zoe kravitz, la force tranquille (et antiraciste) d'hollywood

L'actrice, musicienne et mannequin a discuté avec i-D de « Big Little Lies », de la visibilité des femmes et des personnes de couleur à l'écran et de son dernier projet, une réinvention du roman « High Fidelity ».

par Jess Cole; photos Gus Van Sant
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17 Septembre 2019, 8:50am

Le travail et la culture forment le tandem de l'expérience humaine : nous travaillons pour donner un sens à nos vies, et nous utilisons la culture pour décrypter ce sens. Mais comment tenir le rythme dans un monde qui exige une constante réinvention. « Il faut parfois savoir prendre du recul, se rappeler que nous ne sommes pas là pour longtemps, commente Zoë. Si on ne pense qu'au travail, on passe à côté. » Pour Zoë, ce recul et cette appréhension de la vie sont essentiels à sa pratique créative. Prendre un moment pour ne faire « que » vivre est vital pour nous comprendre nous-mêmes et ceux qui nous entourent.

Mais il n’empêche : qu’elle le veuille ou non, Zoë vit une vie agitée, d’actrice, d’ambassadrice YSL beauté, de mannequin, de chanteuse, de scénariste et de productrice. Aujourd’hui, elle affiche une filmographie de 28 lignes et vient tout juste de boucler le tournage de la seconde saison de l’incontournable série de HBO, Big Little Lies. Mais cet éclatement n’empêche pas Zoë de rester profondément entière et de garder les pieds sur terre. Elle vit dans un appartement discret de Brooklyn, cultive un sens de l’humour percutant, un compte Instagram irrésistible où elle n’hésite d’ailleurs pas à afficher l’inconditionnel amour qu’elle porte à ses parents. Récemment, elle se mariait avec l’acteur Karl Glusman dans la maison de Lenny, à Paris.

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Zoë porte du Gucci resort 2019. Bandana du styliste. Boucles d'oreille de Zoë.

Au moment où l’on parle, son tournage en court est en pause : il s’agit d’une adaptation en série du roman culte de 1995 de Nick Horby, High Fidelity. Elle y joue le rôle principal, qui transforme le regard masculin du livre en perspective féminine. Rob devient donc Robin, mais reste une disquaire trentenaire obsédée par la pop culture, incapable d’évoluer totalement dans sa réalité. Un postulat qui sonne plus pertinent que jamais.

La série devrait proposer une exploration bienvenue des interactions entre la culture et l’humain à l’heure du numérique. Nous vivons aujourd’hui au cœur des algorithmes et des échos qu’ils produisent ; ces « cyber curations » qui nous pointent du doigt les films que nous devons regarder, la musique que nous devons écouter et les amis dont nous devons nous rapprocher.

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Pull et pantalon Vetements. T-shirt vintage What Goes Around Comes Around NY.

Rob essaie tant bien que mal d’amener un peu d’ordre dans un monde chaotique en listant compulsivement tout est n’importe quoi dans des « top 5 ». Même si notre façon de consommer la culture a drastiquement changé depuis le milieu des années 1990 (quand le roman a été publié) le livre reste un rappel brûlant de notre façon d’utiliser la culture populaire pour rationaliser nos réalités (d’ailleurs, les quatre morceaux de Zoë pour définir notre époque sont « 22nd Century » de Nina Simone, « Atomic Bomb » de William Onyeabor, « Work Together » de Ike et Tina Turner et « It Ain’t Easy » de David Bowie). « L’art et la musique peuvent devenir nos meilleurs amis, explique Zoë, mais c’est facile de s’enfoncer, de se dire que l’on a que ça pour nous, que la musique, que l’art… »

« Il faut être capable de rire de soi-même. Nous devons passer plus de temps à observer la part ironique de nos vies à tous. » Et c’est en partie cela qu’elle veut intégrer à l’écriture du scénario de High Fidelity, qui est également son premier crédit en tant que productrice exécutive. La version 2000 du film, avec John Cusack dans le rôle principal et la mère de Zoë, Lisa, déplaçait l’action du Londres de Nick Hornby à Chicago, mais retirait toutes les mentions à la musique noire américaine présentes dans le livre. Le film oubliait également toute référence aux scènes house et techno de Chicago. Il sert donc de rappel : la nostalgie de la pop culture ne devrait jamais s’affranchir de l’authenticité et de l’origines des récits que nous entendons créer.

« Ma famille est pleine d’amour. Quand j’étais petite, mes parents me demandaient souvent le genre de personne que je voulais être, ou l’art que je voulais créer. »

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Veste Prada resort 2019.

Cette fois-ci, la série prendra place à New York et mettra en avant une réalité beaucoup plus diverse, que l’on doit à une collaboration principalement féminine. « La collaboration et le compromis sont des formes artistiques en soi, assure Zoë. C’est très dur, de trouver le bon équilibre, de savoir quand lâcher prise et quand se battre pour quelque chose qui vaut le coup. »

La culture, au final, c’est notre relation au monde. Une manière de communiquer différentes perspectives, d’explorer des présents alternatifs et de potentiels futurs. Peu de gens ont fait l’expérience du pouvoir de la culture comme Zoë. Son père est le musicien Lenny Kravitz, sa mère l’actrice Lisa Bonet. Et, on le sait moins, mais sa grand-mère était Roxie Roker, la première actrice à faire le portrait, à la télé américaine, d’un mariage mixte, dans le rôle de Helen Willis, dans la sitcom des années 1970 The Jeffersons. « Ma famille est pleine d’amour. Quand j’étais petite, mes parents me demandaient souvent le genre de personne que je voulais être, ou l’art que je voulais créer. »

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Chemise et pantalon Coach 1941 resort 2019. Haut, collier et chapeau Saint Laurent par Anthony Vaccarello resort 2019. Ceinture R13 resort 2019. Chaussures Prada resort 2019.

