Le collectif EBIT lutte en musique contre les maladies mentales dans la mode

Collectif artistique pas comme les autres, EBIT se propose de changer notre regard et notre perception sur la santé mentale dans la fashion sphère tout en dansant si possible.

par Patrick Thévenin
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14 Octobre 2021, 10:00am

Ancien mogul de la mode - il a été directeur de la marque JW Anderson puis de l'agence Talents Art Partner - Simon Whitehouse a décidé de s'attaquer à la notion de santé mentale, et plus précisément dans le monde de la mode, avec le projet EBIT pour Enjoy Being In Transition. Un projet insolite, réuni sous forme de collectif à géométrie variable, qui en invitant différents artistes et en organisant des évènements virtuels comme réels, attire de manière subtile l'attention sur la santé mentale. Comme un catalyseur en quelque sorte ! Après une exposition de photos de corps en liesse prises en club par le célèbre et talentueux Glen Luchford l'année dernière et un mix "Blue Monday" concocté spécialement par Michel Gaubert, le designer sonore en chef de la fashion, EBITTM, à l'occasion de la journée mondiale de la santé mentale qui se tenait dimanche dernier, nous offre un set spécialement composé par Johnny Jewel, tête pensante du label Italians Do It Better, pour lequel le qualificatif de fantastique est encore faible ! Du coup on a demandé à Simon Whitehouse de nous en dire un peu plus sur ce collectif militant d'un genre nouveau.

Comment est né EBIT ?

Simon Whitehouse : Le projet a commencé avec cette phrase entendue qui disait : "Les marques les plus rentables seront toutes dirigées par leur boussole morale." J'ai des TOC, je ne pouvais pas me l'enlever de l'esprit et j'ai commencé à l'écrire des centaines de fois sur un morceau de papier. Comme quand tu n'étais pas sage à l'école, que le prof te faisait rester plus tard et t'obligeait à écrire à la suite comme punition : "Je ne dois pas tirer les oreilles de Peter. Je ne dois pas tirer les oreilles de Peter. Je ne dois pas tirer les oreilles de Peter, etc." Je suppose que c'est arrivé à un moment où j'étais à bout de la surabondance de choses ordinaires, sans but, uniquement axées sur l'idée de faire le maximum de profit, comme j'étais dégoûté par le manque de moralité de ce milieu professionnel. Je ne dis pas qu'il n'existe pas de belles choses dans la mode, de belles images, de beaux produits, de beaux desseins, mais juste qu'il y a beaucoup trop de projets inutiles et qui manquent de substance alors que le monde et nous qui le composons sommes désespérément en quête de sens, d'inspiration et de liberté artistique. Ce qui me rassure c'est que je sais que je ne suis pas la seule personne à ressentir ce sentiment aujourd'hui.

Pouvez-vous nous résumer EBIT en quelques lignes ?

C'est d'abord un hommage postmoderne au label de disques Factory Records mais aussi au changement culturel complet qui s'est mis en place à la fin des années 80's. Je pense que c'est un mouvement que personne ne comprendra avant 10 ou 20 ans, voire jamais, mais ça ne nous perturbe pas plus que ça en fait, nous sommes totalement d'accord avec le principe.

EBIT signifie "Enjoy being in transition". Quel est le sens de cette expression ?

C'est à la base un terme financier basé sur le profit qui signifie Earnings Before Interest & Tax (ou EBITDA), et tandis que le mot "profit" tournait en boucle dans mon esprit comme un disque rayé, le mot EBIT m'est venu à l'esprit et y est resté. La plupart des gens ne connaissent pas ce terme alors que c'est l'un des plus utilisés par les gens qui travaillent dans la finance ou par les PDG/CFO. C'est un terme qu'on entend beaucoup à l'intérieur des salles de réunion et qui atteste de l'objectif réel d'une entreprise, c'est à dire à quel point elle préfère se concentrer sur le profit (l'EBIT donc) et ce aux dépens de tout le reste, notamment de la planète et des gens. C'est une manière perspicace de constater à quel point le capitalisme et la poursuite incessante du profit ont détruit la planète mais aussi notre santé mentale. Nous pensons que la question posée est pertinente, et nous souhaitons changer le sens du terme EBIT pour qu'il s'impose, aux oreilles d'une nouvelle génération, comme Enjoy being (profiter de la vie) plutôt que renvoyer au sens de profit. Notre but est d'ouvrir le dialogue et l'empathie autour de la santé mentale. Par conséquent : profitez d'être. Profitez d'être en transition. Ce moment où vous surmontez vos peurs et vos angoisses et où vous vous détendez. Profitez comme vous avez profité de votre première pilule d'ecstasy ou de votre premier tour de montagnes russes pour parler et vous ouvrir aux autres de manière plus directe. Dans le monde actuel mais aussi de demain, notre plaisir résulte essentiellement de notre sens de l'équilibre et du bien-être. Par conséquent, profitez simplement de la joie de vivre.

