Gauche: PHOTO par PL GOULD/IMAGES/GETTY IMAGES. Droite: 

PHOTO par LARRY BUSACCA/GETTY IMAGES

Les sept commandements selon André Leon Talley

Voir la beauté dans les petites choses de la vie ou s’engager pour le changement, voici une partie de l'héritage que laisse derrière lui l'un des grands noms de la mode.

par Mahoro Seward
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24 Janvier 2022, 11:18am

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Le décès d'André Leon Talley est une tragédie incommensurable, non seulement pour la mode, mais pour le monde entier également. Titan de la pop-culture, le critique de mode, auteur et ancien directeur de la création chez Vogue a façonné le visage de l'industrie d’aujourd'hui. Si sa mort appelle certainement un deuil solennel, c'est aussi le moment d'apprécier l'ampleur de l'héritage qu'il laisse derrière lui.

Élevé dans le Sud des États-Unis à l'époque de la ségrégation, son histoire avec la mode a commencé en 1974 lorsqu'il a fait un stage sous la direction de Diana Vreeland, l'ancienne rédactrice en chef de Vogue et la directrice du Costume Institute au Met. Il a ensuite occupé des postes de plus en plus importants à Interview, WWD, W et au New York Times, avant d'arriver chez Vogue en 1983 en tant que directeur de l'information mode. Il est devenu directeur de la création du titre en 1988, l'année de l'arrivée d'Anna Wintour, et a occupé le poste de rédacteur en chef jusqu'en 2013. Il était également un auteur accompli, rédigeant des livres dont Valentino, A.L.T. : A Memoir, A.L.T. 365+, et plus récemment, son best-seller, The Chiffon Trenches. En 2020, la France lui a décerné le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en raison des services qu'il a rendus à la culture du pays.

Malgré tout ce qu'il a accompli, ce qui lui survivra le plus, c'est son esprit bien à lui. André aimait vraiment la mode, c'était sa raison d'être. Sa passion s'accompagnait d'un savoir encyclopédique, qui se ressentait fortement dans ses écrits, comme dans sa chronique mensuelle dans Vogue, "Style Fax". Il était clair pour quiconque le voyait - ne serait-ce qu'en photo ou au cinéma - que c'était un homme déterminé à vivre sa vie comme il l'entendait, avec opulence et excentricité, et surtout avec fierté.

S'il a été une source d'inspiration pour beaucoup, il a été un phare pour les créateurs en devenir et particulièrement ceux issus des communautés noires et métisses, traçant à lui seul un chemin vers les plus hautes sphères de l'industrie que beaucoup ont empruntées par la suite. Souvent la seule personne noire au premier rang pendant une bonne partie de sa carrière, il était la preuve vivante que les opportunités que l'on pensait autrefois hors de portée ne l’étaient pas. Comme vous le verrez probablement dans de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux ces jours-ci, André a ouvert la voie pour beaucoup d’entre nous.

Pour marquer le décès de l'un des véritables titans de l'industrie de la mode, nous rassemblons ici quelques-unes des plus grandes leçons de vie qu'André Leon Talley nous a enseignées lors de son séjour sur terre.

Connaître son métier

Dans un monde où l'information est accessible au bout de nos doigts, André était l'un des rares à avoir toutes les ressources dont il avait besoin bien organisées dans sa tête. Il était "l'un des derniers de ces grands rédacteurs de mode qui savent ce qu'ils regardent, savent ce qu'ils voient, savent d'où ça vient", a déclaré Tom Ford dans le documentaire de 2017, L'Évangile selon André, capable d’identifier n'importe quelle référence en un clin d’oeil. Le fait qu'il soit un féru de l'histoire de la mode est bien naturel, étant donné le rôle crucial qu'il a joué dans cette histoire.

Si le ciel est la limite, alors visez l'espace !

Le Sud ségrégationniste n'est pas l'endroit où commence l'histoire de la plupart des figures de proue de la mode, mais c'est là, à Durham, en Caroline du Nord, que celle d'André Leon Talley a commencé. Élevé par sa grand-mère, elle-même passionnée de mode, son intelligence brute, sa soif de connaissances et sa ténacité lui ont permis de décrocher une place à l'université de Caroline du Nord à la fin des années 1960, où il a obtenu une licence en littérature française, puis une bourse pour une maîtrise à l'université de Brown (l’une des universités faisant partie de l’Ivy League). De là, son chemin vers les sommets les plus élevés de la mode s'accélère lorsque Diana Vreeland, reconnaissant ses talents alors qu'il est stagiaire pour elle au Met, lui offre un emploi chez le magazine d'Andy Warhol, Interview. En l'espace d'un an, il était à Paris, à la tête du bureau français de WWD, et ouvrait la voie en étant le seul grand rédacteur noir présent aux défilés. Les quasi cinq décennies qui ont suivi font évidemment partie de l'histoire de la mode.

