captaine roshi, la nouvelle voix (cassée) de la trap française

Alors que vient de sortir sa première mixtape, « Attaque », rencontre avec l'un des rappeurs les plus prometteurs de sa génération.

par Brice Miclet
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14 Novembre 2019, 11:16am

À 23 ans, Captaine Roshi fait partie de cette nouvelle génération de rappeurs français biberonnée à la trap et pas grand-chose d’autre. Comme beaucoup d'autres artistes de sa génération, et à l'instar d'un Koba avec « Ténébreux », le jeune homme (qui rappe quand même depuis ses 18 bougies) a fait grimper la sauce en instaurant une « série », qui commençait en août 2018 avec « SDD I », et dont on aura pu admirer l'évolution jusqu'à « SDD VIII » il y a trois petits mois de ça. La trap est précise, efficace mais jamais facile, l'énergie affolante, et la voix rocailleuse vient magnifier le charisme évident qui transparait dans chacun des clips de ce Captaine grandi entre le Congo, Pigalle, Argenteuil et Villeneuve Saint-Georges. Plus que du charisme, une ambition dévorante : « SDD » signifie, tout simplement « Serpent Deviendra Dragon ». Et si on l'imagine sans mal naviguer entre des monts de la trap française qui se ressemblent de plus en plus, le flambeau à la main, lui est déjà loin devant, et nous prépare une nouvelle série pour 2020, sobrement et logiquement intitulée « Dragon ». En attendant, avec sa mixtape Attaque, qui sort ce 15 novembre, il est déjà en train de prouver que même au milieu de la masse, il est possible de se distinguer des autres. À condition d’avoir le talent - et l'appétit d'un dragon.

Sur ce projet Attaque, il y a des feats avec Youv Dee, Key Largo… As-tu l’impression d’appartenir à une nouvelle génération de rappeurs qui ont émergé en 2019 ? Avez-vous quelque chose en commun selon toi ?
Oui, je pense. C’est un peu une génération supernova : on est jeunes, on arrive avec nos voix et nos styles un peu bizarres, on a tous un délire trap, et on essaie de s’en sortir comme on peut. J’aime me distinguer, mais j’aime aussi sentir que je fais partie de quelque chose d’un peu plus grand que moi.

Tu as démarré dans le groupe Ultimate Boyz…
Ça fait environ quatre ans. On ne sortait que des sons sur Soundcloud, on n’avait pas beaucoup d’argent, alors on restait dans le domaine gratuit. On n’a pas pu aller très loin, malgré quelques clips. On avait les défauts qu’ont beaucoup de groupes : le manque de temps, la ponctualité hasardeuse… Il y a eu ce moment où on devait sortir un clip, et personne ne se lançait. C’est là, en 2017, que j’ai pensé partir faire un truc en solo. Je restais dans le groupe, mais je faisais un pas de côté. Ça a commencé petit à petit, avec des clips à l’iPhone. Si tu n’as pas les moyens, il y a quand même moyen. De là, j’ai enchaîné, les autres n’arrivaient plus à suivre.

C’est souvent comme ça que ça se passe… Oboy, Zola, pas mal de mecs ont lâché leurs aventures collectives parce qu’ils souffraient du manque d’investissement des autres…
C’est normal. Tu sais que tu es fort, mais tes potes ne sont pas motivés. Tu tournes en rond ! Il y a un moment où il faut arrêter de rejeter la faute sur les autres et avancer tout seul.

Vous étiez basés à Villeneuve-Saint-George ?
C’est ça, mais avant j’étais à Pigalle, j’ai beaucoup bougé. Je suis d’abord arrivé du Congo à 11 ans, mais je n’arrivais à retrouver le confort de vie que j’avais connu là-bas. Il y avait un décalage, il fallait repartir à zéro. L’État nous a hébergés dans des hôtels, ça a duré, duré… De mes 13 à 18 ans, on dormait dans des petites chambres avec ma mère et mon frère. Une pièce, un lit, une télé pour trois… C’était difficile. Ça a failli me détruire, j’étais à deux doigts de péter les plombs. Je n’avais pas d’activité, j’allais à l’école, et quand je rentrais, cet environnement me saisissait encore et encore. Je devenais méchant, colérique, j’en voulais toujours aux autres… Mais je me suis adapté. Je restais dehors, j’évitais d’être trop à l’hôtel, sinon j’aurais pu sombrer. J’ai arpenté la ville, mon quartier. Les macs me connaissaient, les prostitués aussi, elles me voyaient traîner dans le coin.

