Indya Moore: « La représentation des personnes marginalisées ne devrait pas commencer ni s’arrêter à ceux d’entre nous qui ont l’air privilégié »

Actrice, mannequin et activiste, Indya Moore discute des bouleversements politiques de l’année 2020 avec i-D.

par Jess Cole
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28 Septembre 2020, 1:26pm

Cet article a initialement été publié dans le premier chapitre du numéro des quarante ans de i-D (1980-2020) :  Up + Rising, qui a pour but de célébrer des voix noires extraordinaires.

i-D a rencontré plus de cent activistes et artistes, musiciens et écrivains, photographes et créatifs, à Atlanta, Baltimore, Minneapolis, Los Angeles, New York, Paris et Toronto.

Les femmes de couleur transgenres ont toujours été, et continuent à être des leaders essentielles à la cause LGBTQI+. Et pourtant, elles ont rarement été au centre de ce mouvement qu’elles ont contribué à créer et à faire grandir. On peut même dire que la face visible de l’activisme, le « gay rights mouvement » les efface complètement.

Les personnes transgenres de couleur ont beaucoup souffert et moins gagné des progrès du combat anti-raciste. Et pourtant, cette fois-ci, les choses semblent être différentes.

Les meurtres de George Floyd, Breonna Taylor, Ahmaud Aubery, les meurtres de deux femmes trans noires, Dominique Fells et Riah Milton et d’un homme trans noir Tony McDade ont catalysé le plus grand soulèvement pour la justice raciale de l’histoire des États-Unis. Tout ceci combiné avec la pause mondiale causée par la pandémie, une plateforme unique est apparue, une plateforme de solidarité, d’empathie radicale, qui a mené une majorité de personnes à entrevoir les politiques au delà de leurs sphères personnelles.

Indya Moore a toujours été très active au sein de plateformes aux intersections de la libération trans et noire. Présence vocale lors de la signature historique en 2018 de la New York Transgender anti-discrimination bill ; Création d’un catalogue des causes activistes sur Instagram ; Combat dans son intimité pour la déconstruction de formes répressives dans le language. Indya Moore fait tout cela en étant accessible, claire et éloquente.

Née dans le Bronx d’une descendance Portoricaine et Dominicaine, Indya a quitté à quatorze ans une vie de famille transphobe pour rejoindre un foyer avant de trouver refuge dans la légendaire maison de voguing Xtravaganza et poursuivre sa vie en tant qu’actrice, notamment connue pour son rôle de travailleuse du sexe transgenre, Angel Evangelista, dans le chef d’œuvre télévisuel baroque Pose. Ce drame récompensé aux Golden Globes présentait le casting avec le plus de personnes trans de l’histoire et le résultat en est une exploration étincelante et tout en nuances de la scène du voguing à New York dans les années 1980. La série est révélatrice des histoires qui sont familières à son casting et permet à Indya de reconnecter avec sa propre famille.

Depuis mon appartement à South London, j’ai contacté Indya à New York en appel video. Captivé par sa conception tellement précise et profonde de colorisme, de la transphobie, ou du réchauffement climatique, Indya parle avec une poésie qui n’est que souligné par la passion qu’elle a pour la justice sociale.

Notre conversation m’a rappelé le théoricien de la culture Bell Hooks, qui conceptualise le langage sous forme de désir : disruptif, et refusant de se limiter à des frontières. L’éloquence est une langue faite d’expressions et Indya l’utilise activement pour contourner le language jusqu’à en effacer ses bordures, jusqu’à en ouvrir grand les espaces pour décrire la multiplicité de ses expériences.

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Indya porte une veste Telfar. Bague Sewit Sium.

