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provocateur, sentimental et sexuel : l'album erotica de madonna raconté par ceux qui l'ont créé

Nick Levine

Pour fêter son 25ème anniversaire, on s'est replongé dans l'album culte et provocateur de La Madone en demandant à ceux qui y ont collaboré de le raconter.

Il y a exactement 25 ans, Madonna sortait son 5ème album, Erotica. Un jour après, elle sortait Sex, un livre léché comprenant de superbes photographies d'elle et de proches comme Naomi Campbell ou Vanilla Ice décrivant tout du S&M à la sexualité gay en passant par l'anulingus. Ce fut le début d'une des plus grandes controverses autour de la carrière de Madonna, qui lui fit vendre plus de 150 000 exemplaires en l'espace de seulement 24heures.

Il faut dire que l'album n'y allait pas par quatre chemins. « If I take you from behind / push myself into your mind / when you least expect it / will you try to reject it ? » (« Si je te prends par derrière / que je m'introduis dans ton esprit / quand tu t'y attends le moins / tenteras-tu de me faire sortir ? ») ronronne Madonna en introduisant Dita, son alter ego dominatrix. Quelques chansons plus tard, sur « Where Life Begins », elle lance un ultimatum au partenaire sexuel qui montrerait des réticences à lui faire un cunnilingus : « It's not fair to be selfish or stingy -- every girl should experience eating out. » (« C'est pas juste d'être égoïste ou radin – chaque fille devrait savoir ce que ça fait de manger dehors »)

L'impact collectif d' Erotica, du livre Sex et de Body of Impact – un thriller érotique un peu glauque dans lequel Madonna jouait aux côtés de Willem Dafoe – a provoqué un sérieux retour de bâton. Certaines personnes, des gens lubriques et conservateurs, ont estimé qu'elle était allée trop loin. « Les gens s'en prennent à Madonna parce qu'elle les amène à penser au-delà des étiquettes. Elle n'est pas conventionnelle affirme Carlton Wilborn, qui a dansé avec Madonna sur ses tournées Blond Ambition et Girlie Show. « La façon dont elle est venue au monde, et la façon dont elle est devenue femme, pose problème à de nombreuses personnes. Elle force les gens à reconsidérer leurs préjugés et le défaut de la plupart d'entre eux est de juger avant de s'ouvrir sur ces questions, avant de réaliser que ça les a aidés à grandir. » Au regard des critères de la plupart des artistes, Erotica n'est pas un flop, mais c'est de loin l'album le moins vendu de Madonna à ce jour.

Cela ne l'a pas empêché de se forger une célèbre réputation parmi ses fans. Erotica n'est pas un album parfait, mais il est fascinant, rempli d'images provocantes et d'idées inspirantes. Cette semaine, la drag queen Margo Marshall a célébré une nuit d'hommage à Erotica au Glory, l'une des meilleures salles queer de Londres. « Il fallait que je fasse quelque chose, cette période de Madonna est tellement mythique, affirme Margo du haut de ses 23 ans. J'avais 15 ans la première fois que j'ai vu le livre Sex et que j'ai écouté cet album : la démonstration de pouvoir dont elle était capable m'a paru incroyable. Elle prenait le contrôle de sa sexualité en disant : « Vous pensez que c'est trop sexuel – eh bien regardez ça ! »

Mais en 1992, le message de Madonna se perd en chemin. Dommage, car cet album n'est pas uniquement une histoire de sexe. « Deeper and Deeper » célèbre le coming-out, Bye Bye Baby est une fabuleuse chanson qui dédramatise la rupture, In This Life rend hommage aux amis de Madonna et à ses collaborateurs fauchés par le SIDA. « Nous savons tous combien l'épidémie du SIDA a affecté Madonna et à quel point la communauté gay était importante pour elle, rappelle Paul Flynn, écrivain et spécialiste de la pop culture. Cette chanson est la colonne vertébrale du disque. Elle donne à l'album un but et une résonance au-delà de l'image qu'on peut s'en faire, celle du disque de sexe accompagnant son livre Sex. Et le fait qu'elle ait créé Erotica et ce livre à ce moment-là est important. À cause du SIDA, on parlait de sexe aux informations – et c'était une information qui affectait directement la vie des gens. Quand le SIDA est arrivé, les gens ont perdu le contrôle du sexe, cette chose censée être une source de vie et de plaisir. »

Pour fêter les 25 ans de l'album, i-D a contacté les personnes qui ont permis à Madonna de le réaliser : ses coproducteurs Shep Pettibone et André Betts, son co-auteur Tony Shimkin et sa fidèle choriste Donna De Lary. Avec leurs mots, voilà l'histoire d'Erotica.

