et si la france avait (enfin) compris comment écrire de bonnes séries télés ?

Dans son livre « Exception Française » sorti cet été, Pierre Zemniak analyse la difficulté française à produire des séries de qualité, et s’imagine comment sortir du marasme. On n'y est pas encore, mais on y croit.

|
nov. 17 2017, 12:21pm

Après une pause d’un peu plus d’un an, France 2 diffusait hier le premier des six derniers épisodes d’Un Village Français. L’ultime chapitre d’une série qui aura marqué le paysage audiovisuel national des années 2010 en déclinant le long de sept saisons le récit chronologique de l’Occupation allemande dans une petite sous-préfecture (fictive) du Jura, proche de la ligne de démarcation. Un succès critique et d’audience, une ambition historique impressionnante de maîtrise dont nous n’analyserons pas ici la (très bonne) qualité. La série mérite ses louanges et son succès. C’est plutôt la symbolique qui ouvre à des questionnements finalement récurrents lorsqu’on évoque la teneur et la tenue de la fiction télévisée française au regard du reste du monde. Qu’il faille en retourner à la Seconde Guerre Mondiale pour ouvrir les portes cathodiques du succès en dit long sur la frilosité de la fiction française à s’aventurer sur de nouveaux territoires. On pardonne, parce que la série Un Village Français est brillante, et que l'on peut expliquer son traditionalisme formel par le fait qu'elle est diffusée sur un service public encore un peu frileux.

Mais la question est de savoir pourquoi, quels qu’ils soient, les succès télévisés français sont à ce point rares ? Pourquoi ce secteur est à ce point à la traîne chez nous, loin derrière les Etats-Unis, l’Angleterre ou les pays scandinaves qui ont su trouver un style bien a eux, objet de remakes réguliers ? C’est la problématique qu’essayait récemment de résoudre Pierre Zemniak dans son livre sorti en août dernier aux Éditions Vendémiaire, Exception Française : De Vidocq au Bureau des Légendes, 60 ans de séries. Un ouvrage – indispensable à tous les fans de séries désireux d’en saisir tous les rouages historiques et culturels – à l’ambition triple : « Faire un état des lieux des processus créatifs des séries françaises […] ; diagnostiquer leurs failles […] ; et émettre des hypothèses sur les directions que peut prendre ce modèle français dans les années à venir. » Le constat n’est pas forcément rassurant, mais le livre se ferme quand même sur (spoiler !) : « La révolution des séries françaises ne fait que commencer. » Il était temps.

Parce que, comme l’explique Pierre Zemniak dans son livre, l’enjeu d’une fiction télévisée française en forme « dépasse de loin le plaisir immédiat du public devant des œuvres locales et la satisfaction des chaînes face aux bonnes audiences [...] : il en va de la constitution d’une mémoire collective et d’un patrimoine audiovisuel qui n’aurait pas à rougir face aux productions étrangères. » Mais alors c’est quoi, cette « exception française » qui ralentit à ce point le développement de la fiction télévisée ? C’est une structure paresseuse, en « vase clos », engoncée dans des mimiques trop anciennes. Le contrecoup de choix historiquement valides mais aujourd’hui handicapants. D’une réaction trop tardive, dès les années 1980, aux expérimentations et aux succès américains qui ont longtemps cantonné la télé française à des rediffusions étrangères, et que la libéralisation de la télévision (Canal+ en 1984 et TF1 en 1987) n’aura réussi à contrecarrer. Le 17 janvier 1990, les décrets Tasca sont publiés. « Pensés comme une défense de ‘l’exception culturelle’ française et européenne face aux productions américaines, écrit Pierre Zemniak, ils imposent des quotas de diffusion aux chaînes : 60% d’œuvres européennes par an […] dont 50% d’œuvres ‘d’expression originale française. » Dans le même temps, ils séparent enfin les producteurs des chaînes, qui se retrouvent cantonnées au rôle de financeures et perdent l'envie de mettre des sous dans des projets sur lesquels elles n'auront aucune mainmise. Quand elles le font, c'est à tâtons. Adieu la prise de risque, et bonjour la création pensée comme un investissement bancaire.

