John Coplans, Self-Portrait (Frieze No. 2, Four Panels), 1994 © The John Coplans Trust, Tate: Presented by the American Fund for the Tate Gallery 2001

Ces photos explorent la diversité des corps masculins, bien au-delà des idéaux conventionnels

À une époque où l’image relative au corps engendre tant d’anxiété, que se cache-t-il derrière "l’idéal" du corps masculin spectaculairement musclé ?

par James Greig
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18 Mars 2020, 8:16am

John Coplans, Self-Portrait (Frieze No. 2, Four Panels), 1994 © The John Coplans Trust, Tate: Presented by the American Fund for the Tate Gallery 2001

L’exposition Masculinities: Liberation Through Photography, qui a récemment ouvert ses portes à Londres, explore la virilité sous toutes ses formes. Et c’est un triomphe : une sélection de photographies impeccablement choisies où rien n’est à jeter, aussi bien espiègles que bouleversantes, tragiques et érotiques. Il s’agit d’une expo variée, mêlant des oeuvres d’artistes du monde entier, évoquant des thématiques aussi variées que la vieillesse, le handicap, la transexualité, la dépendance, et bien d’autres. Même si le confinement fait que le public français ne pourra probablement jamais voir cette exposition, les questions qu’elle pose sont intéressantes.

Cette expo est bien plus qu’un défilé de biscoteaux, même s’il y en a. La musculature joue un rôle important dans la construction sociale de la virilité, et la question de la manière dont les deux sont liées est plus que jamais pertinente. À une époque où l’anxiété générée par l’image du corps va crescendo, quel regard porter sur cet idéal du physique masculin : toujours plus musclé, parfaitement sculpté et si difficile à acquérir ?

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Catherine Opie, Rusty, 2008

« Nous voulions étudier l’expression de la virilité à travers le corps, » explique la commissaire d’exposition Alona Pardo. La musculature est certes représentée dans bon nombre d’oeuvres. La série photographique Deep Springs de Sam Contis nous montre des hommes bruts, cowboys et ouvriers dans des paysages arides, tout droit sortis d’une chanson de Lana del Rey. La série High School Football de Catherine Opie se penche sur un autre archétype américain, celui du « jock » (l’athlète). Au travers de ces deux oeuvres, la puissance virile prend la forme d’une tradition américaine intemporelle.

Dans une section dédiée à la masculinité queer, une photo d’Arnold Schwarzenegger est exposée à côté de celle de la championne du bodybuilding Lisa Lyon, toutes les deux prises par Robert Mapplethorpe. La présence d’un corps féminin musclé, représenté d’une manière plus puissante encore que la photo de Schwarzenegger à ses côtés, parvient à dissocier la masculinité du genre et du sexe. Mais cette association d'image démontre également à quel point la puissance musculaire est toujours considérée comme un élément essentiel d’une forme de masculinité féminine ou trans, comme le suggère également l’oeuvre de Cassils. Dans sa série d’auto-portraits, l’artiste performeur et bodybuilder trans masculin dévoile des corps dans un état fluctuant, témoignant de leurs transformations qui obéissent néanmoins toujours à certains canons de musculature.

Rotimi Fani Kayode
Rotimi Fani-Kayode, Untitled, 1985

La figure du bodybuilder est un élément récurrent de l’exposition, notamment au travers des séries photos de culturistes libanais d’Akram Zaatari. Celles-ci furent produites à partir de négatifs récupérés dans des archives, endommagés et couverts de taches, ce qui confère un cachet plus marqué encore à la poésie mélancolique inhérente aux vieilles photos. « La surface des photos présente une fragilité qui vient renforcer celle du bodybuilder et la précarité de sa propre vigueur, » souligne la commissaire de l'exposition.

Plus loin, la photographie de rue de Sunil Gupta capture l’atmosphère de Christopher Street dans les années 70 - qui était alors l’épicentre de la communauté gay de New York - peuplée de ces « clones », arborant un look hyper masculin composé de bottes, moustache, blue jeans et biscoteaux surmontés d’une veste en cuir. Rotimi Fani-Kayode, quant à lui, explore la virilité noire au travers de portraits austères en noir et blanc d’hommes à la robustesse imposante. Au travers de ces différents contextes, nous observons que la musculature revient fréquemment dans la description de la virilité.

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Ray's a Laugh by Richard Billingham pictured at Masculinities Liberation through Photography, Installation View, ©Tristan Fewings, Getty Images

L’exposition pose néanmoins un regard critique sur la question, notamment via quatre larges panneaux qui accueillent les visiteurs à l’entrée de l’exposition. « Nous commençons avec le physique masculin dans l’oeuvre de John Coplan, qui nous montre l‘exact opposé du corps musclé. Nous voulions commencer en prenant le contrepied de cette idée de la figure musculaire au profit d’une représentation de quelque chose de plus imparfait, mou, flasque et vieux, » explique Alona.

