Courtesy of Oceane Harati

Nouvelle garde à la Biennale de Dakar

Avec plus de 450 événements culturels qui ont eu lieu dans la capitale du Sénégal, i-D cinq profils incontournables de cette édition 2022.

par Dior Sow
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13 Juin 2022, 3:52pm

Courtesy of Oceane Harati

Sur la presqu'île de Dakar l’expression “art de vivre”  prend tout son sens. Marcher, manger, prier, le geste est performance, la vie est rituelle. C’est peut être cela qui rend Dakar un terreau aussi fertile pour les jeunes talents et projets émergents. Si la Biennale de Dakar est le jardin où toutes les fleurs éclosent alors ce dernier à bien changé depuis la dernière édition. Dans un système culturel bien établi on remarque que les initiatives et expositions qui sortent du lot viennent d’une nouvelle garde de projets culturels naît et mûrit pendant les années introspectives de la pandémie. Zoom sur les 5 profils à ne pas manquer pendant cette biennale.

Kehinde Wiley

S’il y a bien une personne qui a su mettre le coup de projecteur sur la capitale durant ces dernières années, c'est bien l’artiste américain Kehinde Wiley et son projet de résidence tout droit sorti des fantasmes de l’African Dream : BlackRock. Depuis maintenant trois ans BlackRock propose aux artistes du monde entier de venir s'immerger en Afrique de l’Ouest le temps d’une résidence. Lovée au fond d’une impasse du quartier sablonneux de Yoff, l'impressionnante bâtisse qui abritent ces aventuriers modernes est un oasis de paix qui a permis aujourd'hui à 40 artistes pluri-disciplinaire de partager leur temps entre introspection face à l’océan et immersion dans le gentil chaos de la capitale. Inspirée de sa propre expérience au Studio Muséum à Harlem, Kehinde Wiley voit en ce projet l’opportunité de créer plus de dialogue dans le monde de l’art mais aussi en Afrique de l’Ouest plus généralement. La résidence s’attache à développer des relations fortes avec l’artisanat local et ses ambitions d'échanges culturels semble ne pas s'arrêter là au vue de l’ouverture prochaine d’une deuxième résidence au Nigeria dans la ville portuaire de Calabar. Kehinde Wiley lui continue dans sa difficile balance entre artiste et institution. L’exposition BlackRock 40 était sans aucun doute le rouleau compresseur de cette Biennale des Arts, un projet d’envergure qu’il mène en parallèle de son travail de peintre car Kehinde, après Obama, s’attelle à construire une collection de portraits de chef d’etats africains.  

La Biennale de Dakar en 3 mots ? Enracinée. Dynamique. Radical.

Pourquoi s'intéresser à BlackRock40 ? C’est une magnifique collection de ce qui est peut être le meilleur travail contemporain à travers le monde, une grande exposition internationale amenée aujourd’hui pour le public à Dakar. Je pense que cela à de grandes conséquences sur la manière dont les gens perçoivent un projet d’art en Afrique. Et puis il y a juste quelque chose d’extraordinaire qui se passe en ce moment en afrique de l’Ouest, c’est excitant, c’est glamour, c’est un véritable tempo ! BlackRock rentre dans cette dynamique. 

Agences Trames

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Dans un hangar désaffecté qui floute la frontière entre la rue et l'exposition,Riad, Mareme et Fanny sont débordés par l’accrochage de l’exposition qui a lieu le soir même. Ils sont les trois esprits en tête de proue de l’Agence Trames, un projet atypique né presque par hasard après la biennale de 2018 et niché en plein cœur du centre ville de Dakar. Cet immeuble brut et “gardé dans son jus” est un véritable lieu de vie entre ses installations d’art dans le hangar, ses expositions à travers les étages et son rooftop apprécié par les oiseaux de nuit de la capitale…Içi l’art est prétexte à la (re)connection et surtout à la discussion. Pour l’Agence Trames le message passe avant la technique et sous l’égide de Riad, dakarois pure et ancien sociologue à la Sorbonne, les artistes sont encouragé à mener une réflexion personnelle sur les sujets de notre époque : surpêche, tiraillement culturel, religion…l’immeuble devient média et même les fêtards endurcis ne peuvent échapper à son contenu en chemin pour la terrasse.La trame du roman ou celle du tisserand…rester le cadre et non le centre..Ils nous disent que le plus grand défi de Trames est de rester fidèle à son identité alors que le projet attire de plus en plus d’attention à Dakar et en dehors  des frontières du Sénégal. 