Et durant la décennie passée, grâce à cet « art », Zoë s’est attelé à esquisser de nouveaux traits, de nouveaux possibles. Elle a cherché à montrer comment une femme, et une femme noire, pouvait être perçue à l’écran. La mission n’a rien de simple, même quand on s’appelle « Kravitz ». Pour preuve : seulement 2,5% des personnages (avec des lignes de dialogue) sont noirs dans les 100 plus gros succès cinéma de l’an dernier.

« C’est mon intuition qui me guide, assure-t-elle. Mais je refuse les histoires qui ne me semblent pas authentiques ou sincères, qui renvoient une image biaisée d’une femme noire ou d’une femme tout court. » Ce besoin de représenter les femmes et le regard des femmes à l’écran, on le sent depuis ses débuts en 2007, avec No Reservations. Et ce désir s’est accru avec le temps, à travers des rôles de plus en plus importants : de sa magnifique performance dans le rôle de Sweetness O’Hara, ado harcelée de Yelling to the Sky ; à celui de Leta Lestrange dans Les animaux fantastiques, le personnage de couleur le plus important de toute la franchise Harry Potter ; en passant évidemment par son inoubliable Bonnie dans Big Little Lies.

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Pull MM6 Maison Margiela resort 2019. Chapeau et collier Saint Laurent par Anthony Vaccarello resort 2019.

Bonnie est couverte de tatouages, ses tresses lui tombent à la taille et elle est l’unique mère noire, perdue dans une flopée de mères plus âgées, toutes au diapason de la ville huppée et majoritairement blanche de Monterey, en Californie. Elle est également mariée à Nathan (James Tupper), riche, blanc, et ex-mari de la toute-puissante Madeline, jouée par Reese Witherspoon. Malgré les circonstances, la couleur de peau de Bonnie n’est jamais ouvertement adressée, ni par les autres personnages blancs, ni par Bonnie elle-même. Bonnie (sur)vit comme beaucoup d’autres femmes noires dans des espaces majoritairement blancs : elle se veut rassurante pour apaiser la peur de ses interlocuteurs, et est érotisée par les autres maris de son entourage. En allant, peut-être, puiser dans sa propre expérience, Zoë parvient à donner une incroyable profondeur émotionnelle au personnage. Et là est tout son talent, dans cette capacité à toucher la profondeur de personnages féminins, à créer des personnages qui repoussent les stéréotypes dans de nouveaux espaces encore trop inoccupés. Parce que le problème est bien là : s’il y a de plus en plus de visages de couleur dans la culture populaire, cette visibilité est souvent court-circuitée par des scripts qui leur nient toute complexité narrative.

Cet engagement, en tant qu'actrice, a joué un grand rôle dans le chemin parcouru par Zoë pour accepter ses cheveux naturels, bouclés. « J’ai toujours eu le sentiment que je devais modifier mes cheveux pour être accepté, ou embauchée, » explique-t-elle. Ces dernières années, le mouvement « natural hair » a commencé à confronter ces longs siècles de honte associée aux cheveux noirs. La plus grande avancée de ce mouvement tient en une nouvelle législation, mise en place à New York et en Californie, qui rend illégale la discrimination basée sur les cheveux. « Ça a été très agréable, d’apprendre comment accepter et aimer mes cheveux. Ne pas les recouvrir d’une tonne de produits chimiques et comprendre que je peux en faire ce que j’ai envie d’en faire. »

Même si les choses ont avancé, nous devons encore supporter que certains types de cheveux noirs soient « inacceptables » dans certaines situations sociales. Récemment, Zoë est apparue sur les tapis rouges dans une variété de styles capillaires – une ruche de quinze centimètres, des box braids dans le vent ou de longues fausses locks. Et chaque fois que Zoë présente un nouveau style, c’est un pas en avant vers la normalisation du cheveu noir. Ces représentations sont vues par un public noir, dont les cheveux ont été trop longtemps traités comme une anomalie. « Je pense que ma responsabilité, c’est d’être moi-même, conclut Zoë. L’idée ce n’est pas d’inciter les gens à me ressembler, c’est de les inspirer à être eux-mêmes. »

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T-shirt vintage What Goes Around Comes Around NY. Pantalon Gucci resort 2019. Lunettes Valentino. Chaussures Prada resort 2019.
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Vêtements Gucci

Crédits


Photographie Gus Van Sant
Stylisme Alastair McKimm

Coiffure Nikki Nelms, Impaq Beauty, avec Maui Moisture et ghd
Maquillage Nina Park, Forward Artists, avec YSL Beauté
Manucure Casey Herman, The Wall Group, avec Germanikure
Assistance photographie Roy Beeson, Ian Rutter et Alex Hopkins
Technicien numérique Andrew Katzowitz
Assistance stylisme Madison Matusich et Milton Dixon III
Tailleur Martin Keehn
Assistance maquillage Naoko Kitano
Production Iconoclast Image
Productrice Una Simone Harris
Assistance production Devon Davey et Ben Dobson
Retouche 4C Imaging
Shooting à Red Hook Labs, remerciements Digital Capture Solutions
Direction casting Samuel Ellis Scheinman, DMCASTING.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.