Les i-D News music de la semaine

Angèle en mode super-héroïne, Shay prête à incarner le futur du rap français et Kobo de retour avec un deuxième album soutenu par Damso. i-D fait le bilan de ce qu'il faut écouter en ce moment.

par Maxime Delcourt
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29 Avril 2022, 4:13pm

Jouer aux super-héroïnes dans les rues de New York aux côtés d’Angèle

Angèle n’a jamais été du genre à faire les choses à moitié. Alors, quand la Belge part donner quelques concerts en Amérique, elle en profite évidemment pour tourner un clip, marqué par la culture locale : un costume de super-héroïne, des supers-pouvoirs et les rues de New York au bord du chaos. Une grosse production, donc, qui ne doit pas faire oublier l’essentiel : la légèreté de cette mélodie que l’on se surprend à siffloter, encore et encore.

Sur le tournage de « DA », le dernier clip de Shay

Guillaume Doubet, réalisateur : « Après de longues discussions avec Shay, on a fini par comprendre que l’on avait très envie d’aborder le thème de la technologie, et notamment notre volonté de ne plus en être esclave, de ne plus avoir la sensation que nos vies sont programmées par des machines. Pour cela, on avait plusieurs références en tête, notamment moi, dans le sens où je regarde un nombre indécent de films par jour : Ex Machina, Robocop, Blade, qui a clairement inspiré le logo arrondi et chromé que l’on voit à la fin de la vidéo, ou encore Ghost In The Shell, ne serait-ce que parce que Shay partage avec le personnage de Major Mira Killian une même liberté, la même envie de s’émanciper des normes auxquelles on souhaiterait la rattacher. C’est là tout l’intérêt de cette scène où elle sort de l’écran : on comprend alors qu’elle veut s’extraire de la technologie et ne pas être la star que ce groupe de scientifiques voudrait qu’elle soit.

Arriver à un tel résultat a évidemment demandé une certaine charge de travail : deux mois de préparation, une chorégraphie à apprendre pour Shay, plusieurs jours de recherche pour son costume (notamment ces gants de bricolage, avec des loupiotes au bout des doigts), mais aussi pas mal de réflexion autour de ses mouvements. Par exemple, on a dû tourner deux fois plus lentement afin de pouvoir accélérer ses pas de danse et d’accentuer ce côté robotique dans sa déambulation. Tout l’enjeu était donc d’avoir un clip marquant, qui ne soit pas juste une mise en images de « DA », mais bien une histoire à part entière, avec un environnement visuel hors-norme et des plans qui impactent le regard. Comme celui placé en ouverture : un plan que je cherchais à réaliser depuis le jour où j’ai vu le film Gantz, il y a 11 ans… Tout ça pour dire que tout est envisageable avec Shay, elle a de grandes ambitions, de l’audace et l’envie de développer une histoire à même de se prolonger sur ses prochains clips. »

Après la danse et le streetwear, Léo Walk se lance dans la musique

À seulement 27 ans, Léo Walk affiche déjà un C.V. apte à affoler les wikipédistas. Il a sa marque (Walk In Paris), sa Victoire de la musique pour la chorégraphie de « Tout oublier », tube d’Angèle et Roméo Elvis, ses tournées avec Christine & The Queens et son propre spectacle. À cela, il convient désormais d’ajouter la première mixtape de son collectif : Walk Tape, un projet soutenu par le label microqlima et pensé aux côtés de Gary (designer et cofondateur de Walk In Paris) et Crayon, producteur et multi-instrumentiste ayant œuvré pour Josman ou Ichon. En attendant la suite, tout ce beau monde a choisi de dévoiler « Votre cœur d'enfant ». Un simple poème interprété par Pierre Lamour ? Plutôt une ode aux rêves enfantins et à la beauté des premières fois.

Kobo nous raconte les coulisses de son deuxième album, Anagenèse

« À la base, ce deuxième album devait s’appeler Métamorphose, mais j’avais l’impression que ce mot était déjà trop utilisé par d’autres. Anagenèse, ça convient mieux, ça vient marquer une rupture avec Période d’essai et ça me permet de signifier à l’auditeur qu’il n’y a plus d’alter-ego ici. Sur ses dix-huit morceaux, que j’ai pu bosser avec une nouvelle équipe de producteurs (Ponko, Prinzly, Boumidjal, etc.), je voulais vraiment aller davantage en profondeur et raconter mon histoire en tant qu’être humain, avec ses hauts, ses bas, ses doutes et ses remises en question. Il y en a eu beaucoup ces deux dernières années, avec le Covid et tout ce que cela implique pour un artiste en développement comme moi : une tournée annulée, des collaborations qui tombent à l’eau, la routine qui s’installe, etc.. Heureusement, j’ai pu signer en édition sur le label de Damso, présent sur un de mes morceaux (« Fumée épaisse »), j’ai pu séjourner pendant quelques mois au sein de ma famille au Congo, et ça a vraiment permis à mon projet de se concrétiser. D’où le titre Anagenèse, qui vient appuyer l’idée d’une évolution, d’une transformation et peut-être même d’une renaissance.