La biennale de Dakar en 3 mots ? Senegal. International. Humain.

Pourquoi s'intéresser à Trames ? Pour la vie, pour la mort et pour l’amour ! 

Votre highlight de la biennale ? Le travaille pas assez reconnu de Fally Sene Sow dans le IN de la biennale. 

IN ou OFF : Difficile. Trames c’est le OFF, et Babacar Diouf qui est dans le OFF de Trames à reçu un prix du IN, comme quoi il faut savoir se faufiler entre les deux. 

DeepFry.io

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“L’individualité au service de la communauté, c’est ça le mantra d’un artrepreneur”, c’est ce que nous raconte Papi Wane qui a fait de ce terme l’essence de sa vie. Artiste visuel, designer, co-fondateur de Dakar Lives…il fait partie de la génération des “slashers”, ces millenials aux multiples casquettes que rien n'arrête et il lance cet année avec, entre autre, le DJ et musicien Dawit Eklund le projet DeepFry.io. DeepFry c’est le web pour et par l’Afrique mais ne vous y méprenez pas : cela commence avant tout dans la vraie vie. Dans une villa du quartier des Mamelles, DeepFry rassemble une communauté de jeune créatifs dans un espace qui aura vocation à faire passer les idées de l’Ipad à la réalité : studio photo et d’enregistrement, screen print, espace d’exposition, café et lieu de rencontre… L’idée est de donner les outils de faire mais aussi de vendre grâce à un concept store dans la ville et une plateforme sur le web3. L’équipe derrière DeepFry en est bien consciente : aujourd’hui si l’on veut s’éduquer au marché de l’art il est presque impossible d’ignorer l’impact de la crypto sur ce dernier. Ils veulent donc permettre à de jeunes artistes africains de pouvoir aisément proposer leurs œuvres en NFT, des NTFs qui pour la plupart existeront aussi dans le physique, nous précisent Papi. La cible : le marché des collectionneurs africains d’abord et puis bien sûr un public plus global par la suite. Quand on leur pose la question de la direction artistique du projet, ils nous répondent avec taquinerie : “Sandaga!”, le marché iconique de la capitale sénégalaise. Lui-même éclectique, vivant et au service de la communauté. 

Highlight de la biennale ?  L’installation de Nio Far by Milcos et TheMatters Art Project.  

IN ou OFF : On est dans le IN cette année mais je dirais OFF. 

Océane Harati

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Courtesy of Oceane Harati

Petite mais costaude : voilà ce qui définit bien la OH Gallery de Océane Harati. Née et grandit à Dakar, cette dernière à eu une enfance dans les périphéries du monde de l’art et ses visites de galeries lorsqu’elle étudiait à Paris lui on souvent fait ressentir avec force l’élitisme sectaire du milieu. C’est peut être pourquoi lorsqu’elle débute OH il y a 3 ans qu’elle décide immédiatement de mettre un focus sur les processus de médiation pour montrer à son public que tout le monde peut s’initier au monde de l’art. À OH Gallery, on peut payer une œuvre de manière mensuelle et il existe une sélection de dessins à prix doux pour permettre à tous de faire son premier achat d’art. Néanmoins il ne faut pas s’y méprendre, sa curation d’artiste est personnelle, internationale et pointue, ce qui a permis à la galerie de se faire repérer rapidement et lui a valu un ticket pour Art Basel cet automne.  Pour elle, la biennale représente une occasion de remettre les points sur les I et de montrer à tous que les galeries africaines parlent aujourd’hui d’égal à égal avec les grands noms du monde de l’art. Océane Harati est aussi une jeune femme qui croit fort au lien entre art et dévelopment, elle travaille main dans la main avec les écoles et institutions publiques et prévoit l’année prochaine un “Projet Container”, deux contenaires géant transformés en gallerie itinérante et qui vont parcourir le public pour palier au désert culturel…

La biennale en 3 mots ? Professionnelle. Avant Gardiste. Passionnante.

Pourquoi s'intéresser à OH Gallery ? Artiste géniaux, un store pour tous les acheteurs et notre programme de médiation car il n’y a pas d'âge pour s’initier à l’art et à la culture.