Vivre pour le plaisir de la beauté

"C'est une famine de beauté, chérie ! Mes yeux sont affamés de beauté !" est l’expression qu’on ne peut oublier d'André dans L'Évangile selon André, et en effet, rares sont ceux qui étaient aussi avides de la mode dans ce qu'elle a de plus opulent et de plus sublime. Décadent des temps modernes, André était un esthète au sens propre, vivant sa vie dans une quête constante de la beauté transcendante, quelle que soit sa forme. Que ce soit par son penchant pour les capes géantes et ornées ou par ses amitiés étroites avec Diane von Furstenberg, Karl Lagerfeld et Manolo Blahnik, il a vécu sa vie comme un conte de fées - et l'a souvent décrite comme tel. Si vous en cherchez la preuve, rien de tel que notre revue des looks les plus emblématiques du prince héritier de la mode.

Soyez gentil, même si le monde ne l'est pas

Tous ceux qui ont connu ou parlé à André se souviendront de sa sensibilité, de sa gentillesse et de sa générosité d'esprit. Bien qu'il ait invariablement donné le meilleur de lui-même au monde, ce qu'il recevait en retour était souvent tout sauf amical. Comme il l'explique dans ses mémoires de 2020, The Chiffon Trenches - qu'il nous décrit comme une chronique de "la vie dans les tranchées" de l'industrie de la mode - sa carrière a été marquée par des micro-agressions et des cas manifestes de racisme, ainsi que par des commentaires cruels sur sa taille. Malgré les traitements au mieux mesquins, au pire sectaires qu'il a subis, il est toujours resté gentil au plus profond de lui-même, faisant constamment de son mieux pour améliorer les espaces dans lesquels il évoluait.

Éduquer la prochaine génération

Dans un hommage posté sur Instagram, Pierre M'Pelé, responsable du contenu éditorial de GQ France, écrit : "ALT a dit un jour : 'Je voudrais qu'on se souvienne de moi comme de quelqu'un qui a eu un impact sur la jeune génération — que je les ai soutenu et que je leur ai appris à poursuivre leurs rêves et leurs carrières, à laisser un héritage'''. En effet, c'est exactement ce pour quoi on se souviendra de lui, des talents qui sont des icônes à part entière. Un exemple notable est John Galliano, dont le défilé SS94, comme l'explique TikToker @pierrahh, a été essentiellement monté sur l'ordre d'André, le poussant sur le chemin du podium auquel il est monté par la suite.

Si vous pouvez changer les choses, faites-le

Alors que les conversations autour du statut d'André en tant que figure de proue des talents noirs se sont amplifiées dans le sillage de la prise de conscience raciale de la mode, il s'est fait le champion d'une plus grande diversité dans le secteur depuis le début de sa carrière. Les années 1990, nous a-t-il dit, ont marqué un tournant particulier pour André : "J'étais très conscient d'avoir une voix et de devoir l'utiliser", a-t-il déclaré. "J'essayais de contribuer de toutes les manières possibles, mais je contribuais discrètement - je ne le faisais pas avec tambours et trompettes. L'un des exemples les plus durables de son engagement à placer la diversité dans son travail est peut-être une séance de photos dans l'édition de mai 1996 de Vanity Fair, un hommage à Autant en emporte le vent dans lequel il a fait jouer à Naomi Campbell le rôle de Scarlett O'Hara - une sorte d'anomalie à une époque où l'on voyait beaucoup moins souvent qu'aujourd'hui des mannequins noirs au premier plan.

S'amuser

Par-dessus tout, André a toujours dégagé l'aura de quelqu'un qui s'amuse - quelqu'un qui reconnaît le privilège de pouvoir consacrer sa vie à sa plus grande passion, et qui en est reconnaissant. Qu'il s'habille, qu'il écrive sur le sujet ou qu'il le regarde, il aborde la mode avec une fascination d'enfant, ignorant les conventions concernant ce qu'il doit porter ou ce qui est en vogue. Lorsqu'il a interviewé Rihanna sur le tapis rouge du Met Gala 2015 - l'année où elle a porté cette robe Guo Pei à l'or rose qui a fait l'objet d'un mème - il l'a exhortée à "boire le moment". Lorsqu'il s'agissait de sa propre vie, André était l'un des rares à tenir compte de ses propres conseils.

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