coucou les hétéros, vous pouvez arrêter de nous expliquer la vie ?

Merci d'avance.

par Tom George
|
18 Septembre 2019, 1:28pm

Dans une vidéo devenue virale de l’émission The Shop : Uninterrupted diffusée par HBO (un titre ironique au vu des circonstances), Lil Nas X se voit interrogé à propos de son récent coming out. Mais avant qu’il puisse répondre à quoi que ce soit, le comédien Kevin Hart s’interpose : « Il a dit qu’il était gay, et alors ? ». Alors que la question est redirigée vers l’interprète de « Old Town Road », l’acteur continue de nier les difficultés du coming out à la place du principal intéressé.

Il a beau être déconcertant de voir un homme auteur de tweets homophobes se demander ce qu’il y a de difficile à s’affirmer gay, c’est l’incapacité de Kevin Hart à laisser Nas répondre qui a suscité la frustration de nombreux téléspectateurs. L’extrait est tiré d’une séquence dans laquelle Hart finit par dire que d’après lui, Lil Las X ne devrait pas avoir à justifier quoi que ce soit.

Malgré la connaissance limitée de Hart sur l’existence gay et son manque évident de légitimité pour s’exprimer sur la question, il prend le contrôle de la conversation. Il laisse entendre que Nas en fait des caisses et que les personnes queer n’ont aucune raison de s’inquiéter du sort qui leur sera réservé. En ligne, les réactions – perplexes - ne se sont pas faites attendre. Parmi les interrogations sucitées, la plus répandue étant sans doute : qu’est-ce que Kevin Hart sait de l’expérience d’une personne queer ? Qu’a t’il à apporter à la discussion et surtout, pourquoi est-il le seul à intervenir ? Pour les personnes queer, la situation n’a rien de franchement déconcertant : elle est quotidienne, et se résume à travers l’expression « straightsplaining ».

La condescendance avec laquelle des hétérosexuels s’adressent à des personnes LGBTQ pour leur parler de sujets qui leur sont étrangers est plus banale que vous ne l’imaginez. Notre société a collectivement intégré l’idée que l’homosexualité doit être acceptée, que l’assumer publiquement revient à perdre certaines personnes en chemin. Pensez à cet oncle toujours bourré qui se demande à chaque fin de repas de famille pourquoi diable y a t-il encore besoin d’une marche des fiertés. Ou les trolls des réseaux sociaux obsédés par l’idée qu’« il y a trop de sexualités et de genres aujourd’hui ». En tant que personnes queer, nous devons constamment expliquer ou défendre notre réalité à des personnes qui pensent savoir mieux que nous. Ce qui n’est évidemment pas le cas.

Prenez Offset et Cardi B par exemple. L’année dernière, lorsque Migos a été critiqué pour les paroles « I don’t vibe with queers » dans le morceau « Boss Life », Offset a commencé par affirmer que « queer » n’était pas utilisé de manière péjorative, avant de dire qu’il était blessé d’avoir pu blesser quelqu’un. Considérant l’historique de Migos en terme de remarques anti-LGBT, suggérer que ses paroles soient homophobes n’a rien de déplacé. Cardi B n’a pas été d’une grande aide. « Je ne laisserai personne le traiter d’homophobe alors que je sais qu’il ne l’est pas » a-t-elle affirmé.

Certains ont souligné que la défense instinctive de Cardi B avait quelque chose de compréhensible. Oui, c’est vrai. Mais elle n’évacue pas la dichotomie gênante entre ses mots et son image soigneusement travaillée, empruntant largement aux codes de la scène ballroom des années 1980, majoritairement composée de personnes noires et latinos. Son intervention a d’ailleurs permis à Offset de dramatiser l’événement : le rappeur a essayé de remettre la faute sur les fans offensés par ses paroles – « pourquoi vous n’éduquez pas les gens à propos de ça ? » - déresponsabilisant les coupables pour mieux blâmer les victimes. L’éducation autour des sujets LGBTQ s’est mise en place depuis plusieurs années mais il existe manifestement des gens qui font le choix de l’ignorer.

