Nabil Elderkin réalise « Gully » son premier long métrage 

Plongée sans concession dans les tréfonds de l’adolescence américaine et ses enfants oubliés, « Gully » de Nabil Elderkin, est un coup de poing sans pareil.

par Patrick Thévenin
|
08 Septembre 2021, 3:37pm

Américain originaire de Chicago, Nabil Elderkin a passé son enfance en Australie où il a commencé à photographier les surfeurs, puis les groupes et les DJs locaux. De retour à la fin de l’adolescence à Chicago, sa rencontre avec Kanye West en 2003, dont il devient un des photographes et vidéastes favoris, le propulse sur le devant de la scène avec des clips pour les plus grands de Billie Eilish à Frank Ocean, de Dua Lipa à James Blake, de Travis Scott à The Weeknd et on en oublie en route. Après de longues années de réflexion et de travail acharné, il sort enfin son premier long métrage : « Gully ». Une plongée noire et violente sous un soleil de plomb, étalée sur 24 heures, sur le quotidien de trois jeunes garçons paumés dans les bas-fonds de Los Angeles, entre glande, skate, drague, sexe, jeux vidéo et petits arrangements avec la loi. Trois post-ado, marqués par des traumatismes d’enfance, qu’une énième étincelle humiliante, va faire exploser pour le pire comme pour le meilleur. Sombre et lumineux en même temps, porté par une brochette d’acteurs éblouissants, des incrustations inspirantes de jeux vidéo, une bande son fantastique et des plans de Los Angeles à couper le souffle, « Gully » est un film dont on ne ressort pas indemne, qui vous secoue dans tous les sens et reste longtemps gravé en vous, comme une bonne illustration de l’expression américaine « a good slap in your face ».

Comment est née l’idée de « Gully » ?

Nabil Elderkin : Par le plus grand des hasards en fait. J’ai rencontré il y a quelques années le scénariste Marcus J. Gillory au Bowery Hôtel à New York, il cherchait depuis un moment à me faire passer ce scénario. J’y ai vu comme un signe, je l’ai lu et le lendemain je savais que j’allais réaliser ce film.

Quelle a été votre première réaction à la lecture du script ?

J’étais bluffé, ça n’a ressemblait à rien de ce que j’ai pu lire ou voir précédemment. Ça me rappelait des films qui ont beaucoup compté pour moi comme « La Haine », « Orange Mécanique » ou « Boys In The Hood » mais avec un style propre et très personnel. Et puis ça résonnait avec toutes ces voix qui ne sont ni représentées, ni entendues, aux États-Unis.

Pourquoi ce projet a mis autant de temps à se réaliser ?

Le projet a véritablement commencé en 2014 quand j’ai eu dans les mains le script, mais le concrétiser a été très difficile, et il m’a fallu me battre pour que ce soit possible. Personne ne semblait croire en ce film, et en même temps il y avait tellement de projets que les gens voulaient que je réalise et finance à côté que ça ajoutait à la confusion, mais mon cœur penchait vraiment du côté de « Gully ».

Si vous deviez résumer « Gully » en quelques phrases ?

Le film suit trois adolescents en colère qui trimballent leur jeunesse marginalisée au travers des quartiers défavorisés de Los Angeles et dans une Amérique qui les a oubliés et laissés pour compte. Et puis, un jour, un lourd secret est révélé et leur amitié s’avère être leur seul salut.

Comment avez-vous choisi les trois excellents acteurs principaux ?

Ça été un tel bordel ! J’ai rencontré Charlie Plummer qui joue Nicky il y a quelques années, mais à l’époque il était encore trop jeune pour être crédible dans ce personnage et en même temps j’admirais beaucoup ses talents d’acteur. Et puis comme le projet a mis du temps à se concrétiser, deux ans après, quand a débuté le tournage, il avait beaucoup grandi et collait parfaitement à l’idée que je me faisais du personnage de Nicky. Pour Jacob Latimore, dans le rôle de Calvin, je lui ai fait passer une audition et ça a tout de suite été l’étincelle. Ensuite j’ai fait quelques recherches sur lui et j’ai découvert qu’il faisait aussi de la musique et qu’il était danseur, et du coup sa gamme de talents lui permettait de se glisser à la perfection dans la peau du personnage qui est assez multiple. Quant à Kelvin Harrison, qui joue Jesse, c’est un de mes amis proches, je crois beaucoup en son talent et je sais qu’il va exploser dans pas longtemps, alors j’étais très heureux de l’avoir dans le casting. En plus il a vraiment réussi à incarner la profondeur du caractère de Jesse et sans dire un mot et rien que pour ça bravo !

« Gully » est un film très sombre mais aussi très lumineux, comment avez-vous réussi à marier cette noirceur avec cet optimisme ?

Tout d’abord merci de l’exprimer car aux États-Unis peu de critiques ont saisi cette dualité. Depuis le début je me demandais comment exprimer ces deux facettes totalement différentes et éloignées et ça a été le fruit d’un travail de balance à la fois délicat et difficile. Je ne sais pas bien comment décrire ce processus mais au final il s’agissait de souligner et de comprendre à quel point la jeunesse peut être fragile et résiliente en même temps, que les choses ne sont pas si simples, pas noires ou blanches, mais bien plus subtiles et complexes au final.

La plage, le skate et les jeux vidéo sont trois des thématiques récurrentes de « Gully ». Est-ce que ce sont vos trois sources d’intérêt ?

Je n’aime pas vraiment les jeux vidéo pour être honnête, mais ils sont une bonne réflexion de l’énergie de la jeunesse mais aussi une manière de refléter l’hyper violence de la société actuelle.

