Photo par Yves LE ROUX/Gamma-Rapho via Getty Images, Photo par Barry King/WireImage, Photo par JEAN-BAPTISTE LACROIX/AFP via Getty Images et Photo par Larry Busacca/Getty Images

Comment la naked dress domine le monde

De la Vénus de Milo en passant par Carrie Bradshaw et Cher, retraçons l’histoire complexe de ce vêtement contradictoire qui en dit long.

par Zoë Kendall
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25 Août 2020, 8:00am

Photo par Yves LE ROUX/Gamma-Rapho via Getty Images, Photo par Barry King/WireImage, Photo par JEAN-BAPTISTE LACROIX/AFP via Getty Images et Photo par Larry Busacca/Getty Images

Dans le sixième épisode de Sex and the City, Carrie Bradshaw entre dans la cuisine de son appartement du West Village pour que ses amies jugent la tenue qu’elle a choisi pour sa date du soir. Une robe moulante DKNY. Dans une matière stretch couleur chair, elle embrasse ses hanches et sa poitrine. Sa coupe flirte avec le micro-mini, ses bretelles sont si fines qu’elles sont invisibles à l’oeil nu. C’est le genre de robe qui montre tout sans rien révéler. « Oh, chérie, c’est canon. Bra-vo » dit Samantha en se resservant une coupe de Veuve Clicquot. « Ce sont tes seins sur un plateau » répond Miranda. Et Charlotte d’ajouter : « Disons-le, c’est la naked dress ». Et, juste comme ça, ce phénomène avait un nom.

Dans sa forme la plus simple, la naked dress - quelle soit transparente, couleur chair, ultra-moulante ou autre - est faite pour donner l’impression que celle qui la porte est nue. Ou du moins, presque nue. Une naked dress est toujours une contradiction. L’expression même de naked dress est un oxymore, une contradiction intrinsèque : être nue en étant habillée tout à la fois. Ou, comme Miranda l’explique bien : « Elle ne va pas coucher avec lui, elle va juste le suggérer ».

La star d’Hollywood Marilyn Monroe est en partie devenue un sex symbol en portant ce genre de robe. À peine trois mois avant sa mort, et à l’occasion de l’anniversaire du Président John F. Kennedy, l’actrice déambule sur la scène du Madison Square Garden, laisse tomber son immense ermine sur le sol pour révéler une robe extrêmement moulante, transparente mais recouverte de plus 2500 strass, peut-être le détail le plus important. Le responsable de cette robe est le couturier français Jean Louis, qui a passé sa carrière à perfectionner ce genre de robe du soir qui change une carrière (pensez au personnage de Rita Hayworth dans Gilda, lorsqu’elle renverse ses cheveux en arrière dans cette robe bustier en satin noir). Le genre de robes dont émanent autant de glamour qu’elles déclenchent du choc, à moins que ce soit du désir. Celle que Marilyn Monroe porte lorsqu’elle chante « Happy Birthday, Mr President » était ce que Jean Louis appelait ses robes illusion, celle de la magie d’Hollywood qui détournait la nudité avec du tulle et des perles placées stratégiquement.

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Photo par Bettmann/Getty Images.

Monroe a porté une robe similaire dans Some Like It Hot, pendant une scène que Roger Erbet décrit en ces termes : « un striptease qui rend la nudité accessoire ». Les costumiers comme Jean Louis et les stars comme Marilyn savaient que le désir se repose toujours sur une certaine forme d’illusion, une robe pour titiller l’imagination. Quoi de plus désirable que ce que nous ne pouvons pas avoir, ou même voir ? La robe de Jean Louis pour Marilyn a été vendue aux enchères en 2016. Pour 4,8 millions de dollars, le plus offrant s’est envolé avec le simulacre d’une Marilyn nue.

La naked dress rime toujours avec sexe en ce que, quand il est question d’art (et dans la majorité des situations), la nudité d’une femme est inséparable du désir du spectateur. Comme le dit John Berger dans ses livres référence d’histoire de l’art, « Être nu c’est être soi. Être nu c’est être vu nu par les autres ». Comme le nu, la naked dress n’existe pas sans le regard, elle existe pour être vue. L’une des oeuvres d’art les plus connues au monde se composerait presque d’une naked dress. La « Vénus de Milo » mesure près de deux mètres de haut et ne porte que le traditionnel chiton. En tant que déesse de l’amour, elle est celle dont on retient particulièrement les représentations nues. Seins nus et hanches prononcées comme symboles de fertilité, tout en étant agréables à regarder. Depuis son piédestal du musée du Louvre, Vénus répond aux regards appuyés des visiteurs avec son propre regard, stoïque et confiant : comme si elle savait qu’on regardait, elle nous regarde en retour.

