Photography Henri Kisielewski

Pourquoi l’artiste Agnes? va vivre dans un poulpe pendant un mois

« J’aime considérer l’espace entier comme une extension de mon corps. Comme si le poulpe donnait naissance, donnait vie, à tout le reste ».

par Will Ballantyne-Reid
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10 Juin 2021, 1:30pm

Photography Henri Kisielewski

Tout le monde à Londres parle d’une nouvelle installation dans un centre de santé abandonné vers Belsize Park. Pour rejoindre Transgenesis, il faut descendre un tunnel sombre, comme si on rampait entre des organes aux tissus denses, pour arriver dans une pièce couverte de miroirs, où des sculptures en céramique ressemblent à des créatures couleur bijoux que l’on aurait trouvé dans les profondeurs de l’océan. Plus loin dans l’obscurité, on trouve la figure d’Agnes? l’artiste italienne et mannequin Gucci, dans une sculpture qui ressemble à un poulpe, qui inspire expire une sorte de chant de sirène.

Présentée par The Orange Garden, cette installation devient de plus en plus difficile à rater, elle est partout sur Instagram depuis son ouverture le mois dernier, et présente un moment intense de découverte intime, une vraie déclaration de la part de l’artiste au centre de l’installation. J’ai retrouvé Agnes? pour le petit-déjeuner à quelques minutes de l’espace d’exposition, pendant les quelques heures qu’elle a chaque jour avant que sa performance ne recommence, huit heures par jour pendant 23 jours.

Octosapiens 4 by Stephen White
Photography Stephen White

En buvant son jus d’orange, elle est épuisée mais garde les idées claires. Cette « série d’expérimentations » imaginée par Arturo Passacantando, Tommaso de Benedictis et Charlie Mills en partenariat avec Harlesden High Street, a commencé à prendre forme en aout 2020 lorsque Agnes? a découvert cette espace qui s’apparente à une caverne. Comme tous les espaces commerciaux non utilisés et surprenants où prend place le programme nomade de Harlesden High Street. Les travaux techniques ont commencé au mois de novembre dans le studio d’Agnes? en Italie où l’artiste a travaillé au quotidien, avec l’aide d’amis, pour produire cette oeuvre monumentale à temps.

L’espace dans son ensemble déclenche un engagement sensoriel fort, dès le moment où l’on traverse le tunnel de l’entrée à peine éclairé, avec des sculptures en latex qui ressemblent à des foetus, et une introduction audiovisuelle au travail lui-même. Dans la chambre avec les sculptures en céramique, qui se reflètent sur les murs en metal comme des méduses dans la semi-obscurité, le sol est recouvert de sable. « C’était important pour moi de jouer avec l’espace, de considérer l’espace comme un corps en soi » explique Agnes? « Je créais un nouveau corps, mais en même temps, je présentais l’espace en temps que corps. J’aime considérer l’espace entier comme une extension de mon corps. Comme si le poulpe donnait naissance, donnait vie, à tout le reste ».

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Fetal Gestation. Photography Stephen White

Pour Agnes?, l’océan a toujours représenté un lieu de flux et de transformation. Son père était marin, et elle a grandit sur un bateau. Quand on s’est retrouvé pour le petit-déjeuner, j’ai remarqué que ses mains sont tatouées avec une encre et des poissons. Elle m’a raconté comment son père l’a jetée dans l’océan quand elle était enfant, comment « les fonds marins ont toujours été un safe space, un lieu confortable, pour moi cela m’a toujours ramené au ventre de ma mère. Je m’y suis toujours sentie protégée ». Quand Agnes? parle de la mer, cela semble se confondre avec son projet, une externalisation de sa propre transition, puisqu’elle a commencé à prendre des hormones le jour où elle est arrivée à Londres. « L’eau a le pouvoir incroyable de donner la vie, la transformer, mais elle peut aussi détruire. C’est un élément tellement fort ».

Au milieu du monde sous-marin de l’exposition, sombre et sous-terrain, l’installation qui prend des allures de chair, cette notion de création-destruction, rêve et menace, est rendue manifeste. « Je donne naissance à quelque chose de nouveau, mais je détruit également mon passé. La transition elle-même est une destruction. Les hormones détruisent une partie de vous, vous devez détruire des parties de votre corps pour pouvoir créer quelque chose de nouveau. Le poulpe fait la même chose, c’est une créature qui représente la mère, grandiose, dédiée, qui à la fin de sa vie, meurt pour sa progéniture, laisse son corps être consommé ».

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La première incarnation d’Agnes? a eu lieu il y a cinq ans, alors que l’artiste étudiait à l’université. « J’ai commencé à parler d’Agnes? il y a cinq ans, mais je ne savais pas encore qui elle était, ce qu’elle signifiait pour moi ». Commencer les hormones en même temps que l’ouverture de l’exposition fait de ce projet une invocation et une externalisation d’un processus profondément personnel de devenir et d’être. « Ma performance est réelle. La transformation a lieu devant vos yeux, ce n’est pas juste une performance théâtrale ».

Et en un clin d’oeil, Agnes? semble être partout, dans Time Out il y a quelques semaines, dans i-D, et partout sur nos feeds. Je lui demande ce que cela fait de vivre ce processus si personnel de manière si publique, en pensant à Felix Gonzalez Torres au début des années 1990 et l’externalisation de la mort des suites du SIDA de son partenaire sous la forme d’une pile de bonbons que le public pouvait prendre. À l’époque, il expliquait vouloir contrôler sa souffrance, mais il a quand même voulu récupérer les bonbons, tout récupérer, dès qu’il voyait le public repartir heureux avec une métaphore artistique dans les poches.

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Agnes? décrit comment « le désir de quelqu’un qui veut faire une transition, se transformer, c’est de contrôler. Mais on ne peut pas contrôler quelque chose qui n’est pas contrôlable. On ne sait jamais comment notre corps va réagir, et c’est la même chose pour cette performance. Je ne savais pas ce que j’allais vivre ». Et pourtant, quand son exposition a eu tellement de succès sur internet, elle s’est avant tout inquiété du manque « d’interaction physique » que l’on ne retrouve évidemment pas sur Instagram. « Mon art et ma vie se rejoignent, l’un nourrit l’autre. Mon côté artiste et mon côté perso sont enchainés, en fusion, que je le veuille ou non ».

Nous nous levons pour partir, et Agnes? retourne vers son espace d’exposition, prête à vêtir son masque et son micro, être recouverte de talc, et prendre sa place dans le poulpe à l’aide d’une échelle et d’une trappe. Je lui demande ce que ça lui fait d’être enfin à cette place, après des mois de travail sur un projet si personnel. « C’est long comme l’éternité. J’ai l’impression que le temps ne passe pas. Je change beaucoup, je suis parfois triste, je pleure même parfois, je suis parfois heureuse, je ris même parfois ». Et pourtant, ce project est une déclaration essentielle et une incarnation de tout Agnes?. « Je suis en transition, le travail est en transition, les personnes qui entrent dans l’espace ont besoin de transitionner. C’est une invitation à ouvrir votre esprit ». 

Octosapiens. Photography Stephen White
Octosapiens. Photography Stephen White

Cet article a été initialement publié par i-D UK.   

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