Courtesy of Alex Brunet

Bonnie Banane : « Mon album est une ode à notre planète »

Attendue depuis de plusieurs années, Sexy Planet, le premier album de Bonnie Banane, est une franche réussite. On imagine même volontiers une relation riche, longue et passionnée avec ces chansons aussi visuelles qu’évasives.

par Maxime Delcourt
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13 Novembre 2020, 10:00am

Courtesy of Alex Brunet

Il y a quelque chose de fascinant à rencontrer Bonnie Banane quelques semaines après avoir pu s’entretenir avec Ichon. On se souvient alors que ce dernier, lors d’une interview riche en confidences, vantait les mérites de son amie, impressionné par sa « vision artistique » et « son ambition ». Surtout, on prend conscience qu’Ichon et Bonnie Banane ont un certain nombre d’obsessions communes : l’indépendance d’esprit et le goût des imperfections, malgré des œuvres relativement soignées, mais aussi une recherche d’identité, la volonté de trouver la meilleure forme d’expression possible, la plus juste, sans se presser. Malgré les sollicitations, malgré l’attente et malgré l’envie d’enfin dévoiler un premier long-format : « Je bosse sur Sexy Planet depuis fin 2016, confesse-t-elle, la voix soulagée, typique de ces artistes qui se libèrent enfin d’un projet resté longtemps en gestation. C’est un long processus, mais je voulais vraiment trouver le bon set-up, garder mon indépendance et éviter certains pièges dans lesquels on peut tomber lorsqu’on en est encore aux prémices de sa carrière. Là, je suis très fière de voir ce premier album sortir aujourd’hui. S’il avait été publié avant, je n’aurais pas pu rencontrer des producteurs comme Varnish La Piscine, Théo Lacroix, Ponko, Prizzly ou encore Para One ».

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Véritable touche-à-tout au sein du paysage français, passé en vingt ans du rap bordélique de TTC à des projets plus orchestrés, destinés ou non au cinéma, ce dernier a joué un rôle fondamental pendant l’enregistrement de Sexy Planet. « Quand je l’ai rencontré à Paris, il m’a tout de suite encouragé à ramener mes idées. C’est bête, mais c’est la première fois qu’un producteur me propose de travailler ainsi, et c’est clairement ce qui m’a permis de définir les grandes lignes de l’album. Tout est très intellectualisé avec Para, c’est un vrai érudit et je me dois de le remercier pour tous ses conseils. »

Sur l’album, Para One a notamment composé « Limites », sans doute le seul morceau de Bonnie Banane à accepter la frontalité, l’engagement, à prendre l’auditeur en grippe pour mieux l’inciter à se pencher sur un sujet de première importance : le viol. Avec, toujours, ce sens du contrepied qui fait de la Parisienne, jusqu’ici habituée aux collaborations (Jazzy Bazz, The Hop, Flavien Berger), une artiste à part : « C’est vrai que, contrairement aux autres morceaux de l’album, « Limites » a quelque chose de plus frontal. Mais l’idée n’est pas d’aborder ce thème en tant que victime. Ici, je ne réclame rien, je suis simplement combative, je menace. L’idée était de revenir à la base du viol, d’en parler de façon agressive et pédagogique. »

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Idéalement, Bonnie Banane dit qu’elle aimerait bien que ce morceau, qu’elle a envisagé comme une sorte de freestyle, l’enregistrant en à peine deux prises, puisse accompagner la vie des auditeurs, « un peu comme « Statue », un titre que j’ai composé en 2016, suite à une rupture, et qui semble avoir touché beaucoup de meufs ayant connu la même situation. » Cette « zinzin », telle que se définit en introduction, cite alors les morceaux qui la replongent automatiquement dans une époque, un contexte. Il y a déjà « Playa Playa », sur le premier album de D’Angelo : « Ça été mon réveil pendant trois ou quatre ans quand j’étais ado. Je sens encore l’odeur de l’encens dans ma chambre quand je le réécoute. » Il y a aussi « Regulate » de Warren G et Nate Dogg : « C’est clairement la chanson de mon enfance. Je me vois encore baisser les vitres de la voiture et écouter le son à fond, même en hiver. » Il y a enfin « My Favorite Things » de John Coltrane, « une musique que j’associe au train, dans le sens où je l’écoutais constamment dans les transports il y a quelques années ».

