Photographie Daphné Borenstein

lëster, le prince vampire de l'emo wave

À l’occasion de la sortie de son nouvel Ep, « Sadness Lessons », i-D a rencontré Lëster, artisan d’une emo wave post-internet (oui, tout ça) à la fois kitsch, mélancolique, épique et assez irrésistible.

par Matthieu Foucher
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15 Novembre 2019, 11:42am

Photographie Daphné Borenstein

Si vous avez vu 120 battements par minute, vous connaissez déjà Ariel Borenstein : ce dernier y incarnait Jeremy, l’un des personnages secondaires qui (attention spoiler) décède au milieu du film. Mais c’est plutôt dans la musique qu’Ariel s’illustre désormais : sous le nom de Lëster, ce jeune musicien issu de la scène queer parisienne s’est notamment fait connaître pour son style dit « emo-electro », identifiable à ses clips kitsch et mélancoliques emprunts de culture internet comme Disappeared, où il s’enlaidit à coup de filtre faceswap, ou Suf, où lui et la mannequin Raya Martigny pleurent des larmes de paillettes. A l’occasion d’un nouveau clip co-réalisé par Alexis Langlois et surtout de son nouvel EP Sadness Lessons (dont la release party est prévue fin novembre au Klub), on a rencontré ce DJ et producteur prometteur – un garçon timide au teint pâle à la fois doux, discret et drôle semblant peser chacun de ses mots, et dont la voix peine à couvrir le brouhaha du café où nous l’avons retrouvé, comme s’il s’excusait de prendre trop de place.

Tu affiches souvent, sur Insta, ton amour pour des icônes des années 2000 comme Avril Lavigne ou Marylin Manson. Tu peux nous en dire plus sur tes influences ?
Tout a commencé avec Britney Spears, ma soeur l’écoutait avec ses copines, je devais avoir sept ou huit ans. Puis ma mère m’a fait écouter Marilyn Manson, et comme j’avais des cousins métalleux, j’ai commencé à m’intéresser au métal : mes icônes c’était tout ce qui était gothique, j’étais en admiration devant le look surtout. J’avais neuf ans. Avril Lavigne c’est une histoire d’amour inconditionnelle, un premier amour, je n’ai pas d’explication logique.

Pourquoi cette nostalgie des années 2000 ? C’est l’époque en termes de production culturelle ou plutôt ton adolescence qui te manque ?
Les deux. Quand je revois des clips de l’époque, ça me fait comme une petite madeleine de Proust. Avec mon regard d’adulte, je me dis qu’on on était hyper libérés sur plein de trucs esthétiques, chacun avait ses petites identités, les Spice Girls qui étaient dingo de look, TLC qui faisaient n’importe quoi en total cuir hyper hardcore. Maintenant tout est un peu trop lisse.

Aujourd’hui, tu es une sorte d’angsty teen éternel. Il y a un âge pour être emo ?
Il y a un âge pour être emo et je l’ai bien dépassé, et quand on le dépasse trop ça devient un peu ridicule [rires]. Emo, c’est vraiment l’incarnation visuelle de la crise d’adolescence : tout ce que peut faire ta crise d’adolescence, c’est dans ton look que tu le mets.

C’est esthétiser sa tristesse, voire même la fétichiser non ?
Oui, c’est surjouer sa tristesse, l’exploiter, en faire quelque chose. Je relis parfois des textes de chansons emo comme Welcome to my Life de Simple Plan, où il fait que se plaindre de sa vie, mais il raconte des choses que tout le monde vit à tout âge et en fait il se plaint de rien, il est triste pour rien.

Pourtant on a plein de raisons d’être mélancolique aujourd’hui, on vit une époque assez déprimante et dure. C’est peut-être ça qui se cache derrière ce revival emo ?
Le monde va mal et peut-être que nos petits-enfants connaîtront la fin du monde, le climat politique est trashissime, on vit dans un pays de fachos, mais le côté emo, c’est beaucoup plus futile, je ne pense pas que mes textes touchent des gens politiquement [rires]. Je milite pas mal, je fais des manifs et tout, mais c’est séparé de ma musique. J’aimerais bien faire des trucs un peu politiques parfois, mais c’est compliqué. Récemment j’ai vu un docu qui parlait de la politique selon Radiohead, leurs textes sont géniaux et j’aimerais bien faire ça, mais je peux pas.

On parlait d’exploiter sa tristesse, c’est exactement ce que tu fais dans ton nouvel EP, Sadness Lessons. Pourquoi ce nom ?
Le nom était évident. Ce sont surtout des morceaux que j’ai fait dans ma chambre pendant deux ans, j’en avais quinze, on n’en a gardé que quatre. C’était que de la tristesse tout le temps et je me suis dit qu’une petite leçon de tristesse, c’était bien.