Il paraît que ton blase, Captaine, est en référence au fait que tu étais capitaine dans tes équipes de foot, c’est vrai ?
C’est par rapport au foot, mais surtout à ma personnalité. J’aimais avoir le rôle de celui qui relève son équipe quand elle est à terre, qui fait ressortir les qualités des autres. Il faut une certaine confiance en soi, mais pas pour donner des ordres, plutôt comme un général. J’ai toujours adoré ces images des commandants de l’empire romain, ça m’inspire beaucoup. Mon manager est un pote, les beatmakers sont des potes, et j’essaie de faire ressortir le bien de ces gens-là.

Il faut être un leader pour s’en sortir dans le rap ?
Pas forcément, mais ma personnalité est celle-ci : toujours être devant, mais pour faire quelque chose. Je ne cherche pas à briller, mais surtout à faire briller toute l’équipe.

Comment un rappeur peut-il réussir à se distinguer dans le milieu trap d’aujourd’hui, dans lequel énormément de rappeurs sont en concurrence ?
Quand je chantais, j’essayais d’imiter les artistes que j’aimais, mais avec ma voix un peu bizarre, un peu cassée. J’ai toujours adoré la modifier, et se distinguer dans le rap aujourd’hui, c’est avoir une particularité vocale. Et puis, ça passe aussi par les textes, bien sûr. Je n’écoute pas les cons.

Tu réfléchis beaucoup à la façon dont tu rappes ? Est-ce que tu fais du one-shot en studio comme beaucoup de types qui font de la trap ?
Non, je me casse beaucoup la tête. J’aime marcher avec la prod, je la mets dans mon casque, et j’arpente les rues pendant des heures en me demandant où je vais pouvoir rebondir, quelles variations j’ai envie de faire etc. Je fredonne, je fais des petits effets, et quand j’ai trouvé une bonne vibe, je l’enregistre. Souvent, ça passe par le fait de trouver un titre, ce qui va donner un thème, puis un texte. Parfois, je suis avec mes potes, et je leur dis : « Sortez-moi un titre, le premier truc qui vous passe par la tête ! » Ils paniquent un peu, mais quand l’un d’eux a trouvé quelque chose qui m’inspire, j’écris sur le sujet.

Est-ce que ça n’a pas été difficile techniquement de commencer à rapper avec cette voix cassée ?
Quand j’ai commencé, j’ai fait un son qui n’est jamais sorti. Mes potes me disaient que ça ressemblait à du Joke, mais que c’était tout de même agréable à écouter, bizarrement. Si je n’avais pas entendu ce genre de commentaires, je n’aurais jamais continué à rapper. Que ma voix soit bizarre, ça me rend heureux.

Beaucoup de rappeurs complexent à cause de leur voix, ça n’a pas été le cas pour toi ?
Quand je suis en studio et qu’il y a trop de potes présents ou que des inconnus sont là, je n’arrive pas à rapper comme je le devrais. Ma voix n’est pas pareille, elle n’est pas naturelle. En concert, il n’y a pas de problème, mais quand je suis dans un processus créatif, c’est différent. Il y a une gêne.

Comment es-tu parvenu à transformer cela en atout ?
Quand je rappe, je n’ai jamais la même intonation. Tout dépend de ce que j’écris, mais ce qui est certain, c’est que je ne rappe jamais avec la voix avec laquelle je suis en train de te parler. Jamais. C’est toujours l’humeur qui ressort : content, provocateur, triste, mais jamais normal. C’est ça mon petit secret. Il faut un état, c’est lui qui fait sortir la voix.

Malgré cette diversité de voix, tu parviens à avoir un projet très homogène, notamment grâce aux productions… Avec quels beatmakers as-tu travaillé pour Attaque ?
Les deux principaux sont Fulltrap Alchemist et Landi. Mais il y a aussi Yoko, un ami à moi qui vient de se mettre à la prod. C’est un génie. La première instru qu’il m’a envoyée, je lui ai dit que je n’aimais pas. Il m’a demandé pourquoi, je lui ai expliqué, et il ne m’a plus jamais rien envoyé qui ne me correspondait pas. Il a compris d’emblée. Il y a aussi Yung Stan, Louis Stu… Des mecs avec qui je m’entends bien, pas des mercenaires.

Tu prépares la nouvelle Attaque ?
Oui, j’espère sorti le prochain projet en juin prochain, mais je me concentre d’abord sur celui-ci évidemment.

Tu sembles assez prolifique comme rappeur…
Ah ça ! Mon chef de projet n’aime pas beaucoup que je sois si productif (rires). Ça lui pose des problèmes, on a déjà eu beaucoup de mal à décider de la tracklist parce que j’avais cinquante-cinq sons et qu’il fallait en garder quinze. Il m’a même puni. Il m’a interdit de studio pendant trois mois, je n’ai pu y retourner que la semaine dernière… C’était l’enfer. J’écrivais dans ma chambre, rien ne venait. Il voulait que je me concentre sur la sortie du projet.

Tu dois être libéré…
Ouais, je viens d’enregistrer deux sons, ça m’a fait du bien !

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