Maintenant qu’elle est en capacité de composer ses propres classiques, Bonnie Banane refuse de regarder sa musique à travers une vitre embuée, un vitrail ou toute autre chose susceptible d’empêcher la lumière d’entrer dans ses chansons, qui baignent globalement dans l’optimisme et forcent à siffloter sur une chaise longue, les yeux rivés vers l’horizon, avec pour seule expression ce « waouh » qu’elle s’amuse à répéter à plusieurs reprises tout au long de l’album. « Souvent, les artistes ont tendance à écrire après un trauma. Personnellement, je suis rapidement venue à me dire que je ne voulais pas un disque plombant. J’ai préféré partager des énergies positives plutôt que de balancer tout ce qui ne va pas uniquement parce que ça me fait du bien. D’autant que si je défends ce disque sur scène, je vais devoir interpréter ces chansons des dizaines de fois, alors autant éviter de m’enfermer dans une spirale négative et faire en sorte de sortir grandie d’un tel projet. »

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C’est réussi : Sexy Planet apporte son lot d’excentriques et exotiques mélodies, portées par un sens de l’interprétation possiblement hérité de sa formation en art dramatique, entre incantations ferventes et murmures tendres, et des refrains dont on ressort systématiquement radieux, l’esprit apaisé, presque rêveur. On parlerait presque de sunshine R&B si les codes du genre n’étaient pas à ce point bousculés par un groove funk, un amour du format chanson semblable à celui défendu autrefois par Brigitte Fontaine, des harmonies moyenâgeuses (« Les bijoux de la Reine »), une ode au « Cha-Cha-Cha » et des incartades rythmiques qui transportent illico dans le cosmos. 

Par le passé, toutes ces intentions, relativement hybrides, paraissaient moins abouties, moins affirmées. Si bien que les meilleurs morceaux de Bonnie Banane semblaient être ceux où elle prêtait sa voix à d’autres artistes, comme sur « Le code » de Myth Syzer où, en plus de sublimer la prononciation du mot « password », elle se jouait déjà des ambiguïtés. « Quand j’ai écrit : « C'est bizarre, quand je me penche/Ça coule mieux, c'est étrange », beaucoup de petits vicieux me demandaient si je faisais là un sous-entendu coquin. Alors que je faisais simplement allusion à cette fois où mes larmes se sont mises à couler en me penchant vers l’avant, comme si la gravité m’aidait à pleurer. » 

Aujourd’hui, dit-elle, il s’agit toujours de jouer avec les doubles-sens, d’entretenir cette dualité inhérente à sa musique : entre un songwriting raffiné et une production dingue, entre des chants langoureux (« Mauvaise foi ») et des mélodies euphoriques (« Sexy Planet »), entre une quête de spontanéité (« Le titre de l’album m’est venu ainsi, en regardant la Tour Eiffel et en me disant : “Oh, sexy planet” ») et de véritables réflexions. Sur la vie ; sur les relations amoureuses ; sur les formes musicales et sur cette Terre, si belle, si précieuse : « Sexy Planet, c’est une ode à notre planète, un peu comme si je complimentais la Terre pour qu’elle soit gentille avec nous, qu’elle nous pardonne de la maltraiter ainsi. » Le concept est clair, le propos également : « Je veux qu’un enfant puisse me comprendre, je tends vers la simplicité. L’idée, c’est que l’on comprenne chacun de mes mots, d’où cette mise en valeur de ma voix et ce mixage qui aère des morceaux très riches musicalement. » Une identité sonore avec laquelle elle souhaite déjà rompre à l’avenir : « À présent, j’ai envie d’explorer d’autres univers, d’autres sons. J’aimerais revenir à quelque chose de plus rustique, de moins produit, et surtout, travailler avec davantage de meufs. »

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