Dans le clip de Lace Dress, coréalisé avec Alexis Langlois , on te voit entouré de poupées Bratz… Elles représentent quoi ? Un souvenir d’enfance ?
C’est actuel. Je collectionne les poupées, j’en ai plein. Chaque fois que j’en ai une nouvelle je suis ébahi. En fait je suis souvent enfermé chez moi mais j’adore ça. Ca peut déprimer pas mal de monde mais moi c’est l’endroit où je me sens le mieux, je regarde des films d’horreur en admirant ma collection de poupées et je fais de la musique quand j’ai le moral en berne.

Il y a quand même une part de kitsch et d’ironie dans ton travail non ?
On m’a déjà dit que mon univers est assez kitsch, mais c’est malgré moi : je suis très premier degré dans mes paroles et dans mon esthétique. Mais même si je ne joue pas mon côté emo sad boy, l’assumer est assez second degré au final car même quand on était clairement emo au collège c’était la honte de l’avouer et on niait toujours quand on se faisait « traiter » de emo.

Tu étais comment ado d’ailleurs ?
Le genre d’ado qui voulait faire plein de trucs cools mais était toujours à côté de la plaque : quand j’étais emo, j’étais un peu l'emo flingué du collège. J’aimais bien impressionner mes copains, je faisais plein de grosses bêtises histoire d’être un peu stylé. Je me mets plus la pression d’être cool ou pas, c’est pour ça que je me permets d’être emo en 2019. Tout le monde me dit que je fais que des fashion faux pas tous les jours [rires].

En regardant ton clip, je me suis demandé s’il existait une « mélancolie queer » ? Ou plutôt une fascination spécifiquement queer pour une adolescence qui a pu être confisquée ?
Les queers, dans notre adolescence on en a pas mal chié. Je parle pour moi mais on a été bien tristes souvent, un peu harcelés au collège, et du coup ça construit une tristesse. Après, même dans l’esthétique, les emo on dirait des pédés. C’était pas des pédés en fait mais toute l’esthétique, que ce soit Marilyn Manson qui se travestit en femme, c’était hyper queer.

Le chanteur de Placebo !
Oui, Brian Molko jeune, mon dieu elle était trop belle ! [rires]

Lors de ta release party, tu seras accompagné de Regina Demina, Nana Benamer , Migu ou Tandrael. On retrouve chez eux aussi pas mal de mélancolie et d’autotune pour certains. C’est abusif de parler d’une scène, disons, emo wave ?
J’aimerais bien qu’une scène comme ça se crée, parce que je suis vachement plus touché par des musiques qui vont être tristes parce que c’est beaucoup plus sincère, plus touchant. Il y a plein de gens qui s’énervent et font de la musique colère. La musique triste c’est personnel, tu n’as pas besoin de réveiller les foules ou quoi, juste de te lâcher et dire ce que tu as sur le coeur. On pourrait même faire de la musique triste pour ne pas la faire écouter à des gens...

Vous vous ressembleriez pour être tristes entre vous dans une cave, à comparer vos tristesses...
« C’est moi qui ai la plus grande ! » « Non c’est moi ! » [rires]

Je crois que je ne t’ai jamais vu en live en fait, ça ressemble à quoi ? Tu as une scéno particulière ?
Ma scéno de rêve serait d’avoir un lit sur scène, mais le Klub est trop petit pour ça. Mais on y viendra. Sinon, je suis assez statique et je regarde grosso modo mes pieds. J’essaye de changer ça mais je suis trop timide. Mon rêve serait d’être une bête de scène mais ça n’arrivera jamais, c’est pas du tout mon caractère.

Tu es aussi un des cofondateurs des soirées Coucou, tu continues de t’intéresser au clubbing ?
Je ne sais pas. Ca m’intéresse mais l’organisation, ça me stresse plus que ça m’amuse. Je ne sors plus de moi-même. Je sors quand on organise une fête ou que je mixe, mais je fais plutôt soirée appart que clubbing. Mais ça fait longtemps que je sors aussi.

Tu as fait le tour ?
Voilà. Il y a un renouvellement mais la foule m’angoisse. C’est bien de voir qu’il y a des nouvelles générations qui vont continuer à faire la fête. Que tout se ressemble un peu mais en pas pareil, ça évolue. Les discours politiques n’ont rien à voir avec quand je sortais en 2012. J’ai fait la fête que dans les trucs queers, et je crois pas que la fête soit un truc politique mais pendant la fête on en parle plus qu’avant, les langues se délient. Tous les trucs anti-harcèlement sexuel, « no facho » etc., avant il n’y avait pas ça. C’est pas grand-chose, mais ça dit quand même que la fête est de gauche.

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