Dr Martens

Pleins feux sur la nouvelle collab entre A-COLD-WALL* et Dr. Martens

Entretien avec le déjà iconique créateur Samuel Ross et la marque emblématique d’un certain patrimoine britannique au sujet de leur collaboration fraîchement rendue publique.

par Joe Bobowicz
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07 Mars 2022, 9:53am

Dr Martens

Des jeunes gens font la moue tandis que vrombissent des motocross alentour. Une telle scène caractéristique de la jeunesse britannique se trouve à l’arrière-plan de la nouvelle collaboration entre le directeur artistique d’A-COLD-WALL*, Samuel Ross, et le responsable du design et des produits chez Dr Martens, Darren McKoy. Les deux créateurs pourraient bien avoir vu un tel cliché de leurs propres yeux, tant c’est une situation banale aux quatre coins du Royaume-Uni, mais qui reste assez rare dans la mode. La scène inspire en tous cas la ligne de chaussures qui constitue le drop le plus récent d’un partenariat noué en 2020, avec les mêmes lignes directrices que pour leur première sortie, la paire de bottes « 1460 ». La culture populaire des classes laborieuses, inscrite dans l’ADN de l’une et l’autre marque, irrigue donc cette fois-ci le travail de création du duo. D’ailleurs, Samuel a grandi dans le Northamptonshire, où se trouve toujours la toute première usine de Dr. Martens. Formé au design de produits, il a suivi un parcours peu orthodoxe — ayant par exemple eu l’honneur d’être remarqué par Virgil Abloh lui-même et de devenir le tout premier stagiaire d’Off-White —, figurant aujourd’hui parmi les créateur·rice·s les plus talentueux·ses de la mode britannique. Ses collaborations sont toujours des réussites, comme cette Converse Chuck 70, basique absolu transformé par ses soins en pièce à l’épreuve du temps taillée pour la performance. Également britannique et tout autant atypique dans son parcours, Darren McKoy vient de Sheffield, a suivi des études de commerce et marketing, avant de faire des passages remarqués chez Adidas et The North Face. Depuis son arrivée en 2015 chez Dr. Martens, marque quintessentielle de l’Angleterre et de son héritage ouvrier et industriel, il a enrichi l’histoire de l’entreprise pour son 60e anniversaire par des collaborations à très grand succès avec les poids lourds de la mode que sont Raf Simons et Marc Jacobs, ne perdant jamais de vue les modèles historiques qui ont fait la réputation de la marque dans la boue ou sur l’asphalte, et comblé les adeptes des contre-cultures, du punk au motocross

On en a vu quelques aperçus sur Instagram, mais il faut pour l’instant un mot de passe pour découvrir en ligne les deux nouveaux modèles (des boots et des chaussures), et les informations supplémentaires sont bien rares, même si le clip de la campagne invite un large public plus contemporain à rejoindre les fans de Dr. Martens en faisant résonner in extremis le tube de D-Double-E, « Street Fighter Riddim ». Demandons donc directement des détails à ceux qui ont imaginé et conçu ces pièces ! 

a man sitting on a yamaha motorbike wearing dr martens by a cold wall

Qu’est-ce que cette nouvelle sortie représente à vos yeux ? 

Samuel : Nous voulions tisser un récit à partir de l’héritage de Dr. Martens en général et de la solidité de sa semelle intermédiaire en particulier, pour créer des chaussures taillées pour le travail en extérieur dans des conditions peu clémentes. Cela touchait aussi à l’endroit où on a réalisé la campagne, une zone industrielle à Manchester, c’est-à-dire un espace anonyme et périphérique qui peut symboliser la Grande-Bretagne dans son ensemble. Dr. Martens et A-COLD-WALL* sont deux marques indissociables d’une certaine appréciation envers le monde industriel, ses lieux et paysages si particuliers, et les gens qui y évoluent — et il nous semblait important que les usines et les machines figurent au tableau, dans l’esthétique mais aussi par rapport au lieu de tournage.

Darren, comment ce partenariat a-t-il vu le jour ?

Darren : Nous avons toujours eu beaucoup d’admiration pour le travail de Sam. Et il y a des liens directs entre Dr. Martens et son parcours, dont par exemple son intérêt pour le design industriel. Ça fait aussi quelques temps que nous nous connaissons personnellement. Nous avons pensé que Sam nous aiderait à nous renouveler pour toucher les consommateurs britanniques et au-delà.