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Image issue de "The Dreamers", photo par JEAN-BAPTISTE LACROIX/AFP via Getty Images et photo par DEA / G. DAGLI ORTI/De Agostini via Getty Images.

La statue bien connue a été revue, physiquement et spirituellement, en 2003, dans le film The Dreamers. Le personnage d’Isabelle, interprété par Eva Green, apparait dans l’encadrement d’une porte, en portant un drap de lit autour de ses hanches et des gants noirs pour faire disparaitre ces bras dans l’obscurité. Depuis la chambre, Matthew, l’amant américain naif, interprété par Michael Pitt, la regarde, la tête renversée, depuis le bord du lit d’Isabelle. « J’ai toujours voulu faire l’amour à la Vénus de Milo », dit-il en s’enfonçant dans son entre-jambes alors qu’elle le domine.

La tenue d’Emilie Ratajkowski à l’after-party Vanity Fair des Oscars en début d’année rappelle également la statue grecque et son pouvoir silencieux. Avec un bandeau blanc et une jupe taille basse descendant jusqu’à ses pieds comme Vénus, Ratajkowski ressemblait elle-même à une effigie de marbre. L’actrice et mannequin, en offrant une réponse du XXIème siècle à Aphrodite, sait que vous regardez. Sa naked dress, tout comme ses naked selfies, sont plus que de simples thirst traps. Dans une interview pour WWD, elle a retourné la définition de Berger du nu : « Il est question de posséder ma sexualité, de la célébrer. C’est mon choix et on se doit d’avoir de place pour ça dans notre culture et notre monde ».

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Photo par Larry Busacca/Getty Images.
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Photo par Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images et photo par Darlene Hammond/Getty Images.

La naked dress est la prise de pouvoir ultime. Tous les yeux se sont tournés vers Rihanna lors de la soirée des CFDA Fashion Awards en 2014, quand elle était nominée pour le prix de l’icône de style. Et elle a osé porter ce qui allait devenir l’une des plus iconiques naked dress de tous les temps : une création d’Adam Selman en mesh et surmontée de 200.000 cristaux Swarovski (accompagnée d’un durag et de gants assortis). On pouvait presque tout voir, y compris ses tétons et son string couleur chair (Rihanna aurait apparemment regretté que celui-ci ne soit pas orné de cristaux). Ce look est devenu l’incarnation du côté intrépide de la chanteuse. Lorsqu’elle a présenté le prix de l’icône de style, Anna Wintour a fait référence à la robe : « L’idée est d’être audacieuse, même de faire tomber les mâchoires, de pousser nos boutons tout en restant intègre vis à vis de soi-même ». C’est un moment de mode qui signifiait, « Me voici, acceptez le, ou disparaissez ». 

Près de quatre décennies plus tôt, Cher donnait une incarnation de cette robe tout aussi puissante au Met Gala en 1974. Créée par le costumier et collaborateur fréquent de la chanteuse Bob Mackie, la robe transparente se composait de perles cristallines, manches à plumes et une jupe en plumes blanches. Cinq mois plus tard, la chanteuse faisait la une de Time Magazine, montrant ses tétons, en portant la même robe. « À cette époque, Time réservait ses unes aux leaders mondiaux, ou quelqu’un qui avait inventé quelque chose d’important comme un vaccin » se souvient Mackie. « Et puis Cher est arrivée sur la couverture avec cette incroyable tenue, et ce numéro était en rupture de stock quasi immédiatement ». Elle a suivie sa couverture de Time avec une autre naked dress de Mackie, portée cette fois-ci à la soixantième cérémonie des Oscars. Dans une robe noire décolletée et un sarong de cristal, Cher est venue chercher son Oscar de la meilleure actrice avec un seul message : « Je suis venue pour gagner ».

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Photo par Dave Benett/Getty Images, photo par Yves LE ROUX/Gamma-Rapho via Getty Images, and photo by Richard Bord/Getty Images.

