Sébastien Tellier : « Je prends du plaisir à transformer un sujet banal en rêve glamour »

Six ans après L’Aventura, l’artiste revient avec Domesticated, une déclaration d’amour aux tâches ménagères et à la vie de père de famille. Rencontre avec un homme qui n’a jamais eu peur de faire le ménage.

par Claire Beghin
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22 Juin 2020, 8:51am

Sébastien Tellier a l’art de la métamorphose. Tantôt gourou, tantôt gamin, tantôt homme des bois surexcité, tout chapitre de sa carrière est l’occasion d’une réinvention, musicale comme vestimentaire. C’est en jean, blazer, paire de Repetto et casquette siglée « TS » qu’il nous reçoit aujourd’hui dans les bureaux de Record Makers, la maison de disques à qui il est resté fidèle. Un look qu’on trouverait presque simple, pour défendre un album qui parle de vie quotidienne. Dans Domesticated, il évoque le mariage, les vacances, la paternité, les tâches ménagères… une vie rangée et terre à terre qu’il mène allègrement, et au-dessus de laquelle sa musique aérienne continue de planer. En attendant de le retrouver, le 21 octobre, sur la scène de la Cigale, Sébastien Tellier retrace avec nous le chemin parcouru, évoque les absents, les nouvelles rencontres, le confinement et sa collaboration avec Nk.F, l’homme derrière les derniers succès de PNL, Damso, Niska ou Orelsan.

De quoi as-tu envie de parler en ce moment ?

De vacances ! Je suis resté à Paris pendant le confinement, autant te dire que j’ai assez vu la Porte de Saint-Ouen. J’ai pu m’éclipser une fois, à la forêt de Montmorency. C’était super, mais c’est pas non plus la grande échappée belle. Cet été, vu la situation générale, je vais la jouer tranquille et partir en France, ce qui n’est pas plus mal. Au moins t’es pas dépaysé, t’as pas peur avant d’entrer dans un parking, tu sais comment ça marche quoi.

Comment vis-tu le fait de devoir assurer la promotion d’un disque après deux mois d’isolement ?

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Je suis quelqu’un d’à la fois fainéant et surexcité, mais j’aime par-dessus tout que les choses avancent. J’en ai absolument besoin pour me sentir bien. En outre, je suis obsédé par le fait de retenter ma chance. Nouvelle sortie de disque, nouvelle chanson, nouveau concert, nouvelle veste… tout est bon. Donc je suis plutôt ravi, j’avance, je me sens bien.

Six ans se sont écoulés depuis la sortie de ton dernier album. C’est le temps dont tu as besoin pour te réinventer ?

Faire un album doit rester une aventure. Le public doit entendre que le mec qui joue s’amuse, parce que s’il fait le même disque à chaque fois, on sait qu’il se fait chier. Ça ne fait pas partie de ma culture. J’aime prendre le temps, acheter un nouveau synthé, tester des sons, des plug-ins… Ma véritable aventure, c’est de prendre le temps de gommer mes défauts pour devenir quelqu’un de meilleur, et proposer aux autres un disque fait par une personne saine d’esprit. L’Aventura c’était pour oublier l’enfance, Domesticated c’est pour devenir un bon papa.

Musicalement, l’album est très aérien. Etait-ce une volonté, de traiter de façon onirique un sujet aussi terre à terre que la vie domestique ?

Ca me plaisait bien, oui. C’est trop facile d’anoblir un sujet qui est déjà noble. J’aime le glamour, le show-biz et tout ce qui va avec, mais je travaille toujours des thèmes en opposition avec ces choses-là. Je prends du plaisir à extirper un sujet de sa réalité et à en faire un rêve glamour, qu’il s’agisse de Dieu, de l’enfance ou des tâches domestiques. C’est ça qui me fait vibrer.

C’est important aujourd’hui de t’entourer pour créer, toi qui as beaucoup travaillé seul ?

La musique, c’est du cas par cas, il faut penser mais ne rien prévoir. Quand on compose un morceau, on a l’impression qu’il dégage une certaine émotion, mais une fois enregistré, quelque chose d’autre en émane, donc il faut être flexible et s’entourer des bonnes personnes. Apprendre à être humble. Je suis une éponge, je m’entoure des gens que j’aime et suis preneur de leurs idées. Etre seul devant une table de mixage de 4,5 mètres de large, c’est vraiment autre chose… Je l’ai déjà fait plusieurs fois, comme sur Politics ou L’incroyable Vérité, mais cette fois j’avais envie de quelque chose de frais. Pour ça, il faut pouvoir rester dans un bon état d’esprit, et ça ne se fait pas seul.

