Mari Katayama : l’artiste qui colonise le monde de l’art, de Myspace à la Biennale de Venise

L’artiste japonaise Mari Katayama est en ce moment exposée à la Maison Européenne de la Photographie à Paris. L’occasion de revenir sur le parcours de cette artiste hors-norme, qui a trouvé le moyen de communiquer avec le monde via l’art.

par Margaux Brugvin
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14 Octobre 2021, 3:42pm

C’est une photo qui a profondément marqué la plupart de celles et ceux qui l’ont croisée dans une exposition et ont été arrêtés par un regard. Le regard fixe d’une jeune femme en sous-vêtements, posée sur un canapé comme une poupée, dans un contexte difficilement lisible à première vue. En scrutant la photo, on distingue dans l’accumulation d’objets qui la compose des morceaux de corps en tissus, un mannequin sans visage, un buste en patchwork beige, des prothèses médicales tatouées et chaussées de talons hauts, des guirlandes qui semblent être un enchevêtrement de dentelles et de cheveux, de mystérieux bocaux soigneusement rangés sur des étagères, mais aussi des boîtes ornées de coeurs enfantins, des peluches et un coussin sur lequel est imprimée l’image d’un Furby, cette chimère électronique, mi hamster mi chouette, qui faisait fureur à la fin des années 90. Au-dessus du Furby, on peut lire “looks like everybody”.

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On pourrait être plongé dans le laboratoire d’un professeur Frankenstein dont la créature est une adolescente, une jeune fille déjà sexualisée, qui accumule encore les peluches mais porte des talons et du rouge à lèvre. Quand le regard revient sur le corps de la jeune femme, on réalise qu’elle n’a pas de jambes. En l’observant plus attentivement encore, on comprend qu’elle tient dans ses mains le déclencheur de l’appareil photo. Elle est l’autrice de cette œuvre. Cette mise en scène est son fait ; ce laboratoire est le sien. Il s’agit de sa propre chambre. Elle est à la fois Pygmalion et sa statue et elle nous fixe d’un regard de défi depuis l’intérieur de sa coquille protectrice - l'œuvre s’appelle Shell - « Quel jugement oserez-vous émettre sur mon œuvre et sur moi ? »

Cette photo de la japonaise Mari Katayama est le chef-d'œuvre d’une longue série de mises en scène d’elle-même, coiffée de perruques, allongée lascivement et entourée d’objets hybrides qu’elle a cousus et assemblés. Les premières photographies de ce type étaient prises sur son lit d’adolescente, avec un appareil photo numérique de mauvaise qualité et l’assistance de sa petite sœur de 4 ans. La jeune femme les postait sur MySpace, le réseau social le plus fréquenté au monde entre 2005 et 2008. 

Ces œuvres relèvent de l’extimité. Ce concept, développé dans les années 2000 par le psychiatre Serge Tisseron, désigne le désir d’exprimer une part choisie de son intimité, de montrer volontairement aux autres des éléments de sa vie privée pour se les approprier et construire son identité. C’est une étape de la construction de soi qui a toujours été nécessaire mais qui prend une autre dimension avec l’essor des blogs et des réseaux sociaux, le cercle des personnes avec qui l’on choisit de partager notre monde intérieur ne se limitant plus au cercle familial et amical. Dans les années 2000 et 2010, nombre d’adolescents et d’adolescentes se sentant incompris ou rejetés ont trouvé dans ces nouvelles plateformes de partage un moyen d’exposer leur intériorité selon leurs propres termes. Via Youtube, Myspace ou leur blog, ils sont parvenus à toucher une communauté de personnes en mesure de les comprendre ou, au moins, de les apprécier. 

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Mari Katayama, née en 1987, fait partie de cette génération. Elle a longtemps tenté de trouver un moyen d’être admise parmi les autres, validée et intégrée. Pendant son enfance, une maladie rare empêchant les os de ses jambes de se développer la maintient à l’écart. Elle est harcelée par les autres élèves et ses professeurs s’inquiètent de ce qu’ils interprètent comme des regards de mépris et de haine qu’elle jetterait à ses camarades. Lorsqu’elle choisit, à 9 ans, de se faire amputer des jambes, c’est parce qu’elle croit que les prothèses qu’on lui a promises lui permettront de porter les mêmes pantalons et les mêmes chaussures que les autres et de finalement être acceptée. Elle ne parvient pas à se faire d’amis durant l’adolescence, et se réfugie dans la couture. Cette savoir-faire, transmis de génération de femme en génération de femmes dans sa famille, lui permet de créer de ses mains tout ce qui lui manque : des jambes de tissus, puis, peu à peu, d’autres extensions possibles d’elle-même, des créatures dont s’entourer et des objets sur lesquels porter toute son attention, son amour et sa tendresse.