Erotica

Tony Shimkin [co-auteur] : Shep et moi avions l'habitude de travailler sur des morceaux et de les lui envoyer. Elle rassemblait ses idées et nous travaillions ensuite ensemble dans son studio de New York. On posait des paroles, des mélodies et on travaillait les titres. Madonna avait toujours un carnet sous la main de textes et d'idées de mélodies qu'elle cherchait à intégrer à sa musique, donc tout ce dont elle avait besoin était vraiment l'inspiration d'un titre capable de déclencher ça. À ce moment précis, elle travaillait sur le livre Sex et je crois qu'elle a toujours eu la vision de cet album. Elle est extrêmement créative et déterminée et elle sait exactement ce qu'elle veut. Je ne crois pas qu'elle soit déjà rentrée dans le studio au hasard sans savoir précisément ce qu'elle voulait.

Shep Pettibone [co-producteur] : Avec ce morceau, il fallait arriver à quelque chose de très brut. Erotica était très « musical » à un endroit. C'est un album qui est passé par de nombreuses adaptations pour en arriver à sa version finale. Le sample de Kool and the Gang donne une vibe sombre et mystérieuse. Comme je suis DJ, j'entends le titre Jungle Boogie résonner dans mes oreilles tout le long du morceau. J'ai fouillé dans ma discothèque, j'ai trouvé ce morceau, je l'ai lancé sur la piste déjà existante d' Erotica et ça a marché !

Bye Bye Baby

Shep Pettibone : On a expérimenté plein de choses différentes – Madonna voulait que sa voix ne sonne pas naturelle, et l'idée du filtre était exactement ce qu'elle recherchait.

Tony Shimkin : Oh, c'était génial ! On avait ce titre vraiment très brut et on avait loué du matériel pour s'amuser avec. Ce n'est pas comme si Madonna avait fini de chanter et qu'on s'était dit : « ajoutons ce filtre pour que ça sonne comme une conversation téléphonique ». On a installé le filtre alors qu'elle était en train d'enregistrer, donc c'était gravé sur une bande, il n'y avait pas de retour en arrière possible. Tout s'est un peu construit sur ça – l'effet a inspiré la performance de Madonna parce qu'elle a entendu sa voix alors qu'elle enregistrait. J'imagine que cette chanson équivaut à quitter quelqu'un par texto aujourd'hui !

Deeper and Deeper

Tony Shimkin : Je pense que cette chanson est un clin d'œil à ses débuts en tant qu'artiste. La vibe disco, c'est une manière pour elle de revenir à l'époque Danceteria et Jellybean. Les autres morceaux de l'album sont plus sensuels et émotionnels, mais celui-ci est un hymne pour faire la fête.

Donna De Lory [choriste] : Niki Haris et moi sommes venues à New York pour travailler sur l'album de Madonna. On avait déjà chanté avec elle avant, la relation avec elle était superbe. Et, mon dieu… cette chanson ! Tout ce qu'on voulait, Niki et moi, c'était de chanter « SWEETER AND SWEETER AND SWEETER. » Madonna nous disait : « Retenez-vous ! » Ce qu'on a fait, et, c'était super !

Tony Shimkin : Il n'y a pas grand-chose à faire face à l'enthousiasme ou la détermination de Madonna. Personne ne peut lui dire non dans ces moments-là ! Il n'y a qu'une solution : suivre le mouvement, et y aller à fond, et je pense que c'est exactement ce qu'à fait Shep. Il s'est dit : « Bon, tant qu'à le faire, on va vraiment le faire ! » Et c'est là que les castagnettes sont entrées dans la danse.

Where Life Begins

André Betts : C'est la première chanson que Madonna et moi avons écrite pour l'album. Je pense que tu sais de quoi ça parle, non ? Elle explique au tout début, quand elle dit : « Dining out can happen down below. » Ça ne m'a pas surpris qu'elle soit aussi explicite. Pour être honnête, j'en étais même très heureux. Je me suis dit : « C'est Madonna, elle peut dire ce qu'elle veut. » Et du coup, j'ai immédiatement saisi le concept de l'album. Un jour, elle est venue avec une pile de vieux magazines Playboy pour trouver des idées. Je me suis dit : « Elle est folle, mais j'adore ça ! »

Bad Girl

Tony Shimkin : Sur cet album, « Bad Girl » et « In This Life » étaient toutes les deux des chansons empreintes d'une grande émotion. Mais je ne réalisais pas à quel point « Bad Girl » l'était jusqu'à ce que l'on finisse l'album. Quand tu regardes ses vidéos, tu comprends un peu mieux la signification et tu te rends compte de tout ce qu'elle a mis d'elle-même dans la chanson. C'est un de ces morceaux, comme « Oh Father » et « Papa Don't Preach » qui va chercher dans ses propres émotions et expériences profondes. Elle n'a jamais peur de s'exposer.

