Courtesy of Julien Boudet

Confinés derrière les barreaux

Le photographe Julien Boudet imagine un projet incarné par un détenu, et qui s’interroge sur l’humanité des individus en prison.

par Alice Pfeiffer
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10 Février 2021, 2:57pm

Courtesy of Julien Boudet

Dans « Surveiller Punir. Naissance de la prison » le philosophe Michel Foucault étudie l’univers carcéral comme une institution de régulation des corps, des individus ; forme de contrôle des populations, elle discipline, punit, dompte les corps qu’elle assujettit à une surveillance impalpable.

Le photographe de mode Bleu Mode a organisé un projet de shoot centré autour d’un de ses amis derrière les barreaux. En transposant l’entité mode dans un contexte vidé de toute vie et de liberté, il fait du vêtement un lieu temporaire de rêve et d’émancipation symbolique, qui viendrait restaurer une qualité humaine privée.

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​Courtesy of Julien Boudet

Comment l’idée de ce shoot t'est-elle venue ?

Après le premier confinement, il y a eu une véritable explosion de shoots sur Facetime et Zoom, ce qui m’a fait réaliser que je connaissais des gens confinés toute l’année.  J’ai notamment pensé à un ami d'enfance, coincé dans un cercle vicieux, qui en rentre et en sort depuis près de 15 ans, et pour qui j’ai décidé d’organiser un vrai shoot.

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​Courtesy of Julien Boudet

Comment as-tu procédé ?

Je lui ai transmis des survêtements Lacoste vintage de ma collection personnelle et des casquettes - il s'habillait aussi comme ça a l'époque quand nous étions ados, et ça lui rappelle de bons souvenirs, notamment de quand il était encore dehors. Je lui ai déposé ça via l’administration pénitentiaire. On s’est mis d’accord de shooter ça par son téléphone… Il est pas censé en avoir un mais il en a un; cela se revend au sein même de la prison. Je l’ai fait poser dans la cellule selon mes directions, je crois qu’il ne voyait pas où je voulais en venir. Quand tu es en prison, tu penses que tout le monde t’a oublié, que t’existes plus, tu n’as plus de vie sociale.  Pourtant il m’a donné le feu vert pour publier les clichés, et m’a même dit qu’on n’avait pas besoin de flouter son visage.

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Comment perçoit-il sa situation ?

Il n'est rentré que pour des petits délits, mais a déjà fait 12 passages. Quand tu as déjà un casier, un simple problème de permis peut te faire retourner en prison. Il est tellement bloqué dans ce système que c’est devenu normal pour lui, de ressortir, puis être renfermé, ça le choque plus. Il s’est fait une raison. Il voit ça comme une fatalité, il se dit que c’est normal, qu’il a fait des bêtises. Le taux de récidive est assez élevé, c’est difficile de se réinsérer dans la société, tu y vas une fois, tu as beaucoup de chances d’y retourner.

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​Courtesy of Julien Boudet
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​Courtesy of Julien Boudet

Comment les existences sont-elles effacées, écrasées dans une prison ?

Quand quelqu'un entre, il devient non plus une personne, ni un nom, mais un numéro d’écrou. Tout un système se met en place au sein de la prison, tout est surveillé, régulé. même les passages aux toilettes sont difficiles car ils n’ont pas de portes, ils sont directement dans la cellule, et quand tu as avec toi 2 autres détenus ca pose des problèmes d'intimité. il faut apprendre à vivre dans cet univers carcéral qui est plus qu’une privation de liberté, c’est une réelle déshumanisation.

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​Courtesy of Julien Boudet
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