Elle met en scène ce monde qu’elle a inventé et l’expose sur les réseaux sociaux. Elle est d’abord repérée par un étudiant en mode, Tatsuya Shimada, aujourd’hui styliste pour Vogue Japon, qui l’invite à participer à l’un de ses projets. Un professeur l’encourage ensuite à soumettre ses photographies à la Biennale de Gunma, consacrée aux jeunes artistes. Elle remporte un prix, rencontre des curateurs, et prend la décision d’entrer au Tokyo Art Institute.

Mari Katayama est aujourd’hui une artiste établie, consacrée à la Biennale de Venise en 2019 et exposée dans le monde entier. Elle crée toujours des objets à partir desquels elle performe. Lors d’une conférence TEDx à Kobe, elle utilise par exemple le temps qu’il lui est imparti pour échanger les prothèses qu’elle porte au quotidien contre des prothèses à talons hauts, qu’elle réserve aux grandes occasions. Elle explique ensuite à son audience qu’elle a eu l’idée de ces objets après qu’un homme qui l’avait vu performer lors d’un concert - Mari Katayama est aussi chanteuse et musicienne - lui ait déclaré que les vraies femmes portent des talons. 

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Elle crée des installations toujours plus complexes à partir de ses objets, et continue à mettre en scène son corps et son visage figés parmi l’enchevêtrement de ses poupées. Elle photographie ces compositions parfaitement maîtrisées et prolonge le processus de création en confectionnant elle-même les encadrements à partir de coquillages et de strass. Lorsqu’elle expose ses oeuvres, les photographies deviennent elles-mêmes un élément d’une installation plus large, les objets de Katayama colonisants l’espace entier, répondant aux photographies, se reflétant dans des miroirs, multipliant et fragmentant à l’infini les interprétations possible de son travail et de ce qu’elle est elle-même en tant que femme et artiste.

Son œuvre complexe et fascinante est sujette à de multiples interprétations. Elle traite de la façon dont le rapport aux autres façonne la construction de l’identité ; de comment on performe les normes sociales pour accéder au sentiment d’appartenance ; de l’impossibilité de se définir soi-même quand on ne correspond à aucune catégorie pensée par la société ou qu’on refuse ces catégories ; de stratégies de résistance et d’invention d’autres possibilités d’exister ; du refus de croire en une « essence » ou un état « naturel » et de la possibilité d’embrasser l’artificiel et la mise en scène.

La vision des regardeurs et regardeuses, le plus souvent des personnes valides, se borne au handicap de Mari Katayama. Le choc d’être confronté à un corps non normé, représenté si frontalement dans son œuvre, oblitère les autres dimensions de son œuvre, les rend invisibles. 

Au cours de presque chaque entretien avec des journalistes ou critiques, les réponses de l’artiste laissent ses interlocuteurs circonspects. Elle refuse de se laisser définir de façon réductrice comme une artiste du body positivism, qui voudrait montrer que tous les corps sont « beaux » ou « parfaits ». Elle répète qu’elle déteste avoir le rôle de l’handicapée mais refuse par ailleurs de trop en dire sur ses œuvres, de livrer une notice explicative à celles et ceux qui s’interrogent sur leurs sentiments ambivalents face à ses photographies ou installations.

La Maison Européenne de la Photographie consacre une exposition à Mari Katayama, visible jusqu’au 24 octobre 2021. L’occasion de se confronter aux mises en scènes complexes qui l’ont fait connaître et de découvrir les développements plus récents de son œuvre : d’une part, des mises en scène monumentales de fragments de son corps, aussi épurées que ses œuvres précédentes étaient encombrées. Un changement d’approche radical né du bouleversement qu’a provoqué la naissance de sa fille, le premier être humain à considérer le corps de Katayama comme sa normalité. D’autre part, on découvre l’intérêt croissant de la photographe pour les environnements profondément modifiés par l’Homme, souillés par la pollution ou partiellement détruits par un incident industriel ; des paysages qui ne correspondent plus à l’idée de « naturel » qui est la nôtre, au sein desquels des hommes et des femmes doivent pourtant continuer à vivre.

Le samedi et le dimanche, à 16h, la MEP diffuse également la première version d’un documentaire intitulé Home Again, à paraître en 2022, qui permet de s’approcher d’une compréhension de cet oeuvre dont le sens s’échappe à mesure qu’on tente de le circoncir en quelques phrases.

Margaux Brugvin tient à remercier Lou-Naëma Fischer-Barnicol, autrice d’un mémoire sur le corps photographié dans l’angle des lauréats du prix Kimura Ihei, pour son aide précieuse à la préparation de cet article.

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