Laetitia Dosch et Léonie Simaga dans Jeune femme, de Léonor Serraille

« qu'on ait envie de se balader à moitié à poil ou de porter le voile, c'est la même chose pour moi » - léonor serraille

La réalisatrice de Jeune femme, premier long-métrage auréolé d'une Caméra d'Or au festival de Cannes, est revenue pour i-D sur son film et sur ce que signifiait pour elle le fait d'être une femme en 2017.

par Malou Briand Rautenberg
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02 Novembre 2017, 10:47am

Laetitia Dosch et Léonie Simaga dans Jeune femme, de Léonor Serraille

« Mais je ne suis pas folle ! ». Le film de Léonor Serraille s'ouvre sur cette réplique abrupte et massacrante, lancée par une jeune femme en sang et en pleurs, au médecin qui la reçoit. La jeune femme en question, c'est Paula. Elle s'est cognée à une porte en espérant qu'elle s'ouvre. Raté. La porte est restée close et tout au long du film, le front de Paula gardera le souvenir de cet échec cuisant.

Premier long-métrage auréolé de la Caméra d'or au dernier festival de Cannes, Jeune Femme retrace le périple d'une trentenaire perdue dans une ville qu'elle déteste (Paris) et fraîchement célibataire (elle vient de se faire larguer). Un passage à vide qui permet à la réalisatrice de dresser le portrait d'une jeune femme comme les autres, sans l'embellir ni la flatter. Leonor Serraille filme son actrice (Laetitia Dosch, géniale et névrotique) avec humour et bienveillance, dans l'excès ou la pudeur – à poil sur un lit d'hôtel ou apprêtée au vernissage guindé de son ex photographe. De petits boulots en chambres de bonne étriquées, de fêtes ratées en émois homoérotiques, Paula va, en une heure trente, se métamorphoser. Ni en wonder-woman ni en héroïne hyper-sexuée. Non. Juste en vraie jeune femme, libre de ses attentes et de ses désirs. C'est déjà beaucoup. Et ça nous a donné envie de rencontrer Léonor Serraille pour parler de la sexualité féminine, des injonctions à réussir sa vie et de la nécessité de lâcher prise. De ce que c'est d'être une femme en 2017.

Qu'est-ce qui vous a poussé à tourner Jeune Femme ?
J'avais envie de revivre certains moments de ma vie avec un personnage très différent de moi. Je suis de nature plutôt réservée et j'ai imaginé un personnage plein de fantaisie, courageux et insolent. Je voulais réaliser le portrait d'une femme qui débarque dans Paris et parler de la solitude que l'on peut ressentir en ville. C'était mon scénario de fin d'études à la Fémis. Quand je l'ai envoyé au CNC et qu'on a su qu'on était pris au second tour, je me suis mise en quête d'une actrice. J'avais adoré Laetitia Dosch dans La Bataille de Solférino (Justine Triet) mais je ne savais pas grand chose d'elle. Je l'ai googlisée et j'ai été surprise de ne pas toujours la reconnaître sur les images. Elle était à la fois féminine et masculine, adolescente et très femme. Un mix de contraires qui m'a tout de suite séduite. Je n'ai jamais su quel âge elle avait vraiment et ça m'allait comme ça. Je n'ai pas fait de casting, ni d'essais. Je savais que c'était elle. Quand on s'est rencontrées, c'était comme une évidence.

Au début du film, Paula vient de se faire larguer. Elle se tape la tête contre les portes, s'acharne, se cogne, hurle contre un médecin et envoie bouler ses amis… Difficile d'avoir de l'empathie pour elle en tant que spectateur. C'était un choix de votre part?
Oui, je ne voulais pas que ça matche tout de suite entre Paula et le spectateur. Dans la première partie du film, on peut effectivement la trouver très animale, agressive, agaçante, se dire qu'elle en fait trop. Le personnage traverse une crise, c'est normal. Je voulais qu'elle soit vraie. C'est le bordel dans sa vie et dans sa tête. On assiste à son passage à vide, ce n'est pas forcément joli à voir. Mais c'était essentiel de partir de là pour qu'elle se révèle au spectateur en douceur, par petites touches.

Ombre à paupières violette, rouge à lèvres carmin, manteau couleur « brique », colère et joie… Paula passe littéralement par toutes les couleurs. Comment avez-vous travaillé sa métamorphose, de manière formelle ?
Paula s'imprègne des gens qu'elle rencontre à Paris, elle se métamorphose au contact des autres. Le défi était donc de révéler à l'écran les différentes humeurs et facettes de ce visage et ce corps en transformation, comment les cueillir. D'où l'intérêt qu'on a porté aux costumes, à son maquillage très changeant, ses différents accessoires. Le manteau « brique » qu'elle trouve et ne quitte plus, c'est comme une seconde peau qu'elle emprunte. Et qu'elle finit par faire sienne. Comme une éponge.