Parles-nous de ta collaboration avec Nk.F.

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C’est la première fois que je bosse avec quelqu’un qui ne fait pas partie de mon noyau musical, comme c’était le cas de Philippe Zdar ou de la French Touch. Philippe n’est plus là, et je voulais un album actuel, j’ai donc fait appel à Nk.F qui est un grand mixeur d’aujourd’hui. Il transfigure les morceaux : il prend un bout de saxophone et le met ailleurs, coupe la fin, rallonge le début… C’est formidable parce qu’il réinvente les chansons, il expérimente, il est totalement au service de la musique. C’est un artiste très libre, il m’a épaté. NIT, qui avait remixé l’album que j’avais fait avec Dita Von Teese [en 2018, ndlr], a aussi été très central dans ce disque. C’est lui qui a trouvé les arpeggios qui apparaissent sur le morceau Oui, qui évoque mon mariage. Ça marchait tellement que j’en ai pleuré. Il m’a toujours impressionné.

Nk.F travaille avec beaucoup de rappeurs. Quel regard portes-tu sur le rap, qui est bien plus influent que la pop, voire l’a remplacé ?

J’adore. En voiture, j’écoute Génération, ça me plait, l’autotune à fond, les démonstrations de style, la frime… ça va bien avec la bagnole d’ailleurs. J’aime le hip-hop et le rnb parce que ça avance. Pas forcément au niveau des textes, qui pataugent souvent un peu, mais au niveau du son, qui se renouvelle vraiment tous les ans, comme un genre d’objet en 3D. Je ne peux pas écouter de la folk d’aujourd’hui, je m’emmerde trop, mais la petite voix autotunée, le rap, la petite mélodie nacrée derrière… ça marche sur moi.

Quel est le rôle de la pop ?

Divertir, tout simplement. La musique, c’est compliqué à vivre, il faut se percevoir comme puissant, libre, et à la fois se mettre au service de quelque chose. En Chine par exemple, son seul rôle a longtemps été d’accompagner les repas ! C’est à ça que sert la musique, accompagner la vie. Bien sûr, il y a des passionnés, qui s’allongent sur le canapé et qui planent en écoutant un vinyle du début à la fin. Je suis de ceux-là. Mais j’essaye de faire des chansons à la fois pour les gens qui s’allongent sur le canapé et pour ceux qui nettoient leur salon. La musique est un art léger.

Comment créer sans ceux qui ne sont plus là ? Philippe Zdar, Tony Allen, Christophe…

Philippe est vraiment parti trop jeune, je l’ai d’abord vécu comme un drame personnel. Et puis quelques jours après, je me suis dit ‘Mais comment je vais faire ?’ C’est la même chose pour Tony. J’utilise beaucoup de boites à rythmes, mais jusqu’ici si je voulais une vraie batterie, c’était lui que l’appelais ! C’est difficile de penser à faire sans lui. Christophe, c’est autre chose, il a bien sur eu une influence immense sur ma musique, mais il n’est jamais venu en studio régler un synthé quoi. Il y a bien sur une grande tristesse, la mort c’est d’abord ça, mais je choisis de me dire que la vie, c’est aussi l’espoir, et que je vais tomber sur de nouvelles personnes qui sauront m’accompagner.

Comment évolue ton rapport à la mode, au fur et à mesure que ton personnage change ?

Le vêtement me permet de dire où j’en suis : ce que j’aime, qui je me sens être aujourd’hui, montrer ce que peut être ma musique. Je me considère comme une petite publicité ambulante pour ma musique, un peu comme un homme sandwich. Pour L’Aventura, j’étais censé être propriétaire terrien, donc j’avais des pantalons d’équitation et de grandes chemises faites sur mesure. My God is Blue, c’était une toge, et un beau survêtement blanc Castelbajac qui faisait bien secte. Aujourd’hui, j’adore porter le tailleur Chanel, notamment parce que c’est supposé être un vêtement de femme. J’ai toujours préféré les jouets dits pour filles, les Barbie, les bijoux, le maquillage… tout ce qui brille quoi.

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