Pourquoi se saisir de ce combat ?

Stephen, mon unique frère a traversé une grave dépression il y a 25 ans. Cet homme parfaitement intelligent et solide a, en moins de six mois, vu sa vie brisée et est tombé dans la schizophrénie avec qui il vit désormais quotidiennement. Il n'a jamais pu travailler ni nouer une relation amoureuse. J'ai moi-même traversé une dépression chronique sévère pendant 15 ans et j'ai survécu à une tentative de suicide il y a 12 ans. Je suis un ardent défenseur de l'empathie et un militant pour la santé mentale. Des centaines de fois, quand je travaillais dans la mode, alors que je portais un costard impeccable et que j'arborais un sourire forcé sur le visage, j'étais juste mort intérieurement. J'ai longtemps cru que j'étais le seul à ressentir ce genre de chose. J'avais tort. Tous les artistes, comme pratiquement tous les êtres humains, gèrent à leur manière leur santé mentale, que ce soit en privé ou en public, avec leurs amis ou la famille. Le rôle d'EBIT™ est d'offrir de la solidarité, de nouer un esprit communautaire. Des progrès dans le respect de la santé mentale ont été réalisés dans plusieurs secteurs comme le sport, le cinéma ou la musique, mais l'inertie de l'industrie de la mode est choquante ! Avec EBIT nous pensons qu'il est temps que cela change mais en le faisant de manière subtile, subliminale et artistique. Nous ne voulons pas nous approprier, ni monopoliser, le discours sur la santé mentale dans la mode, mais nous souhaitons provoquer le débat à travers l'art au sens large, que ce soit le design, la musique, la photographie ou toute autre discipline artistique.

Dans EBIT on retrouve le designer sonore Michel Gaubert, les graphistes M/M, le photographe Glen Luchford, le DJ superstar John Digweed, la mannequin et chanteuse Soo Joo Park, le designer virtuel Matthew Mounsey-Wood, le styliste Dominic Laurelli, pourquoi toutes ces célébrités ont-elles accepté d'en faire partie ?

Parce qu'ils l'ont senti. L'EBIT est un sentiment qui existe et n'existe pas en même temps. C'est une sensation pure, et les gens la ressentent ou pas et décident ou non de collaborer à leur manière. Mais s'ils ne le font pas, ce n'est pas grave non plus, tout va bien. Derrière EBITTM il n'existe ni stratégies, ni arrière-pensées, il n'y a pas d'objectif tracé, c'est juste un mélange de sentiments à l'état pur et de liberté artistique.

Prochainement, attendez-vous au Yellow Trip Road, la 22ème référence EBIT, une expérience immersive et virtuelle en collaboration avec le studio de renom AnamXR où le mix signé par le label Italians Do It Better servira de toile de fond audio. C'est un voyage ludique et ironique qui fait référence à ce que c'est de vivre quand on est déprimé. Ce sera aussi l'occasion de présenter nos premiers produits virtuels, les Bumper Jumpers, des sweat-shirts numériques conçus comme des couvertures de sécurité métaphoriques pour aborder le monde hostile et imprévisible d'aujourd'hui. Ils seront disponibles à l'achat sous forme de NFT et une partie des ventes sera reversée à l'association American Foundation for Suicide Prevention (AFSP.org) qui lutte contre le suicide. Il faut toujours avoir à l'esprit que EBITTM est un projet sensible, les initiatives vont et viennent en permanence, certaines sont virtuelles et d'autres réelles, certaines sont visibles et d'autres non, mais notre but est d'être toujours respectueux, de cultiver une certaine intimité, de construire une sorte de cocon protecteur, un lieu sacré où on n'affiche ses sentiments que lorsqu'on sent que l'on est bien entouré.  

Pour écouter le mix spécialement concocté par Italians Do It Better :

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