Qu’est-ce qui vous rapproche de ces adolescents et pourquoi s’intéresser à leur vie au point de la filmer ?

Je travaille dans le milieu du hip-hop depuis de nombreuses années avec des artistes qui chacun ont leur propre histoire, qui m’ont souvent raconté comment ils ont été élevés, ce qu’ils ressentent aujourd’hui de cette éducation et comme elle transparait dans leur musique. J’ai eu de la chance dans ma vie de beaucoup voyager et rencontrer de nombreuses personnes tout autour du monde ce qui m’a apporté beaucoup et fait prendre conscience de différentes perspectives. Je veux utiliser cette expérience, et la force qu’elle m’a donné, pour donner la parole à des gens qui ne l’ont pas habituellement. Autrement, je vous le demande, à quoi bon faire de l’art ?

Gully c’est l’histoire d’une génération perdue. Comment envisagez-vous l’avenir pour tous ces enfants délaissés par le système américain ?

Pour être vraiment honnête, je n’en sais rien. Si la musique était juge je dirais que nous sommes encore dans un état de grande confusion même si je pense qu’on commence à apercevoir la lumière au bout du tunnel. La puissance des réseaux sociaux a permis à beaucoup de gens qui n’avaient pas de visibilité médiatique de faire entendre et partager leurs émotions, leurs vies, leur quotidien, leur histoire. Et c’est à l’art, au cinéma, à la musique, à nous créateurs, d’imposer et d’exposer ces vies d’une manière qu’on puisse apprendre d’elles et gagner en perspective. C’est de la responsabilité de tous les décideurs de faire changer ce monde, de faire en sorte que cette société minée par le patriarcat commence vraiment à changer.

Comment êtes-vous devenu photographe ?

En Australie en faisant du surf, j’étais le plus mauvais de tous mes potes surfeurs, donc j’ai décidé d’être celui qui prenait les photos. Et puis j’ai déménagé à Chicago où on ne pouvait pas surfer, alors je me suis tourné vers la musique.

Vous avez été le photographe officiel de Kanye West de longues années, comment l’avez-vous rencontré ?

J’adorais le personnage et sa musique et j’avais acheté le site kanyewest.com, et quand les agents de Kanye m’ont appelé pour me demander de le leur vendre, j’ai dit que je le leur donnais si Kanye me permettait de le photographier et notre amitié est née comme ça. Ça a été le début d’une longue collaboration qui dure toujours d’ailleurs, j’ai énormément voyagé grâce à lui, j’ai assisté à l’enregistrement et à la genèse de l’album « Donda », je l’ai suivi en tournée, j’ai assisté à son mariage…

C’est difficile de travailler avec quelqu’un comme Kanye ?

Non, je dirais plutôt que c’est constamment excitant ! C’est une des personnes les plus créatives que j’ai rencontrées et aussi quelqu’un qui demande de vous de l’excellence. Donc dès fois oui ça peut être compliqué de répondre à ses attentes, mais il vous fait vivre des expériences inoubliables ou rencontrer des personnes que vous n’auriez jamais croisé sans lui.

Vous avez appris quoi à son contact ?

Qu’il n’y a aucune règle quand il s’agit d’être créatif !

Comment avez-vous commencé à faire des clips musicaux ?

J’ai commencé avec « Welcome To Heartbreak » pour Kanye et aussi avec un clip pour les Black Eyed Peas. L’idée de m’essayer à la vidéo venait d’eux, ce n’était pas dans mes ambitions, un ami proche de Kanye, Malik Yusef, m’a raconté il y a quelques jours l’histoire à Chicago où j’étais pour les shows de Kanye. Ce dernier lui a demandé s’il voulait bien travailler avec moi sur un clip et Malik a répondu que j’étais effectivement la bonne personne, vous savez ce sont quasiment des histoires de famille et d’amour.

C’est différent de faire des clips et un film ?

Avec chaque artiste c’est à chaque fois un nouveau challenge, aujourd’hui, avec plus d’une centaine de clips à mon actif, je sais exactement comment gérer chaque nouvelle situation et c’est plus simple d’une certaine manière, donc difficile de comparer la difficulté de faire un premier film par rapport à l’aisance que j’ai pris avec les vidéos musicales. Mais on me laisse énormément de liberté quand on me demande de réaliser un clip, j’ai un immense champ d’action, je fais ce que je veux, comme je veux et avec la musique que j’aime.

Comment vous trouvez vos idées de scénario ?

J’écoute d’abord la musique, si j’aime la chanson je me considère chanceux qu’on fasse appel à moi et je commence à imaginer les images que la musique m’évoque. Parfois je plaque des idées en vrac dans l’avion, dans une voiture avec la musique qui joue à fond la caisse ou seul dans une chambre d’hôtel. Mais rarement chez moi bizarrement. J’essaie toujours de choisir les idées les plus simples et avec un environnement naturel parce qu’il n’y a pas de meilleur directeur artistique que la planète terre. C’est aussi, je l’avoue, une bonne excuse pour voyager et découvrir de nouveaux endroits.

Quelle est votre collaboration préférée ?

Il y en a beaucoup et j’ai pour chacune une excellente raison, mais disons que je viens de terminer une vidéo pour un opéra, « 7 Deaths of Maria Callas » avec l’artiste Marina Abramović, qui se déroulait récemment à Paris au Palais Garnier C’était quelque chose de nouveau pour moi, une sorte de challenge en quelque sorte, je n’avais aucune idée du résultat final et il se trouve que je trouve ça particulièrement réussi.

« Gully » de Nabil Elderkin – 1h.21mn – disponible sur iTunes Store et Amazon Prime.

Tagged:
usa
Gully
Nabil Elderkin