Highlight de la biennale ?  Emmanuel Tussore à l’ancien Palais de Justice et ému au larmes par Binta Diaw à la Galerie Cécile Fakhoury. 

IN ou OFF : difficile…les deux, IN c’est des artistes d'exception mais dans le OFF la ville est habitée et on peut se laisser porter et puis j’adore voir les bannières du OFF flotter au vent. 

Sophie Zinga

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Si l’Afrique représente la nouvelle frontière dans l’industrie globale de la mode alors les cursus éducatifs mode sur le continent sont une inévitable prochaine étape, voilà ce que nous dit Sophie Zinga, une alumni de Parsons qui n’a jamais laissé tomber son amour des questions de développement. Dans le contexte d’art et design qu’est la biennale elle veut ramener sur la table la trop souvent oublié industrie de la mode  et son potentiel économique énorme pour le continent. Elle est à la tête du projet Dakar Design Hub, un institut éducatif tourné vers les métiers de la mode et du textile et basé contre toute attente dans la petite ville côtière de Popenguine. Le Hub propose pour l’instant des programmes à de petites cohortes d'étudiants mais à l’intention de devenir université d’ici l’horizon 2025. L’objectif est clair : combler les lacunes d’une industrie segmentée et apporter aux jeunes designers africains les outils nécessaires au développement de leur labels. Sophie Zinga voit loin dans le futur et se rend bien compte de la nécessité de nouvelles infrastructures sur le continent. À quoi ressemble le futur de la mode africain  ? Voilà la grande question qu’elle a posée lors du lancement du Dakar Design Hub pendant la biennale. Son événement “Ode to Africa” a rassemblé plus de 200 personnes : acteurs de l’industrie, membres d’institutions et simples curieux qui ont partagé leur temps entre les différents workshops et talks de la journée. Un présage de bonne augure en somme pour le Hub.  

La biennale de Dakar en 3 mots ? Eclectique. Innovativante. Inclusive.

Pourquoi s'intéresser au Dakar Design Hub ? Un support nécessaire pour la création mode en Afrique et une institution éducative loin des sentiers battus. 

Highlight de la Biennale ? Le IN au Palais de Justice. 

IN ou OFF ? In et OFF mais le IN pour son importance et sa significance vis à vis des artistes établis et du comité de la biennale. 

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Mallory Lowe et Damien Ajavon

Se découvrir et puis se raconter dans la trame du tissage : voilà le pari que se sont donné Damien Ajavon, amoureux de la fibre et Mallory Lowe, photographe de formation…Basés respectivement à Oslo et Montréal, les deux amis sont passionnés d’archives ce qui les a conduit a passé énormément de temps sur les terres familiales, au Sénégal et au Cameroun, à apprendre les secrets des tissages Manjak et Ndop. Leur collaboration amène avec beaucoup de poésie une co-existence et un dialogue diasporique entre les deux savoir-faire. Dans l’air immobile de la Galerie WAO, derrière des rideaux lourds et opaques, ils présentent une installation inspirée des cabinets de curiosités et qui se lit comme un journal ouvert sur leur processus de recherche. C’est intime : les tissages sont à moitié achevés et les photos au mur sont épinglées au milieu des échantillons…Il s’agit içi de déconstruire le perfectionnisme des métiers d’art mais aussi admettre que la construction de la mémoire familiale et ancestrale est un processus sans fin. Mallory et Damien sont en début de carrière et se rendent bien compte de leur rôle dans ce dialogue transgénérationnel, ayant grandi à l’extérieur du continent il voient dans des événements tel que la biennale une opportunité incroyable de rentrer en dialogue avec leur pair et de réaffirmer le sens de leur travail. Expositions, résidences, publications..leur agenda 2023/2024 et déjà bien rempli et la route pour eux semble longue et radieuse. 

La biennale de Dakar en 3 mots ? Effervescent, Riche et Surprenante.

Pourquoi s'intéresser à votre travail ? Comprendre un processus textile, découvrir le Ndop et puis juste par curiosité !

Highlight de la Biennale ? Emmanuel Tussore dans le IN et le travail d’archives remarquable de Tuan Andrew Nguyen à la RAW Material Company.

IN ou OFF ? OFF !

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