l’abus d’inclusivité nuit-il à la santé ?

Le semaine dernière restera dans les annales du politiquement correct.

par Jake Hall
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14 Décembre 2018, 9:14am

« Ça casse pas trois pattes à un canard ». « On ne vend pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». Vous ne voyez certainement aucun problème dans ces expressions délicieusement désuètes, et pourtant, selon la PETA, elles constituent des exemples de « langage anti-animal ». Plus tôt, cette semaine, la célèbre association caritative s’est exprimée sur Twitter pour dire que nombre d’entre nous étions coupables de « spécisme », avant de faire une comparaison extrêmement malvenue : « Tout comme il est devenu inacceptable d’utiliser un langage raciste, homophobe ou handiphobe, les expressions qui banalisent la cruauté animale vont disparaître. » Les réactions sur les réseaux sociaux ne se sont évidemment pas faites attendre. Certains y ont été de leur GIFs montrant du bacon en train de frire, alors que des personnes véritablement issues des minorités sont restées perplexes, soulignant avec raison l'énorme différence entre une insulte malveillante et une expression comme « fais pas ta tête de cochon ».

Bonjour la déprime. D’autant que ces tweets de la PETA ne sont pas ce qui est arrivé de pire sur internet cette semaine. Ces derniers jours ont vu s’abattre un déferlement d’éditos absurdes. Nous avons d’abord eu droit à un regrettable papier accusant Ariana Grande de blackface et de transmisogynie, immédiatement suivi par des excuses éditoriales, puis par une réponse éditoriale. On continue dans l’excès avec l'article de The Cut (qui était peut-être à prendre au second degré, mais qui a, dans tous les cas, été supprimé) suggérant que Priyanka Chopra – actrice primée et légende bollywoodienne – avait trahi la cause indienne par son mariage avec le chanteur américain Nick Jonas, la qualifiant « d’arriviste » et « d’imposture ». Tous ces exemples poussent la notion d’inclusivité à son extrême paroxysme, faisant de la justice sociale un grossier appât pour générer du clic et provoquer la colère des internautes.

Mais le principal problème, c’est qu’on finit par banaliser les réelles discriminations. Le Guardian a récemment conduit une étude qui confirme ce que savent déjà toutes les personnes de couleur : les discriminations raciales sont toujours bien présentes. D’autres statistiques prouvent que le taux de crimes haineux a explosé, que le harcèlement de rue est une réalité quotidienne pour les minorités, et que l’homophobie connaît, elle aussi, de beaux jours. C’est la raison pour laquelle plusieurs tweetos ont malicieusement fait remarquer à la PETA qu’on avait bien d’autres chats à fouetter.

« Ça fait des générations que le racisme est un problème, idem pour l’homophobie, dit Rico Johnson-Sinclair, une programmatrice basée à Birmingham avec des années d’expérience des réseaux sociaux. Nous venons à peine d’acquérir les libertés les plus fondamentales pour lesquelles nous nous battons depuis si longtemps ! Oui, nous discutons des droits des transgenres et d’appropriation culturelle, mais c’est parce que les réseaux sociaux ont donné aux minorités plus de visibilité et ont amplifié leurs voix. Cependant, nous vivons dans une époque où nos droits sont menacés. C’est ignoble de la part de PETA de prendre ces questions à la légère au vu du climat politique actuel. »

L’association caritative pour les droits des animaux s'était déjà attiré les foudres du public en ayant recours à a provocation et en perpétuant le stéréotype du « végan militant » qui fait éructer de rage les réacs de type Eric Zemmour. L’organisation assume cependant totalement son usage du clickbait. « Nous essayons d’agir de manière colorée et controversée », peut-on lire sur le site officiel de PETA, qui souligne un désir de faire les gros titres et de « diffuser un message de bonté envers les animaux ». On peut leur opposer qu’il est possible d’atteindre ce but sans pour autant faire des comparaisons maladroites qui sont préjudiciables à des communautés déjà stigmatisées. « Associer les droits des animaux aux droits de l’homme déshumanise d’autant plus les minorités. », résume Rico.