Comment est-ce que tu définirais « Checking your Goya »?
J’ai inventé cette phrase pour parler du culturisme, du colorisme, ou de la culture anti-noire. C’est l’éléphant dans la pièce quand il est question de ma culture Latinx. La marque Goya est un classique dans la communauté latino, mais son PDG a récemment soutenu notre président qui est clairement un suprémaciste blanc. Ce soutien montre bien comment le fait d’être blanc est perçu avec romantisme dans notre culture Latinx, c’est vu comme une ambition de succès, de pouvoir, de survie, et d’amour. Il y a tellement de tension au sein de la population Latinx car le colonialisme a effacé l’indigénisme de son peuple. On ne sait pas vraiment d’où on vient, mais on sait qu’on veut achever de grandes choses, en fait, tout ceci est infusé de suprématie blanche. Cette idée qu’être blanc c’est forcément faire de grandes choses. Et ce n’est pas vrai. Un point c’est tout.

Pourquoi penses-tu que les hommes trans sont moins représentés que les femmes trans ?
La féminité, pour raisons sexistes, est consommée de manière unique aux États-Unis. Tout ce que les hommes hétéro de base peuvent apprécier devient un produit culturel, c’est ainsi que fonctionne la patriarchie. Je veux, j’ai besoin, de voir plus d’hommes trans représentés. La perception des personnes normatives sur les personnes trans combinée avec la marchandisation de la féminité a créé selon moi une hyper visibilité, hyper vulnérabilité, hyper tout en ce qui concerne les femmes trans et les femmes. Je pense que tout cela est lié : la peur de la particularité et l’hyper fétichisation de la féminité laissent de côté tout ce qui est magnifique et précieux dans la trans-masculinité et les personnes trans masculines.

Comment le travail du sexe peut-il exister hors de la stigmatisation ?
Les êtres humaines aiment clairement le sexe. C’est une partie de nos vies tellement importante, que ce soit pour notre santé mentale, notre estime de soi, notre plaisir. La criminalisation du travail du sexe n’aide personne, ça porte préjudice à ceux qui en ont besoin pour survivre et ça fait du mal aux femmes trans qui ont besoin de faire le trottoir pour aller d’un point A à un point B. C’est tout. On a culture tellement sexy, on aime le sexe et c’est bien. On peut se mouvoir d’une manière vraiment belle pour signifier ça, on peut créer des espaces surs pour pratiquer et explorer ça, au sein de notre propre autonomie et de notre propre survie. Du moment que c’est consenti, et que tout le monde a l’âge légal, pourquoi est-ce qu’on établirait des lois pour décider de la manière dont les gens interagissent entre leurs corps et leur argent ?

Qu’est ce que ça signifie pour toi la communauté ?
Je pense que cela correspond à un groupe, quelque soit sa taille, qui se réunit autour de quelque chose de commun. Ça me fait penser à commun-auté. Mais ma définition de communauté s’est élargie par principe, pour se diriger vers une base de personnes qui se soutiennent mutuellement et qui font en sorte que tout le monde se comporte de son mieux, de son mieux pour la sureté, le progrès et l’amour de tout le monde. Quand des membres marginalisés de la communauté s’égarent, on ne doit pas s’en débarrasser, ou définir le reste de leurs vies par les pires erreurs qu’ils aient fait. Je crois que c’est ma responsabilité, en raison de la relation que j’ai avec certaines personnes d’intervenir pour les ramener dans le droit chemin.

Comment faire en sorte que plus de personnes noires et brunes s’engagent plus contre le réchauffement climatique ?
D’une certaine manière, le racisme est tellement présent qu’on ne se sent même pas faire partie de la bataille contre le réchauffement climatique. Bien sur qu’on a l’impression que ce sont les blancs qui se battent en première ligne car ce sont eux qui sont le plus célébrés mais les noirs et les personnes indigènes se battent pour cette cause depuis une éternité. La manière dont les personnes blanches ont profité du colonialisme, qui terrorise les personnes indigènes, exploite les corps humains, exploite les terres, tout cela ne fait que souligner la nécessité de renverser la tendance du climat aux côtés des personnes noires et des personnes de couleur.