Samuel : Oui, notre dynamique met décidément en jeu à la fois le local et le global. La dimension locale est profondément émotionnelle pour moi, puisque je passais tout le temps devant l’usine Dr. Martens sur le chemin de l’école. Je me souviens d’avoir vu Art Comes First attendre à la gare locale quand j’étais ado, et de m’être demandé où ils pouvaient bien se rendre… Sans doute prenaient-ils le train reliant Londres à Wellingborough, puis un bus jusqu’à Wollaston, où se trouve le siège de DM. Quand j’étais jeune, DM représentait une sorte de portail vers un univers bien plus vaste. La notion de respect est incontournable pour comprendre comment Dr. Martens a su se hisser au firmament de la culture britannique.

a man wearing dr martens rides a motorbike


Vous avez l’un et l’autre un CV très atypique pour la mode. Quel impact vos expériences professionnelles ont-elles eu dans ce projet ?

Samuel : Je suis passionné voire obsédé par la mode depuis que je suis jeune. Mon premier stage s’est déroulé dans un magasin de streetwear dans le Northamptonshire qui s’appelait Styles of London. J’avais 12 ou 13 ans, je courais d’un bout à l’autre de la réserve, je m’intéressais aux marques de l’époque comme New Era 59Fifty ou Artful Dodger. Quand j’avais 15 ans environ, je me suis mis à vendre des contrefaçons de streetwear, genre des jeans Evisu ou des Nike et des Adidas tombées du camion comme on dit. On avait toujours des plans pour dénicher des contrefaçons de baskets, notamment dans une tour de la cité Hemmingwell à Wellingborough. Donc j’ai toujours eu une fascination pour le style, avant même la mode au sens propre du terme… Mais bordel, c’est quoi la mode au sens propre ?! Ensuite, je me suis consacré au graphisme, à l’art, au design de produits, je me suis occupé d’une petite marque de streetwear dans le Leicestershire. La culture de la rue britannique m’était donc familière depuis au moins une décennie avant que je ne commence à travailler avec Virgil, ce qui m’a permis de changer d’échelle et de prendre de l’envergure.

Darren : De mon côté, c’est quasiment un copier-coller de ce que Sam vient de raconter. J’ai commencé à travailler dans un magasin appelé Hip à Leeds pour Everton Campbell, grand pionnier de la scène indépendante britannique. J’ai vécu des choses vraiment similaires : j’étais moi aussi fasciné par les vêtements et les chaussures, et au-delà par toute la culture et le style de vie qu’ils pouvaient évoquer, comme ces nombreux musiciens qui étaient clients du magasin et qui allaient à tel ou tel concert. À un moment, je me suis demandé comment je pouvais utiliser tout ça de manière théorique ou pratique, et je me suis trouvé une formation à Leeds. Quand je suis arrivé chez Adidas, j’ai appliqué les choses que j’avais apprises au fil des années, et c’est ce qui m’a plus ou moins amené là où je me trouve à présent. 

Darren, comment conciliez-vous des projets comme celui-ci avec l’important héritage de Dr. Martens ?

Darren : C’est le respect et une forme d’hommage permanent qui nous animent au quotidien comme dans nos collaborations. Je parle toujours de ça avec nos interlocuteur·rice·s, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles nous travaillons si bien avec Sam, parce qu’il part de l’ADN de la marque et qu’il développe certains aspects-clés par petites touches, notamment dans la conception. Le défi que doit relever mon équipe est de veiller à ce que la structure des modèles ne soit pas dénaturée, comme pour les « 1460 » ou les « 1461 » — aux lignes tellement iconiques que nous les altérons quasiment pas. Dans le cas présent, ces tout nouveaux modèles permettent à Sam de vraiment proposer sa vision personnelle, à charge pous nous de conserver une certaine esthétique en préservant tel ou tel détail emblématique.

Samuel : C’est une bonne réponse, qui montre d’ailleurs à quel point Darren comprend les principes fondamentaux de la marque — et qui renvoie à ce que j’appelais justement le respect. Chez Dr. Martens, il y a une attention à l’histoire de la marque et de ses modèles qui me rappelle Apple, par exemple : certains modèles ne devraient jamais être radicalement modifiés. Bien sûr, je suis aussi conscient du fait que l’intérêt profond d’une collaboration est de réussir un parfait mélange entre originalité et patrimoine. En tous cas nos deux entreprises y trouvent vraiment leur compte : on sort une bonne douzaine de collaborations par an.

a line-up of feet wearing dr martens


Vous semblez avoir noué une solide amitié. Est-ce grâce à cette collaboration que vous vous êtes rencontrés ou… ?