Ainsi, un moment fort de l’exposition est l’oeuvre émouvante de Richard Billingham, Ray’s a Laugh : une série photo autobiographique qui se concentre sur le père alcoolique de l’artiste. Sur ces images, dont l’une présente Ray se déshabillant, l’absence de muscles suscite un sentiment de vulnérabilité, de fragilité et rend évidentes et visibles les conséquences de la toxicomanie. Dans un autre registre, les photos de personnes amputées et handicapées, prises par George Dureau, remettent également en questions les conventions de la beauté masculine, de manière effrontément érotique, au travers d’un regard qui n’inspire ni pitié ni impudeur.

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Cassils' Time Lapse to the left at Masculinities Liberation through Photography, Installation View, ©Tristan Fewings, Getty Image

S'il y a un domaine de la masculinité où la beauté est peut-être absente, ou du moins complètement hors de propos, c'est le pouvoir politique : un autre thème clé de l'exposition. La virilité est autant liée au pouvoir gouvernemental et économique qu'à l'athlétisme, ce qui apparaît clairement dans la section de l’exposition intitulée « Male Order. » Les hommes qui y sont représentés ne sont pas musclés, sveltes ou conventionnellement séduisants, ce qui importe peu, car ils n’ont pas besoin de l’être. Être riche signifie que vous pouvez exercer votre pouvoir sans être viril, beau ou fort, comme tout homme riche et d'âge mûr préférant la compagnie d'une jolie jeune femme de 21 ans pourra en attester. La série The Family par Richard Avedon, dans laquelle apparaissent des politiciens, militaires et capitaines d'industrie américains importants des années 70, est insolemment placée aux côtés de The Nazis de Piotr Uklański, une série de portraits d’acteurs au cadrage serré, capturés en méchants allemands de films hollywoodiens. Le pouvoir, dans les deux séries, tient moins au corps qu’au pouvoir institutionnel, à la richesse et à l'autorité.

Akram Zaatari, Bodybuilders, Printed From A Damaged Negative Showing Mahmoud El Dimassy In Saida, 1948, 2011 From the archive of Studio Shehrazade / Hashem el Madani © Akram Zaatari. Courtesy the artist, Thomas Dane Gallery and Sfeir Semler Gallery.
Akram Zaatari, Bodybuilders, Printed From A Damaged Negative Showing Mahmoud El Dimassy In Saida, 1948, 2011 From the archive of Studio Shehrazade / Hashem el Madani © Akram Zaatari. Courtesy the artist, Thomas Dane Gallery and Sfeir Semler Gallery.

Tout mis bout à bout, il y a assez dans cette exposition pour brouiller le lien entre la masculinité et la musculature. Mais comment cette relation s'est-elle développée à travers l'histoire ? Le physique masculin idéal a-t-il toujours été musclé ?

Oui et non. Dans l’Antiquité ainsi que durant la Renaissance, les standards conventionnels de beauté pour les hommes étaient plus ou moins les mêmes qu’aujourd’hui. Mais bien que la musculature ait toujours témoigné d’une certaine virilité, elle fut également souvent associée aux labeurs physiques qui, comme le bronzage, dénotaient une appartenance aux classes sociales populaires et étaient vues avec mépris par l'aristocratie. La plupart des représentations artistiques des hommes appartenant à la classe supérieure, particulièrement entre les XVIIème et XIXème siècles, les faisaient apparaître minces et pâles, signes extérieurs de pouvoir. Cette apparence était celle des hommes qui n’étaient jamais réduits à de basses besognes, telles que labourer les champs ou soulever quoi que ce soit de plus lourd qu’un mouchoir de soie. La minceur a été associée à la virilité et au physique masculin à d’autres moments de l’histoire récente également : pensez par exemple au glam rock des années 70 et 80 ou aux jeans “skinny” à la Hedi Slimane des années 2000.

Hal Fischer, Archetypal Media Image: Classical from the series Gay Semiotics, 1977, Courtesy of the artist and Project Native Informant London
Hal Fischer , Archetypal Media Image: Classical from the series Gay Semiotics, 1977, Courtesy of the artist and Project Native Informant London

Une des questions soulevées par l’exposition est de savoir si ces images idéalisées de corps parfaits peuvent être toxiques. Si la prévalence de physiques musclés qui dominent de plus en plus les réseaux sociaux a pu contribuer à l’augmentation de troubles de l’alimentation ou de dépendance à la gonflette chez les hommes, pouvons-nous encore séparer les idéaux de beauté des normes de la réalité ? L’obtention de ce physique parfait nécessitant une discipline de moine, on est en droit de se demander s'il s’agit bien là d’une saine ambition. Mais comme bon nombre des oeuvres de l’exposition le montrent, aussi inconcevables et hors d’atteinte soient-ils, ces corps restent plaisants à l’oeil, malgré tout.

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Sunil Gupta, Untitled 22 from the series Christopher Street, 1976

Masculinities: Liberation through Photography reste (pour l'instant) ouverte au Barbican, à Londres, jusqu'au 17 mai 2020.

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