Reste que la provocation semble être une tactique payante – de nombreux internautes ont saisi la dimension humoristique et s’en sont donné à cœur joie pour se moquer de l’œuvre de charité. « Je trouve ça absolument hilarant, déclare Yewi Omotayo, qui travaille dans le marketing et les partenariats. Je pense que PETA a une équipe marketing fantastique, vu que nous en parlons tous ! » Elle n’a pas tort. D’ailleurs, l’association a réagi à certaines des réponses les plus sarcastiques, ce qui prouve que son but réel est bien de provoquer.

Eh bien mission accomplie. PETA a réussi à faire les gros titres ; la culture de la dénonciation de l’injustice sociale sur internet a, quant à elle, pu démontrer une fois de plus toute son efficacité. Mais Jenny Bernarde, qui gère les réseaux sociaux pour l’agence créative digitale Bozboz, met en garde contre le fait d’énerver des gens juste pour générer du clic, expliquant que cela peut créer un public composé de « gens qui attendent le prochain dérapage ».

Mais n’est-ce pas tout l’intérêt d’internet ? Et – arrêtons de nous mentir – la controverse n’est-elle pas extrêmement profitable ? Forbes a récemment publié une liste des YouTubers les plus lucratifs de l’année 2018. Tous sont des hommes blancs, et ils sont nombreux à s'être retrouvés au coeur d’un scandale ces dernières années. En raison de la légèreté avec laquelle il a traité la question du suicide, Logan Paul a été abandonné par ses sponsors et cloué au pilori sur internet. Mais il lui aura suffit d’ajuster son image et de faire une vidéo d’excuses pour conserver ses fans. De la même manière, des accusations d’antisémitisme ont mis un terme à certains partenariats de PewDiePie ; les clics ont eux, en revanche, ont continué à affluer. Ces hommes ont beau avoir été des parias d’internet pendant quelque temps, ils ont tout de même réussi à convertir les commentaires haineux en espèces sonnantes et trébuchantes.

Ce qui est frustrant, c'est que la débauche d’inclusivité de cette semaine ne fait que renforcer les stéréotypes du justicier social trollé par les médias d’extrême-droite et qui irrite les grands-parents. Accuser Ariana Grande de transmisogynie sans le moindre fondement détourne l’attention des discours anti-trans qui se multiplient partout dans le monde, en plus de sous-entendre que les minorités n’ont rien de mieux à faire que de passer un clip au peigne fin juste parce qu’il semble être offensant. Quand la PETA poste des tweets enflammés sur « le langage anti-animal », elle joue sur le même stéréotype. Et tout ça pour quoi ? Quelques jours de trending sur Twitter en valent-ils vraiment la peine ?

Ce n’est un secret pour personne : les médias tiennent bon grâce au flux de contenu et aux gros titres polémiques. Mais les entreprises devraient tout de même réfléchir à deux fois au public dont elles se privent sur le long terme. Hannah Anderson, experte en réseaux sociaux chez Media Chain, insiste sur ce point, en répétant que « les réactions du marketing de la provoc’ peuvent être catastrophiques. » Cela renvoie à la façon dont nous utilisons les réseaux sociaux pour promouvoir notre marque personnelle : nous avons une responsabilité collective de ne pas faire enrager les gens sur internet et d’être plus bienveillants, particulièrement à une époque où le harcèlement en ligne et les préjudices sociaux dont nous avons parlé plus tôt sont encore si répandus. En soi, si vous vous comportez mal, dites-vous qu’il y aura toujours quelqu’un pour faire une capture d’écran et vous dénoncer en ligne.

Bien que les tweets et les articles puissent être isolés et micro-analysés, il est important d’avoir conscience que certains médias de masse oeuvrent à créer et à maintenir les discriminations. Les stéréotypes négatifs ne naissent pas tout seuls ; ils sont conçus et exploités par des entreprises qui comprennent que le succès du marketing repose sur des données démographiques et sur des profils-types. Les équipes en charge des réseaux sociaux savent non seulement comment aborder ces profils, mais également comment les faire réagir. En jouant à fond la carte du « végan militant », la PETA a réussi à multiplier les clics, mais elle a également aggravé les dégâts déjà provoqués par les éditos susmentionnés, et a démontré ce point-clé : l’inclusivité peut être abusive. Forcer le trait de la justice sociale jusqu’à son paroxysme peut être bon pour l’engagement en ligne, mais il est important de veiller à ce que cela ne remette pas en cause les acquis que les minorités ont tant lutté pour obtenir.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.