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À Montreux, avec ceux qui offrent au jazz une seconde jeunesse

i-D s’est immiscé dans les backstages du Montreux Jazz Festival pour comprendre comment le jazz se réinvente entre les mains d’une nouvelle génération d’artistes prêts à faire résonner la modernité de ce genre musical.

par Maxime Delcourt
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15 Juillet 2022, 10:15am

@EmilienTim

À Montreux, petite ville suisse située à une heure de Genève, bordée par les montagnes et le lac Léman, la musique est partout. Il y a bien évidemment cette statue de Freddie Mercury qui trône à l'entrée de la commune. Il y a aussi ces histoires qui s’échangent dans la rue, au sujet de David Bowie, qui a séjourné ici, et des nombreuses légendes qui ont performé dans les environs (Nina Simone, Prince, Quincy Jones). Il y a surtout le Montreux Jazz Festival, un évènement qui, depuis 1967, participe grandement au dynamisme de la ville. À son mythe également. 

Jackie Apostel
©TheaMoser

Il y a effectivement de quoi être impressionné par cette grosse machine, dont la bonne tenue est aujourd’hui permise par le travail de 1 700 personnes. Ce sont eux, salariés et bénévoles, qui se démènent début juillet pour faire vivre l’évènement pendant seize jours. L’idée ? Faire du Montreux Jazz Festival une « maison pour les artistes » ; un endroit classe et reposant, où il n’est pas rare de croiser une tête d’affiche du festival en train de jammer à 5h du matin avec d’autres musiciens ; un événement aussi institutionnel qu’ouvert aux nouvelles musiques. Un seul coup d’œil à la programmation de l’édition 2022 suffit à en témoigner. Aux côtés des jazzmen, d’autres noms attirent l’attention : La Fève, Björk, Lous And The Yakuza, Laylow, Parcels, Stormzy, voire même la fine fleur de la pop francophone actuelle (Iliona, Emma Peters, Lewis OfMan, Odezenne, etc.). 

Jackie Apostel
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Étonnant ? Pas tant que ça quand on sait que les festivals rock (Les Eurockéennes, Rock en Seine, etc.) accueillent eux aussi de nombreux artistes hip-hop ou électro. Problématique ? Pas vraiment : il s’agit là de rester ouvert à la création contemporaine, mais aussi de créer des connexions entre différentes musiques, différents publics. C’est du moins que prétend le programmateur du Montreux Jazz Festival : « On part du principe que le jazz est un état d’esprit, une volonté de croiser les genres, explique Mathieu Jaton, tandis que les techniciens s’activent tout autour dans un style vestimentaire bien à eux (short noir, t-shirt noir, boots noires). Pour nous, ce sont les racines de la musique moderne. Et puis ce festival a toujours été ouvert à d’autres musiques : dès la première édition, en 1967, il y avait des artistes rock ou soul. »

BlackPumas
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De passage pour la première fois au Montreux Jazz Festival, Lazy Flow ne dit pas autre chose. S’il a pu être étonné d’être programmé au sein d’un tel évènement, le DJ parisien, résident de La Créole, comprend totalement cette volonté de ne pas « tourner en rond » et de « renouer avec l’essence même du jazz » : une musique marginale. « Et puis ça incite sans doute un public plus jeune à découvrir le jazz, à créer des liens entre les genres », ajoute-t-il. Lazy Flow est-il conscient à ce moment-là de faire écho à une nouvelle génération de jazzmen, essentiellement basée en Angleterre, qui ose tout, principalement quand il s’agit de faire bouger les hanches et de prôner le mélange des cultures ? Peut-être pas. Toujours est-il que son analyse fait parfaitement écho aux démarches de Nubya Garcia et Yussef Dayes, tous deux programmés au Montreux Jazz Festival. Parce qu’ils incarnent une évidente liberté d’esprit. Parce qu’ils sont incapables de se contenter de jazz, de soul, de musiques latines ou d’afrobeat, préférant à cela accueillir toutes ces sonorités et en orchestrer les noces dans d’intenses mélodies. Et parce qu’ils « prouvent à eux seuls que le jazz n’est plus destiné aux grands parents. C’est désormais hype d’en écouter. »

Mathieu Jaton dit vrai : voilà quelques années déjà que le jazz connaît un nouveau souffle, bousculé dans ses certitudes par des labels avant-coureurs (International Anthem), des artistes (Kokoroko, Makaya McCraven, Shabaka Hutchings) et des collectifs (Ezra Collective ou Katalyst, récemment sollicité par Kendrick Lamar et Beyoncé) prêts à traduire leur métissage, familial ou culturel, dans des morceaux explosifs, ouverts à l'inconnu et profondément vivants. Assister aux concerts de Nubya Garcia et Yussef Dayes, pour ne citer qu'eux, c'est donc voir des artistes qui tournent le dos à la sédentarité, qui expérimentent à tout-va et qui refusent d'envisager le jazz comme un genre musical figé dans une esthétique bien définie, que l'on écoute tranquillement installé dans un fauteuil en se grattant la barbe. Le jazz, tel qu’ils l’envisagent, est une musique vibrante, qui reprend les préceptes des maîtres du genre (la liberté, la modernité) pour les reformuler au sein d'un répertoire hybride, séduisant car imprévisible. « Finalement, le jazz est à l'image de Montreux, conclut Mathieu Jaton. On a beau en connaître tous les recoins, on sait pertinemment que tout peut arriver. »

Remerciements à Audemars Piguet, partenaire officiel du festival.

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