Sans grande surprise, un assistant de Mike Pence – le Vice-Président des Etats-Unis - est venu offrir un nouvel exemple de straightsplaining. Dans un tweet, il a affirmé que le Président des Etats-Unis ne pouvait pas être homophobe vu qu’il allait déjeuner avec le Premier Ministre irlandais et son compagnon. Il faut beaucoup d’audace pour expliquer à des personnes queer ce qu’est l’homophobie et leur demander d’ignorer les lois anti-LGBT et l’historique de commentaires homophobes du président parce que Pence s’apprête à déjeuner avec deux hommes gays blancs et puissants.

Mais en Angleterre, la palme du straightsplaining revient sans doute au journaliste télé Piers Morgan. Dans un épisode de Good Morning Britain diffusé il y a quelques semaines, il s’est retrouvé devant un ministre démocrate affirmant que les couples de même sexe ne devraient pas danser ensemble dans un programme télé aussi familial que Strictly Come Dancing. Visiblement très contrarié, Morgan s'est mis à défendre agressivement les personnes LGBTQ en criant à l’homophobie tout en refusant d’admettre qu'il attaquait lui-même de manière quotidienne les personnes trans et non-binaires. Les connaissances de Morgan concernant l’expérience queer sont (très) limitées et son émission a eu beau amener des personnes plus au fait de la question dans la discussion, ces dernières se retrouvent généralement baillonnées par les tirades d’un présentateur incapable de les écouter. En France, difficile de ne pas penser à Cyril Hanouna.

Mais Morgan et consorts ne sont pas les seuls coupables de straightsplaining. Malgré leurs bonnes intentions, certains alliés peuvent aussi en faire trop. Si le morceau de Taylor Swift « You need to calm down » a permis de mettre en lumière le combat LGBTQ, il a aussi rendu certains auditeurs perplexes : en effet, la chanteuse y compare le harcèlement en ligne dont elle a été victime à l’homophobie et la transphobie s’exprimant dans la vie réelle. Toutes les formes d’agression doivent être combattues mais ce que Taylor Swift a dû affronter ne souffre pas la comparaison avec la discrimination des LGBTQ pratiquée dans la majorité des états américains et dans de nombreux pays à travers le monde.

Ces débats doivent être menés par des personnes queer. C’est la raison pour laquelle de plus en plus d'acteurs et actrices hétéros se questionnent quant aux rôles qu’ils jouent. Tandis que Scarlett Johansson confiait récemment se sentir mal à l’aise avec la simple idée de jouer un arbre, la star de Glee et d’American Crime Story Darren Criss a récemment annoncé qu’il ne souhaitait plus interpréter de personnages queer de peur de n'être « un autre mec hétéro s'appropriant le rôle d’un gay ». Le débat autour des limites du jeu d'acteur est en bonne voie. Pourtant, tant que des comédiens queer se verront refuser des rôles au prétexte qu’ils sont trop queer, la mise en scène de l’expérience queer par des acteurs qui ne l’ont jamais vécue sera nécessairement limitée.

Surtout, le fait que des hétérosexuels jouent des rôles de queer ne fait que valoriser encore plus les comportements virils chez les hommes gays. Une brève visite sur Grindr vous mettra vite face à des profils affichant fièrement leur rejet de toute forme de féminité - « no fem » ou « Mas4Masc ». Au cinéma, l’homme gay affichant toutes les caractéristiques de l’hétéro trouvera plus facilement l’amour que le gay efféminé, que l’on préférera reléguer au second plan pour en faire un ressort comique. L’annonce de Jack Whitehall dans le rôle d’un « homme gay camp » dans le nouveau Disney Jungle Cruise n’a pas manqué de susciter le mécontentement. Alors que la présence d’un personnage LGBT dans un Disney se fait attendre depuis des lustres, le fait qu’il soit interprété par un acteur hétéro sonne comme une blague dont on se serait bien passé.

Être un allié pour la communauté LGBTQ signifie lutter les préjugés qui lui sont associés, défendre ses droits, mais pas parler en son nom. Vous vous souvenez de cette campagne contre l’homophobie lancée par Hilary Duff ? Lorsque vous sentez que votre voix couvre celle des personnes queer, c’est que c’est le moment de faire un petit examen de conscience. Les personnes LGBTQ doivent avoir l’espace de raconter leurs histoires. La plus grande aide à leur apporter est une réelle place pour être écoutées.

Tagged:
Kevin Hart
LGBTQ
Piers Morgan
lil nas x