on vous présente aja, la femme de la femme en solo

Clavier et voix du groupe français, Clémence Quélennec s’envole en solo dans une veine électro solaire et méditative.

par Pascal Bertin
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07 Octobre 2019, 9:47am

Imaginez la joie intérieure du premier homme à avoir posé les pieds sur la Lune. C’est un peu la même sensation en posant pour la première fois les oreilles sur les cinq titres de Solitaire, premier EP d’Aja : une inextinguible béatitude que rien ne pourrait troubler, au point de rappeler la découverte de la pureté extatique des tout premiers titres d’Air au siècle dernier. Des oiseaux qui sifflotent sur une ritournelle à l’orgue new-age (« Lointaine Contrée »), une version lo-fi des mondes féériques de Björk ou Emilie Simon portée par une envoutante voix de sirène (« Hikari »), une longue plage électro contemplative en clin d’œil à Ryūichi Sakamoto, des moteurs complètement à l’arrêt… Derrière le nom d’Aja, qui évoque involontairement l’album de 1977 du groupe californien Steely Dan, une jeune femme, celle de La Femme, qui se jette à l’eau. Mais pas tête baissée dans les rouleaux rock, sur une planche en mode new-wave tropicale déglinguée. Non, son surf, Clémence Quélennec le pratique au ralenti, portée par les nuages qu’elle survole.

Avec deux albums en neuf ans d’activité, son groupe appuie souvent sur le bouton Pause. Cette fois, Clémence a choisi de presser le bouton Record après avoir profité de la dernière tournée de La Femme pour composer sa propre musique, bâtir son propre univers. Clavier et voix féminine du groupe avec lequel elle a donné plus de 600 concerts, elle entame un nouveau chapitre de sa vie en écho au tout premier ouvert il y a une quinzaine d’années sur MySpace, avec un EP sorti en 2008 sous le nom de Yuni Rose, qui lui permettrait de rencontrer Marlon Magnée et Sacha Got alors aux tous débuts de La Femme. Qui est Aja, d’où vient-elle, où vit-elle, où va-t-elle ? Réponses avec l’intéressée.

Comment ton désir solo est-il né ?
L’envie de m’exprimer, de faire de la musique, était là depuis super longtemps. Dans La Femme, je ne compose pas et ne touche pas à la musique, j’ai juste écrit les paroles de trois morceaux. Ça faisait neuf ans qu’on tournait, le groupe a arrêté les concerts pour s’occuper du troisième album après avoir fait une pause. Je rêvais de partir loin de Paris et j’en ai profité pour le faire. J’avais besoin de me ressourcer, de me reposer, de découvrir de nouvelles choses. C’était assez flou d’ailleurs. Finalement, j’ai atterri au Maroc où on ne peut rester que 3 mois bien que ça fasse un an et demi que j’y suis. Je me suis retrouvée dans une maison sans Internet et ne pouvais rien faire d’autre que de me mettre enfin à la musique. Je n’avais qu’un ordinateur, le logiciel Ableton que ne maitrisais pas du tout et un clavier. J’ai commencé comme ça.

Tout ton EP est né là-bas ?
Oui, certains titres ont été composés tout de suite comme « Dune Solitaire ». Le reste s’est échelonné sur six ou huit mois, puis je les ai perfectionnés. J’apprends toujours. Beaucoup de gens sont passés à la maison où on a installé des studios. Des amis artistes viennent y bosser, répéter, finir un album… Tous ces passages m’ont nourrie, à l’image du duo UTO dont la chanteuse Neysa est devenue une très bonne amie. C’est avec elle que j’ai fini « Dune Solitaire », en particulier les paroles, un exercice qui n’est pas mon fort. Quand elle a écrit un couplet, j’ai pu enchaîner sur la suite. Elle m’a débloquée.