Samuel : C’est le fait du hasard, ou plutôt de la sérendipité… Nous étions tous les deux actifs pendant l’émergence du streetwear, avant que la catégorie ne trouve sa vitesse de croisière. En fait, Darren connaît Ace, l’un des principaux membres d’A-COLD-WALL* aux débuts de la marque. C’est tout simplement une véritable amitié, qui dure à travers les années. 

Darren : C’est drôle, ça remonte à avant la pandémie, nos deux équipes se trouvaient au Japon, et on s’est quasiment cogné l’un contre l’autre dans un restaurant. On s’est tous les deux assis ensemble et on a parlé pendant plus de trois heures. Un hasard total. Et puis on se croisait aussi régulièrement dans certaines fêtes.

Samuel : La première fois que ça nous est arrivé on était chez Nigo, mais la fois d’après c’était dans un club avec des gens totalement différents, le trio de Readymade, on était en train de délirer.

Avez-vous appris l’un de l’autre en travaillant ensemble ?

Darren : Nous nous lançons des défis. Sam nous aide à penser différemment en termes d’utilisations, de rajouts, de revêtements, de traitements.

Samuel : Pour ma part, j’ai appris à affiner mon sens de la marque, à comprendre qu’un micro-changement peut être en fait tout aussi important qu’une grande modification. Changer tout le moteur ou le convertir à l’électrique n’est pas toujours souhaitable, parfois il faut juste une bonne révision. Et il y a aussi une culture qu’on retrouve à la fois chez A-COLD-WALL* et chez Dr. Martens, que j’ai du mal à définir autrement qu’en disant qu’elle très frontale, pragmatique, britannique. Il y a un but à ce partenariat, et c’est une chose assez rare. Car même si les premiers échanges au cours d’une collaboration sont souvent réjouissants, c’est tout aussi intéressant de voir comment cela suit son cours et prend forme au fil d’e-mails.

three men in sportswear wearing dr martens, one of them is riding a dirtbike

Darren, vous avez évoqué certaines des techniques que Samuel propose à votre équipe. Pourriez-vous nous en parler, Samuel ?

Samuel : C’est variable. Remontez au début de la ligne de chaussures que nous avons développée : on utilise toujours des œillets et des rivets, mais nous avons en quelque sorte fait évoluer le nature, le concept même des renforts d’œillets. Car lorsqu’on supprime les œillets et les lacets, qu’est-ce qu’il advient des renforts d’œillets ? Darren et son équipe sont réellement prêts se retrousser les manches et donner leur temps et leur savoir-faire, et je pense que c’est la raison pour laquelle cette collaboration a fonctionné. Je pourrais aussi parler de l’insert, du rembourrage en mousse qui se trouve entre deux peaux de cuir, d’un tout nouveau processus de tannage… On s’est amusés avec beaucoup de choses. En fin de compte, tout se résume à avoir un point de vue solide.

Darren : Il s’agit de créer un nouvel « espace », en un sens. C’est assez modeste en fait, surtout comparé à d’autres partenaires avec lesquels nous travaillons aussi.

Pensez-vous à une cible en particulier pour cette collaboration singulière ?

Samuel : On vise la génération actuelle. La mode doit refléter son temps. Si vous regardez en arrière, la mode est une forme de processus documentaire, qui résulte en une amplification du langage visuel de l’époque. Vous savez, les outils ou les patrons varient d’un endroit à un autre, et il y a mille façons dont la lumière rebondit sur différents cuirs et leurs traitements variés. Mais ce qui compte c’est la charge culturelle et visuelle des habits que nous portons aujourd’hui, que nous avons porté hier, que les jeunes portent actuellement — les habits d’une jeunesse issue des classes populaires britanniques. Notre collaboration a donné des produits magnifiques, qui sont objectivement des produits de luxe. Mais le luxe n’est pas la fin en soi du projet.

a pair of a-cold-wall dr martens
two boys, one on a yamaha dirt bike, against a brick wall wearing dr martens

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