La petite robe transparente que Kate Moss a porté à une fête de Elite Model Management en 1993 constitue une autre option de la naked dress. Pas forcément glamour, ni sublime, pas de déclaration d’intention, mais cool. Le terme de « cool » a une relation complexe à la culture pop, et par conséquent, il est assez difficile à définir. Pour Alabama Whitman dans True Romance, c’est l’exaltation ultime, et pour l’auteur de Gone Girl Gillian Flynn, la « cool girl » est une remise en question des attentes impossibles d’hommes médiocres. Pour décrire Kate Moss dans cette robe, « cool » incarne un côté sans effort mais recherché, pas de costumiers derrière la robe ni de perles placées stratégiquement. Le look est simple au possible, une petite slip dress et un string noir, ou comment ce look est même devenu un canon du genre. Un classique des mood boards instagram, un réflexe de rédactrice de mode et le rêve d’un styliste de célébrités. Les Italiens ont même un mot depuis 1528 pour définir le cool : sprezzatura, ou « une certaine nonchalance, de telle manière à dissimuler tout artifice et rendre tout ce que vous faites ou dites apparaitre sans effort, presque comme si vous ne le faisiez pas exprès ». Ou comme on le dirait aujourd’hui : « Quoi, ça ? Je viens de l’enfiler », la réplique qui représente parfaitement la it-girl. Dans les photos de la soirée, Kate ne pose pas, elle sourit de toutes ses dents. Elle a juste enfilé cette robe et elle est venue pour s’amuser.

Un autre exemple de cette insouciance est Jane Birkin (avez-vous déjà vu Jane Birkin souciante ?) à la première de Slogan en 1969 dans sa robe pull transparente à manches longues. Ce look, un grand moment de l’histoire de la naked dress, était pour le coup un accident. Jane est arrivé en pensant porter une tenue opaque, sa tenue est simplement devenue transparente sous les flashs des paparazzi. Et si il y a beaucoup à déconstruire dans cette image, notamment sur la vision des médias envers les femmes, la réponse de Birkin, près de cinquante ans plus tard, accentue toujours plus sa nonchalance : « Je ne savais pas que la robe était si transparente. Si j’avais su, je n’aurai pas porté de sous-vêtements ! »

Simon Porte Jacquemus a construit sa marque éponyme sur cette naked dress attitude. La jeune maison française est devenue ce qu’elle est avec sa collection Printemps Été 2018, intitulée « La Bomba ». Et tout particulièrement avec une tenue légère, bleue. La robe micro-mini transparente incarnait la transformation de la femme Jacquemus de gamine à bombe atomique. Une incarnation du je-ne-sais-quoi. Un sourcil qui se lève et un clin d’oeil tout à la fois. Le designer parisien a dessiné beaucoup de naked dress depuis. Mais même quand la femme Jacquemus est complètement couverte, l’attitude reste identique.

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Photo par Tony Barson/FilmMagic. Photo par Kevin Mazur/WireImage.

Pour utiliser le vocabulaire d’Instagram aujourd’hui, la naked dress est l’équivalent vestimentaire du selfie. Une célébration de soi. Ce moment « je me sentait mignonne » immortalisé en tissus et pixels. Deux exemples marquants : Bella Hadid dans sa robe en coulée de cristaux Ralph & Russo à Cannes ou Kendall Jenner au Met Gala en 2017 ici et nue. Emily Ratajowski quand à elle, s’attaque à  la naked dress sous tous les angles pour en devenir la spécialiste : « Le sexe est normal. Le désir est normal. L’attention est normale. Tout est normal. » L’ambiance est la suivante, si tu en as, montre le. Cela va sans dire, ce genre de robes vit pour le tapis rouge, et en conséquence, pour être consommé, ou dévoré, en fonction du genre de magazines que vous lisez. Quand Bella Hadid a porté une robe fendue en satin rouge au Festival de Cannes en 2017, les tabloids se sont précipités pour montrer du doigt sa tenue qui en révélait trop. Selon l’un des titres qui cherchait à attirer du clic, la robe en question « la mettait en danger de déclencher plus que ce qu’elle aurait souhaité ». Mais la naked dress annule la possibilité d’une erreur de casting. Elle dit plutôt « Oui, je porte ça, et alors ? ».

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Photo par Daniele Venturelli/WireImage.

