jamais rencontrés auparavant. Cela me rappelle combien ce combat est important

Devenir mannequin a toujours été un fantasme pour moi, un rêve inaccessible, comme devenir rock star. J'ai été repérée au lycée et j'ai travaillé dans ma ville natale en tant que mannequin jusqu'à mon diplôme, puis j'ai déménagé à Paris. J'ai commencé à travailler dans les showrooms des designers et j'ai monté les échelons petit à petit, pour en arriver où j'en suis aujourd'hui. Mais il m'a fallu travailler dur, très dur. M'armer de beaucoup re force et de résilience. Je savais que si je m'aimais moi-même, si je me trouvais belle, les clients et les agences verraient la même chose. Avec le mannequinat, j'ai pu partager et montrer au monde qui j'étais vraiment.

"Je savais que si je commençais à m'aimer, à me trouver belle, les clients et les agences finiraient aussi par le voir. Avec le mannequinat, j'ai pu montrer au monde qui j'étais vraiment."

L'industrie de la mode a une puissance et une force de frappe rares. Elle est parfois la source du changement social. Elle décide ce qui est de bon goût, ce qui est cool, ce qui est important, à travers la pub, les couvertures de magazines, les spots télévisés… La couverture de Vogue a son importance. Elle dit : « regardez, cette personne est importante, pertinente, accordez-lui de l'attention. » Imaginez-vous la force du message s'ils donnaient plus de place et de couvertures à des personnes comme Elizabeth Warren, Wendy Davus ou Laverne Cox. Par contre, nous devons veiller et faire attention à ce que la cause trans et les trans eux-mêmes ne deviennent pas une nouvelle tendance à exploiter. La ligne rouge est très fine : les marques se doivent de célébrer la communauté trans de la manière la plus appropriée et authentique possible. Et les personnalités trans, elles aussi, doivent être très prudentes et regardantes sur les gens avec qui elles sont prêtes à travailler.

La communauté trans devient de plus en plus visible. Internet joue un rôle majeur, il permet à cette communauté de se connecter, de s'éduquer, de se découvrir. Petit à petit, nous nous libérons des pressions sociales qui nous forcent à nous conformer aux autres, à ceux qu'on dit « normaux ». C'est pour ça que je me joins à d'autres sur une plateforme qui nous humanise et nous renforce.

Dans le futur, j'aimerais faire en sorte que les gens comprennent mieux ma communauté et ce qu'elle est capable de faire. J'aimerais ouvrir les yeux aux ignorants et leur apprendre la tolérance. J'aimerais vivre dans un monde où les gens peuvent s'exprimer de la manière qu'ils veulent, sans être violentés ou ridiculisés. Le monde parfait est fait d'empathie, d'éducation, de liberté.

Si je devais envoyer un message aux jeunes personnes trans qui me lisent, je leur dirais que le mot « normal » n'a pas qu'une seule signification. C'est à vous de le définir. Vous n'êtes pas seules dans votre situation, à lutter. Levez-vous, soyez fières de vous et battez-vous pour votre liberté. Prouvez au monde qu'il a tort. Et surtout, aimez-vous ! C'est le plus dur à faire, mais s'aimer soi-même c'est le début de la liberté.