Surtout, cet album a vraiment été pensé de A à Z. Ceux qui l’écoutent dans le désordre risquent de ne rien comprendre à mon propos. Il y a d’abord « Prénatalité », où je suis dans le ventre de ma mère et où j’explique tout ce qui va se passer ensuite. Puis il y a « Fucked Up », où on passe d’un monde paisible et solitaire à univers un brutal et violent, dans lequel on arrive en pleurant. Ensuite, tout s’enchaîne : « Carpe Diem » est là pour rappeler qu’il faut cueillir le moment présent, « Studio » explique que j’ai besoin de la musique pour profiter ainsi de la vie, même si la création n’empêche pas les névroses et accentue ce tiraillement entre mes ambitions et la vie de rue. D’où « Ghetto » où l’on comprend que je peux à tout moment être rattrapé par mes mauvais instincts, et que le seul moyen d’éviter ce piège est de penser à long terme. C’est là qu’apparaît « Demain »… Bref, Anagenèse est un disque qui peut paraître compliqué au premier abord, mais il suffit de l’écouter attentivement pour comprendre que c’est juste l’histoire d’une vie, faite de romance, de voyages, de rencontres et d’expériences formatrices. »

Pusha T, de la coke à l’âme

C’est l’un des beaux gestes des grands auteurs : leurs œuvres finissent par former des mondes cohérents, aux échos souvent infinis, qui se nourrissent à travers le temps. L’un des premiers intérêts d’It’s Almost Dry est donc de retrouver un Pusha T toujours aussi doué pour raconter les narcotiques (« Call My Bluff ») ou s'abandonner dans des thrillers science-fictionnels (« Scrape It Off »). Pour l'occasion, le Virginien s'est associé à deux vieux complices (Pharrell, Kanye West), sans doute les plus aptes à l’amener vers l'épure, un pied dans le rap old school (avec son sample de « Jealous Guy », version Donny Hathaway, « Dreamin' Of The Past » est typique des productions signées par Kanye West au début des années 2000), l'autre dans la modernité - qui d'autre que Pusha T peut s'accaparer le beat de « Neck & Wrist » (si ce n'est Jay-Z, présent sur le morceau) avec autant de classe et de finesse ?

C’est là l’une des grandes nouvelles d’Its Almost Dry : à 44 ans, Pusha T n’est toujours pas de ces rappeurs qui acceptent de se scléroser dans un son ou une attitude. Tour à tour lent et intense, syncopé et précis, son flow impressionne encore par sa virtuosité et sa capacité à s’approprier différents types de productions, systématiquement débarrassées de tout superflu - par instants, l’Américain se met même volontairement en retrait, comme sur « Let The Smokers Shine The Coupes » où aucune de ses phrases ne dépasse six mots. Une belle façon de laisser respirer l’instru, mais aussi de souligner son sens du storytelling : celui d’un rappeur qui n’a pas son pareil pour raconter les coulisses de la vente de dope. Il y a bien des références à son enfant, des instants plus vulnérables (« I Pray For You », partagé avec Malice, son frère et ancien complice au sein des Clipse) ou des moments profondément introspectifs, mais tout semble le ramener constamment au trafic de drogue et à la rue, seul endroit à même de produire autant de variations sur le même thème.

3 raisons d’écouter Larosh, le premier album de Captaine Roshi

  • Parce que l’on sent que le rappeur parisien a pris le temps de se chercher sur ses précédents projets pour offrir une vraie identité à ce premier album.
  • Parce que même si l’album est un poil long, Roshi conserve son sens de la formule, ses références propres (One Piece, notamment) et ce timbre de voix si caractéristique, parfaitement adapté aux morceaux plus introspectifs, trop rares mais systématiquement touchants.
  • Parce que Ponko, Kosei, Landi ou Traplysse sont justement là pour mettre en exergue ses phrases les plus percutantes, comme sur « C’est parti », où il joue brièvement la carte politique, à sa façon, avec détachement : « En tant que femme sénégalaise, ma mère était fière de Rama Yade / C'était une feinte comme les mayas, l'égalité et Obama ».