C’était quand la dernière fois que tu as ressenti une joie irrésistible ?
J’ai l’impression que c’est vraiment un obstacle devant moi, que je n’arrive jamais à dépasser et qui semble évoluer à chaque fois que je passe à autre chose. Mais cette ombre d’obstacle qui se transforme, couplé avec la pandémie et la révolte m’a laissé dangereusement vide pendant un moment. Je pense qu’inconsciemment, je préférais choisir la tristesse et le désespoir plus souvent que je n’ose me l’admettre. Dans mon passé, j’ai créé une maison où je vivais avec tous ces traumas non soignés. J’ai eu l’impression que je devais revivre les périodes qui m’avaient déjà laissée quasiment pour morte pour être solidaire avec tous ceux qui continuaient de souffrir. Et puis je me suis rendue compte que c’était extrêmement toxique. J’ai donc commencé à préférer la joie dans tous les moments où j’avais l’impression que je n’en avais pas le droit. Maintenant je me sens mieux nourrie et plus ouverte aux autres. Ma première réaction c’est toujours la compassion et la présence envers ma communauté mais je me suis rendue compte que je pouvais continuer à faire ça sans pour autant être malheureuse.

Quel est la place du voguing dans la communauté queer ?
Le voguing est un langage, un hobby, un travail, un lifestyle, une culture, un sport, un art, une danse, un safe space, c’est une intersection magnifique, tournante, et géométrique des cultures afro-américaine et latino-américaine. Le voguing c’est la lettre d’amour de la diaspora africaine à l’art, à nos ancêtres, à nous-mêmes, à notre identité queer, à notre identité trans et à nos rêves. 

Est ce que tu te souviens de ta première rencontre avec le voguing ?
J’avais quatorze ans à peu près, je commençais à m’affirmer dans mon identité queer et je suis allée dans un endroit qui s’appelle le Bronx Community Pride Center. C’est là aussi où j’ai rencontré mes comparses, Dominique Jackson qui joue Electra dans Pose et Tiq Milan, un homme trans et noir. Je me souviens juste d’entendre les boom boom de la musique. J’avais peur tellement c’était fort et j’étais nerveuse d’être aux côtés d’autres personnes queer. Tout le monde était si puissant, il y avait tellement d’énergie, j’avais juste trop peur. Je me souviens de les voir danser. Je me souviens les voir faire le spin and dip. Je me souviens, je me demandais mais qu’est ce que c’est ? Et puis j’étais genre ah, oui !

Comment as tu digéré ton succès ?
J’ai vraiment beaucoup réfléchi à ce que j’étais prête à sacrifier pour la libération de mon peuple, mais je pense aussi que cet appel du sacrifice personnel est trop souvent attendu des personnes marginalisées. Il y a toujours des manières de changer le paysage social et politique à travers les histoires que je raconte à l’écran ou en dehors de l’écran. Mais je reste quelqu’un de mince, je peux passer pour quelqu’un de normatif, ma peau est relativement claire, et la texture de mes cheveux est celle que beaucoup de monde préfère voir lorsqu’il est question de cheveux noirs. La représentation des personnes marginalisées ne devrait pas commencer ni s’arrêter à ceux d’entre nous qui ont l’air privilégié, parce que dans ce cas, on ne fait que reproduire les valeurs de la suprématie blanche.

Si vous pouviez raconter une histoire, qu’est ce que ce serait ?
Surement de la science fiction, ça stimule vraiment mon imagination et je pense que ça met au défi les gens de réfléchir plus en profondeur. Je veux créer des histoires qui créent plus de place pour la nuance, parce que, à la fin, rien n’est binaire et tout est compliqué.

Crédits


Photographe Tyler Mitchell
Fashion director Carlos Nazario

Cheveux Jawara chez Art Partner utilise Oribe.

Maquillage Raisa Flowers utilise Pat McGrath Labs.

Set Design Julia Wagner.

Manucure Dawn Sterling.

Assistants photographe Zack Forsyth, Daniel Johnson et Katie Tucket.

Assistants styliste Raymond Gee, Claire Tang, Christine Nicholson et José Cordero.

Assistant cheveux Matt Benns et Latisha Chong.

Assistant set design Marcs Goldberg, Dylan Bailey et Hayley Stephon.

Directeur de casting Samuel Ellis Scheinman for DMCASTING.

Assistant Casting Alexandra Antonova.

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