La majorité du temps, et tout particulièrement dans le cas des médias, la naked dress en dit plus sur ceux qui la regardent que celle qui la porte. Elle accentue le fait que le corps d’une femme est toujours sous surveillance. La mannequin vietnamienne Ngoc Trinh a porté une robe similaire à celles de Hadid et Jenner au soixante-douzième Festival de Cannes. Elle a été accueillie chez elle avec un scandale. Le ministre vietnamien de la culture, du sport et du tourisme a condamné publiquement la robe en la décrivant comme « inappropriée, offensante ». Apparemment, Trinh, et sa robe, auraient remis en cause les lois de décence publique du pays, et la mannequin aurait encourue des amendes fédérales. Sa réponse : « Je me sens belle dans la robe… Je ne peux pas satisfaire tout le monde ».

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Photo par Barry King/WireImage.

Et quand le poids du monde repose sur vos épaules (lisez plutôt : la condition intrinsèque d’être une femme), pourquoi ne pas porter une robe légère comme une plume ? Deux décennies avant le mouvement #MeToo, Rose McGowan a porté une robe en perle et un string noir sur le tapis rouge des VMA pour en faire une déclaration politique. « C’était ma première apparition publique après mon viol. Et pour moi, ça ressemblait à la scène dans Gladiator où Russell Crowe sort dans l’arène pour crier au public ‘Alors, ça vous amuse ?’ » raconte-t-elle dans son interview avec Jameela Jamil dans le cadre de la série Weigh. Dans son autobiographie, Brave, McGowan parle de la robe comme d’une « ré appropriation de son corps après son attaque ».

Parfois, il arrive que les naked dress ne le deviennent par circonstance. Je pense à la scène de la plage dans Et Dieu créa la femme. Juliette, interprétée par Brigitte Bardot, se promène sur la côte, sa robe boutonnée au strict minimum est trempée jusqu’à en être transparente. Elle se tient au dessus de son amant comme l’était la Vénus d’Eva Green. Mais le pouvoir de son personnage, sa capacité à se promener pieds nus, à danser le cha cha sans se soucier de rien dans le bar du coin, est souligné par l’apparente vulnérabilité de sa robe.

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Photo par Marka/Universal Images Group via Getty Images.

Aujourd’hui, la designer Dimitria Petsa de la marque athénienne Di Petsa installe un nouveau cadre à la transformation permanente de la naked dress. Ses créations effet mouillé sont conçues en plongeant des robes blanches dans l’eau, avant de les enfiler, et de créer des poches d’air en les cousant. À Vogue, la designer explique que la sècheresse est patriarcale, une femme ne peut transpirer ou allaiter en public. Et à i-D : « Je veux que mon travail montre le corps de la femme comme corps politique. » C’est aussi un concours de T-Shirts mouillés à l’envers. Les robes de Petsa ne sont jamais transparentes, ses muses, Kylie Jenner ou FKA Twigs pour n’en citer que deux, sont volontairement détrempées.

Même si la naked dress peut être décrite comme fragile ou frêle, elle peut aussi faire office d’armure, le plastron qui révèle la nudité derrière le métal, une mode dans les années 1960, et qui s’est révélée comme une arme à l’ère de notre nouvelle décennie. Sensuelle sans être sexuelle ou l’esthétique telle que la définit Charlotte Knowles, connue pour sa ligne de lingerie. De leur collection Printemps Été 2020, la première collection présentée à la Fashion Week de Londres, le duo derrière la marque expliquait à i-D : « Nous nous sommes sentis vulnérables au sein de cette industrie. Nous aimions l’idée qu’une femme pouvait, d’une certaine manière, être aussi menaçante et dangereuse qu’une créature vénéneuse ». De la même façon, les confections étranges et angulaires de Nensi Dojaka semblent jouer un tour à qui les regarde, à la manière de Médusa et ses cheveux de serpents. « Je veux que les femmes soient provocantes, osées, et intouchables » explique la designer.

De tous ces designers créant des robes aujourd’hui, personne ne se mesure à Sinéad O’Dwyer. Incarnation du vieux combat entre les vêtements et les corps qui les portent, les bustiers de silicone moulés à même le corps et ses robes découpées transforment le rapport de force pour le remettre entre nos mains. « Mon travail est une sorte de fuck you, et une déclaration d’amour à son propre corps. Je pense que cela montre le pouvoir que peuvent avoir les femmes quand elles refusent le status quo » explique-t-elle, « vous n’avez pas à remplir les attentes qui ont été fixées par d’autres que nous, de manière arbitraire. Vous devriez être en contrôle. »

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