« Give Me A Kiss » : Lolo Zouai détaille la conception de son dernier clip

« “Give Me A Kiss”, c’est la bande-son d’une romance tourbillonnante qui embrume les sens. C’est un changement de saisons, le sentiment d’être hors de contrôle et imprudent tout en l’assumant pleinement. Le clip, réalisé par Loris Russier, vient donc illustrer visuellement ce que la chanson raconte. Il y a un côté sombre, sexy, la volonté de donner l'impression d'être dans un rêve. C'est une lente introduction au monde que je façonne actuellement, et qui devrait se concrétiser très vite : pop, noir et très esthétique. »

Porches x Saint Laurent

En mars 2021, Saint Laurent profitait du sous-sol de sa boutique Rive Droite, à Paris, pour lancer un nouveau concept : filmer les performances d'artistes émergeants le temps d'une live session vouée à être diffusée sur les réseaux sociaux de la marque. Après Franky Gogo et Keep Dancing Inc, c'est autour de Porches de prendre possession des lieux. Pas vraiment un espoir pour l'avenir, donc, sachant que le premier album du rockeur new yorkais est sorti en 2013, mais un artiste suffisamment électrisant pour faire de cette session un moment de pure classe.

À voir : Ghost Song, une plongée poétique dans la scène musicale de Houston

« On s’arrache d’ici vite fait ». Ici, c’est Houston, où la faucheuse semble roder à chaque coin de rue, où les addicts errent sans but tandis que l’ouragan Harvey menace d’effacer les traces de leur passage sur Terre et que la nuit étire les ombres de ces gangs arpentant les bas-fonds de la ville. Très musical (la BO a été confiée à Jimmy Whoo), bercé par le hip-hop local, Ghost Song raconte l’histoire de ces losers magnifiques, ces enfants bourrés de Ritaline, cette cheffe de gang lesbienne, ces âmes perdues et autres artistes qui écument les strip-clubs en quête de réconfort. Dans une démarche aussi artistique que sociale, Nicolas Peduzzi parvient ici à saisir le pouls d’une ville qui, comme il le confie volontiers, « rejette en bloc tout ce qui est artistique ou en marge ».

Un manque de considération criant et cruel, tant que Third Ward, l'un des quartiers de Houston, abrite une scène bouillonnante, (DJ Screw ou Beyoncé viennent de là) pleine de vie et d'idées. À l'image de Ghost Song, touchant car en équilibre constant entre le politique et le poétique.

Entre M.I.A., Mykki Blanco et Kanye West, il y a Dope Saint Jude

Au cours des années 2000, Dope Saint Jude n'imagine pas qu'elle pourra un jour devenir artiste. L'Afrique du Sud est alors un pays divisé, aucun artiste local n'émerge sur la scène internationale et elle est de toute façon bien trop occupée par ses études en sciences politiques. Puis tout bascule le jour où, à Cape Town, elle tombe sur une soirée drag queen. Elle voit là l'occasion de se créer un personnage, d'affirmer une personnalité et de mettre un bon coup de canif dans les traditions et les clichés. Dès lors, tout change : elle lâche son poste au sein d'une ONG, se met au rap, apprend à produire des beats et publie en 2016 son tout premier EP (Reimagined).

Depuis, Dope Saint Jude a beaucoup tourné, beaucoup tenté, et rien ne laisse à penser qu'elle ait fini de faire évoluer son style. Higher Self, son dernier EP, en atteste : en six titres, la Sud-Africaine propose ici une version augmentée de ses précédents projets. De « For You » à la chanson-titre, il s’agit toujours d’orchestrer la rencontre improbable, et pourtant fantasmée, de Kanye West, M.I.A. ou Mikky Blanco, mais Dope Saint Jude a l'intelligence de dévoiler au compte-gouttes quelques singularités : ici, des harmonies bienfaitrices, là des beats dance, ailleurs des références à ses ancêtres, sans oublier d’accueillir quelques tubes. À commencer par « You're Gonna Make It », taillé pour affoler les chevilles.

L’instant cover : Broken Hearts Club de Syd

En 2018, sur « Hold On », extrait du dernier album de The Internet, Syd chantait l'être aimé et disait vouloir se réveiller au paradis, « le soleil au-dessus de nous ». Désormais en solo, l'Américaine donne vie à cette idée sur la pochette de son deuxième album, judicieusement nommé Broken Hearts Club. Ce qu'on y voit ? Une version animée de l'artiste sous une arche couverte de fleurs, un cœur rouge placé en plein milieu. Une certaine idée de la romance, donc, perceptible à l'écoute des treize morceaux de Broken Hearts Club, vulnérables, soumis aux aléas d'un amour non-réciproque. De « Fast Car » à « Goodbye My Love », on ne trouve ici que des chansons de rupture, d'abandon et de nostalgie, le refuge nécessaire pour tous les cœurs brisés : ceux et celles qui comprendront mieux que d'autres une telle pochette.

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