En fait, Paula est une vraie anti-héroïne.
Les anti-héros sont ceux qui me touchent le plus. J'avais en tête quelques portraits de femme surtout Sue Perdue dans Manhattan d'Amos Kollet : cette femme m'a bouleversée parce qu'elle reste digne dans sa détresse. Claire Dolan de Lodge Kerrigan et bien sûr Wanda… Et la plupart des films avec Gena Rowlands, comme Femme Sous Influence. Paula n'est pas dans les clous mais elle a une certaine classe. Elle envoie tout bouler avec l'idée que, quand il n'y a plus rien, tout devient possible. Dans le film, Paula le dit clairement : « Ce qui compte, c'est maintenant. »

« Paris n'aime pas les gens ». On retrouve cette réplique dans la bouche de Paula. C'est un constat personnel ?
Quand je suis arrivée à Paris à 18 ans j'ai détesté cette ville. Mais petit à petit, je m'y suis attachée. J'ai fait pas mal de petits boulots et j'en garde des souvenirs un peu mitigés. Je voulais montrer le Paris du travail, son métro, ses gens qui se pressent pour aller bosser, les quartiers qu'on n'a pas l'habitude de voir à l'écran. Mais je ne voulais pas que la ville prenne trop de place non plus. Il fallait qu'elle agisse comme une toile de fond.

En filigranes, Paris est aussi la ville où cohabitent, de façon pas toujours simple, les classes sociales, les petits métiers et les origines. Au détour d'une scène, vous fustigez carrément les rapports de classe. La mère de la jeune fille que Paula garde, qui est issue d'une bonne famille, n'hésite pas à la virer du jour au lendemain, sans crier garde…
Oui je pense que je voulais aussi questionner le mythe de la toute-puissance par la réussite sociale : l'homme que Paula quitte est un photographe talentueux, reconnu dans un métier créatif qui le passionne. Paula de son côté, fait du baby-sitting et se lie d'amitié avec la petite fille qu'elle garde. Elle trouve un petit boulot dans un bar à culotte éphémère. Mais elle y prend du plaisir et ça lui va. En tant que femme, je considère qu'on reçoit énormément de pression de la part de la société. Les injonctions à réussir sa vie sont légion. Mais on oublie de se demander ce qui est bon pour soi. Paula est dans cette recherche. C'est un vrai combat pour moi et il est loin d'être évident.

Le film s'ouvre sur un monologue extrêmement construit. On sent que le film est très écrit, que chaque réplique compte. Ce sont presque des punchlines !
Je viens du scénario et j'ai appréhendé le cinéma par le biais de l'écriture. C'est ma manière de faire des films. Mais il doit y avoir mille autres façons de le faire ! Moi, ça passe par de mots, des répliques, des émotions – sans images. J'ai besoin d'être surprise par les images sur le tournage, d'être déstabilisée. Du coup, j'ai laissé beaucoup de liberté à la chef opératrice, Emilie Noblet. Je suis une vraie control-freak de l'écriture. Et ce tournage m'a libéré en un sens parce qu'il m'a forcé à lâcher prise. Sur le plateau c'était fusionnel, instinctif, animal. J'avais une équipe extrêmement soudée, bienveillante, féminine. Tout ça m'a encouragée à lâcher prise.

Paula mange beaucoup dans le film : des tartines qu'elle s'enfile nue devant la télévision au miel qu'elle ingurgite à même le pot dans son lit, après avoir passé la nuit avec une femme (Léonie Simaga). Il y a un rapport très charnel à la nourriture dans Jeune Femme, en même temps qu'un éveil à la sexualité.
Paula est tiraillée entre des désirs très crus et d'autres, plus doux et sensuels. C'est un peu cliché dit comme ça mais j'ai vraiment pensé son rapport à la sexualité comme son rapport à la nourriture. Paula est un animal qui doit survivre dans la jungle donc il faut qu'elle se nourrisse et qu'elle fasse l'amour. Avec un homme, avec une femme. Il a été question à un moment donné de filmer la scène où Paula et Yuki (Léonie Simaga) font l'amour. Et puis finalement, j'ai souhaité qu'on ne les voit pas à l'écran. Que cet instant d'intimité leur appartienne, à toutes les deux. J'ai préféré filmer Paula se verser du miel dans la bouche au réveil. C'était aussi évocateur pour moi.

Un personnage demande à Paula si elle est « une jeune femme libre ». Jeune Femme est-il un film féministe ?
J'espère que les hommes, comme les femmes, pourront se reconnaître dans Paula. J'ai volontairement choisi un titre un peu flou dans ce sens. « Jeune Femme » est un terme générique, il veut tout et rien dire. Chacun devrait être libre de se créer, s'inventer sans forcément répondre aux étiquettes qu'on nous tend. C'est un film sur une femme mais c'est aussi et surtout, un film sur la marge. Paula est une jeune femme qui apprend à construire sa féminité, son féminisme à elle et à reprendre le contrôle – sur ses désirs, sa vie, son job, sa sexualité. Qu'on ait envie de se balader à moitié à poil ou de porter le voile, c'est la même chose pour moi. Je dis ça parce que je le pense vraiment : les femmes sont assez responsables pour savoir ce qu'elles ont à faire. Le film est-il féministe ? Si l'on considère le féminisme comme un appel à s'inventer, se réinventer comme on l'entend, alors oui, sans aucun doute.

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