On sent une atmosphère voyageuse mais pas très marocaine, comme les très japonisants « Hiakari » et « Lunex »…
C’est vrai, d’ailleurs la musique japonaise fait partie de mes influences. Avec nos tournées, j’ai beaucoup voyagé. J’habite certes au Maroc mais avant tout dans un endroit magnifique, isolé, en pleine nature, au milieu des arganiers. Donc ma vie, c’est voir les levers et couchers de soleil, des animaux, comme les chèvres, les oiseaux… Je suis là mais pourrais être ailleurs. Après, le Maroc est sûrement présent à travers sa beauté, ses paysages extraordinaires… C’est plus la nature qui m’a inspirée. Parfois, je prends mon enregistreur et je capte les oiseaux, la mer… que j’utilise dans mes morceaux. Quand j’écris des mélodies, j’imagine des images, je me fais des films dans ma tête.

Si tu sonnes moins rock que La Femme, c’est donc moins en réaction que du fait de ton équipement ?
Oui, il y a zéro instrument enregistré live à part une harpe jouée par Naomi Greene, une amie de longue date. De toute façon, le rock n’a jamais fait partie de mes influences, j’ai plutôt toujours écouté de l’ambient, de la musique instrumentale, du post-rock, du krautrock, des musiques de films… Avec Marlon et Sacha, on a des influences très différentes, comme un peu tous dans le groupe, c’est aussi ce qui fait notre force.

C’est comment de composer « seule » après avoir passé tant de temps dans un groupe ?
Je me suis aussi beaucoup laissée porter par le hasard, à me promener dans la nature, à méditer, à me laisser aller à produire ou reproduire des mélodies, à essayer des sons… Je passe des journées à écouter des sons et quand certains me plaisent, j’essaie de les faire. Je n’ai pas d’idée préconçue, d’ailleurs, je ne sais pas structurer un morceau. J’y arrive mais suis incapable de réaliser un format couplet et refrain. Ça m’a beaucoup fait douter au début mais je me suis rendu compte qu’il fallait que je me laisse aller. Les meilleures choses arrivent quand tu ne te poses pas trop de questions et que tu t’amuses à travailler les mélodies, à improviser. Quand je m’impose une structure, un but, des paroles, c’est là que ça ne marche pas pour moi. Ça me bloque. Surtout quand je me dis qu’il faut que ça ressemble à tel morceau. Et puis que tel artiste a fait ça. Quand je commence à me comparer, ça me bloque. Mais ce sont des choses que j’apprends car je n’avais pas ma propre méthode, je tâtonne.

Quel a été ton parcours avant La Femme ?
J’ai grandi en Bretagne, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont inscrite à l’école de musique quand j’étais jeune. À la base, c’était pour m’occuper. Ma sœur, elle, a fait du foot ! Mais c’est une chance car j’ai appris le solfège, le piano, et ça me correspondait. Ça a été un atout car j’ai été libre d’expérimenter beaucoup de choses. J’ai arrêté le piano vers 15 ans. Un jour, mon frère a décidé de m’enregistrer et récemment, j’ai réécouté le morceau. Franchement les instrus n’étaient pas si mal. En revanche la voix, j’essayais de chanter en anglais… J’ai fini par réaliser un EP, j’ai imprimé quelques CD, lancé un MySpace. Quand je suis arrivée à Paris, j’avais en tête de faire de la musique et j’ai tout de suite rencontré La Femme. Je les avais découverts sur Internet et ils cherchaient une chanteuse qui sache jouer du piano. Ils m’ont contactée et tout a commencé comme ça. On a bossé ensemble et ça a vite pris. J’ai alors totalement abandonné l’idée de faire ma propre musique mais suis restée passionnée, à écouter énormément de disques, voir des concerts.

Dans tes héros musicaux à ce moment-là, il y avait qui ?
J’ai eu ma grosse période post-rock : Mogwai, Sigur Rós, Múm… J’ai toujours écouté Radiohead et PJ Harvey, aussi. Le choc, c’est quand j’ai vu Electrelane sur scène vers 16 ans à la Route du Rock où j’allais tous les ans. Elles m’ont fait rêver, j’avais envie d’être à la place de Verity Susman (claviers et chant, NDLR). Ce qui est ouf, c’est qu’on a joué sur cette même scène il y a trois ans avec La Femme, ça m’a émue. J’avais réalisé mon rêve. J’ai beaucoup écouté de musiques atmosphériques avec des voix, sans rythmes, comme Julianna Barwick. D’ailleurs, je ne voulais pas de batterie sur mon EP et je vais sortir des morceaux ambient.