Et ce n'est que la clé de voûte. Ajoutez à cela le manque de reconnaissance du scénariste qui vampirise encore la télé. Un rôle pourtant clé, souvent étouffé par un culte du réalisateur particulièrement prégnant dans le pays du septième art. Imaginez par exemple, si Jacques Audiard, Gaspar Noé, Jean-Luc Godard ou Abdellatif Kechiche se lançaient dans la réalisation de séries télé. Une idée aguicheuse, mais on y croit bof, et on ne leur en veut pas vraiment. La télévision en France est encore trop stéréotypée, trop petite, trop sous art pour attirer. Elle est encore au niveau de la télé américaine avant son âge d’or du début des années 2000. Outre-atlantique, Martin Scorsese (Bordwalk Empire), David Lynch (Twin Peaks), Gus Van Sant (Boss) ou David Fincher (House of Cards, Mindhunter) ont tous sauté le pas, signant très souvent les plus grands succès télévisuels américains de la décennie passée. La plupart de ces réalisateurs ont suivi le mouvement plus qu’ils ne l’ont lancé. Ils ont démocratisé la sophistication télévisuelle, sentant le filon, voyant que la série devenait un lieu de création en effervescence. Notamment grâce à la chaîne HBO, qui lança quelques-unes des plus grandes séries jamais écrites, aux scénarios aussi complexes que passionnants. C’est, tour à tour, une plongée dans le(s) ghetto(s) de Baltimore avec The Wire, dans la crasse du Western avec Deadwood, ou une introspection dans les méandres de l’esprit torturé du patron de la mafia du New Jersey, avec Les Sopranos. À côté de ça, la moitié des nouveautés américaines sont des remakes anglais, et les Nordiques n’ont plus besoin de personne... Alors quoi, il n’y aurait pas en France d’esprit créatif ? Délirant.

Mais si l’on se rend compte en lisant Exception Française à quel point les structures françaises de création télévisuelle compliquent un renouveau, et continuent de confiner l’influence internationale des séries française à Caméra Café ou la désolante Marseille, on est finalement assez rassurés sur le fait que le problème ne vient finalement « que » de là : de la structure et de la difficulté de la France à remettre en question ses choix d’antan, à prendre des risques. Mais la matière première est là, et on espère que les réalisateurs/scénaristes/auteurs du futur se rendront bien compte que, tous les succès récents que l’on peut nous présenter comme le « fruit » de l’artisanat sériel traditionnel français sont bel et bien le résultat d’une remise en cause profonde des mécanismes qui ont marqué le processus créatif des séries françaises depuis des décennies. La qualité française n'a pas à rougir, c'est sa constance qui prête à la honte. Récemment, on a pu admirer les qualités visuelles et scénaristiques du merveilleux Bureau des Légendes, une exception française qui fait plaisir à voir, dont le suspense n'a rien à envier aux piètres Homeland outre-atlantique et qui fait appel à des acteurs de cinéma (Mathieu Kassovitz et Jean-Pierre Darroussin) pour faire autre chose que de jouer des parodies d’eux-mêmes (comme c’est le cas dans Dix Pour Cent ou dans l’excellente Platane d’Éric Judor).

Et puis, qu'on se rassure, la révolution de la télé française est peut-être déjà en marche dans les couloirs de la Femis, qui ouvrait en septembre 2013 une filière consacrée à l'écriture des séries. Que l'une des écoles les plus prestigieuses au monde reconnaisse l'importance du format est déjà un grand pas vers une inversion - ou, au moins, une égalisation - des prétentions et des priorités françaises. On s'imagine une génération nourrie à cet âge d'or américain et désireuse d'agiter son monde et de faire briller un peu plus nos écrans. Et on s'imagine, comme la jeune Julia Ducournau qui tournait Grave fraîchement sortie de la Femis, le prochain bijou sériel qui en sortira.