Waiting

André Betts : Pour ce son, j'ai samplé des parties de « Justify My Love ». J'avais aussi travaillé sur ce morceau, donc j'avais tous les outils. La partie « waiting » est en fait un chant de Madonna tiré de « Justify My Love ». Ça a été facile à vendre à Madonna : quand tu lui fais écouter une chanson avec sa voix dessus, elle y répond facilement. On s'est bien amusé. L'ambiance de travail était très détendue. Je m'en souviendrais toujours : elle portait un manteau de fourrure qui tombait jusqu'aux chevilles, elle s'est assise, a commencé à écrire et un rat est passé dans le studio ! Elle m'a regardé et a dit : « C'est quoi ton problème ? Dré, ne me dit pas que tu as peur d'un rat ? Je viens de Détroit, il m'en faut plus. »

Rain

Shep pettibone : L'idée de la chanson m'est venue la nuit juste avant qu'elle ne vienne au studio. C'était un dimanche, il pleuvait – ah ! –, elle a écrit les paroles, a chanté la chanson et les harmonies, le tout en une journée. « Rain » s'est fait très rapidement. Le même jour, elle a aussi commencé à chanter « To Be My Playground ».

Why's It So Hard

Donna De Lory : J'ai adoré enregistrer cette chanson, parce que son message est universel. Ça parle de paix et d'amour.

Tony Shimkin : Au milieu de l'enregistrement, on a fait une pause et on est tous allés en vacances. Je suis allé aux Îles Caïman et Shep est allé en Jamaïque, alors on a tous les deux entendu pas mal de reggae. Quand on est revenus, inspiré par ça, on a composé la musique de « Why It So Hard ». Un jour, après que Madonna ait quitté le studio, je me suis mis à m'amuser avec des idées vocales qui me traînaient en tête, sans penser qu'elle entendrait ça un jour. Mais le lendemain elle est entrée sans que je m'en rende compte et m'a demandé ce que j'étais entrain de faire. Je lui ai joué tout ça et elle m'a dit : « J'adore, on l'enregistre. » Je ne suis en rien un chanteur, mais je me débrouille sur ce genre de chœurs un peu éthérés. Et ils ont fini sur l'album. C'était très marrant de bosser sur ce morceau, parce que c'était tellement loin du reste de l'album. Mais dans un sens, ça colle parfaitement.

In This Life

Shep Pettibone : Alors, c'était en réalité mon idée d'écrire une chanson pour son ami Martin [Burgoyne, un serveur du Studio 54 mort du Sida]. J'avais déjà posé quelques accords avant qu'elle arrive ce jour-là. Elle m'a dit : « C'est super, mais je ne sais pas si ça va marcher sur mon album. » Mais rapidement, elle a su trouver les mots à mettre dessus et en à peu près 15 minutes, « In This Life » était née.

Donna De Lory : Moi aussi j'avais perdu un très bon ami, mort du Sida. Je pense que les gens aujourd'hui ne se rendent pas compte de ce qui se passait à l'époque. Il y avait plein d'aspects de la chose dont personne ne parlait. Mais Madonna était là, elle en parlait. C'est une chanson magnifique. Son enregistrement était un moment très dur, très sombre. Elle n'avait pas besoin de préciser de quoi parler la chanson. On savait.

Did You Do It?

André Betts : Un jour, Madonna est allée dîner avec les mecs du livre Sex. Elle et moi, on avait une manière très à nous de parler, très familière. Certains des gars du studio se demandaient si on avait couché ensemble. Je suis parti en freestyle : j'ai enregistré l'un des mecs entrain de dire « Vous l'avez fait ? » ( « Did you do it ? ») puis moi lui répondant « Tu sais que oui » ( « You know I did it »). Même si ce n'était pas du tout le cas ! Quand elle est revenue de son dîner avec tous ces gens en costards, elle voulait leur faire écouter « Waiting ». Mais à la place, j'ai lancé « Did You Do It ? », comme une blague – parce que le morceau sonne exactement comme « Waiting » au début. Quand elle a entendu ce que j'avais fait, elle a rigolé jusqu'à en avoir les larmes aux yeux. Quelques jours plus tard, elle m'appelait pour me dire qu'elle voulait le morceau dans l'album. Je lui ai dit : « Non, non, non, Madonna, je ne suis pas rappeur, je faisais juste un petit freestyle. » Elle a passé le téléphone à son manager qui m'a expliqué que j'allais être très généreusement payé pour ma participation. Donc j'ai dit ok, pas de problème, le son est sur l'album ! Et à cause de « Did You Do It ? », l'album a eu une étiquette « Explicit Content ». Qui d'autre qu'elle pour faire un truc comme ça ?