Quelles femmes t’ont influencé dans ta musique ?
Beaucoup de figures féminines m’ont portée, comme Electrelane dont je parlais, Julia Holter, Suzanne Ciani ou Kaitlyn Aurelia Smith dont je suis archi fan. Pendant longtemps, je me suis dit que je n’étais pas capable de faire de la musique parce que j’étais une fille. Il faut juste se dire qu’on peut le faire. Toutes celles que j’aimais y arrivaient donc moi aussi, je pouvais. De plus en plus de filles se le disent. Tant mieux, d’autant qu’elles sont mieux mises en avant sur scène, dans les festivals, dans les magazines aussi. On se soutient, on est solidaires. Ça manque juste de filles au mix, au mastering, en ingénieures du son aussi, sûrement parce qu’elles ont longtemps été reléguées au rôle de chanteuse. C’est cool, ça change.

Te sens-tu des affinités avec la scène française ?
J’aime vraiment ce que fait UTO, en plus ce sont des amis, tout comme Naomi Greene, qui improvise sur mes morceaux. Je m’entends bien avec Ouai Stéphane et j’aime aussi ce qu’il fait, j’adorerais faire des concerts sur un même plateau que lui. J’aime Canblaster, j’ai beaucoup chanté pour ses maquettes mais il ne sort pas beaucoup de choses. Il m’a aidé sur certains morceaux. Voilà pour les amis. Aussi, j’aime Murman Tsuladze, Muddy Monk, Flavien Berger avec lequel j’ai chanté, Halo Maud, Colleen, Rone, Papooz, et puis François de Frànçois & The Atlas Mountains, un super pote. Après, ça fait longtemps que je n’ai rien écouté, depuis que je suis perdue au Maroc.

Que signifie Aja ?
Le mot veut dire « chèvre » en indien. C’est un animal que j’adore et il y en a plein autour de ma maison. Du matin au soir, ça sent la chèvre. C’est un animal qui arrive toujours à rebondir même quand il va se casser la figure. J’aime aussi comment le mot sonne, en tout cas bien mieux que mon vrai nom. J’avais envie de proposer un nom mystérieux, qui appelle une histoire. J’ai eu le nom en tête pendant un an, il m’a toujours plu, donc je l’ai gardé.

Comment toutes ces années dans La Femme t-ont-elles servie ?
Je n’ai pas trop de recul par rapport à ça. Pour le travail de composition comme celui de studio, je partais un peu de zéro. En revanche, pour le travail de la voix, ces neuf années m’ont permis de la trouver à force de m’exercer. Le travail de la scène m’a aussi aidée mais ce que je propose en solo est radicalement différent car ma musique est beaucoup plus atmosphérique. Ça reste une expérience enrichissante car je n’ai pas peur des imprévus sur scène, j’en ai tellement connu… Je garde mon sang-froid parce que j’ai l’habitude. J’ai un gros bagage de la scène et de la tournée. À part trois que j’ai loupés pour passer des examens à la fac, j’ai joué dans tous les concerts de La Femme. Mais j’ai toujours énormément le trac avant de monter sur scène parce que je porte tout toute seule, avec des morceaux pas forcément catchy au premier abord. Il me faut capter l’attention du public. Quand certains peuvent le faire avec un kick ou une voix, je dois faire en sorte que le public se laisse porter, voyage. Il faut arriver avec une présence. C’est là que l’expérience du groupe m’aide.

D’autant que tu dois gérer les machines et le chant…
Oui je gère tout de A à Z, je voulais même arriver en faisant le mix moi-même mais je n’ai pas encore le niveau. Je suis totalement autonome sur scène, et j’ai même envie de créer mon propre light-show avec des LED connectées, que je pourrai déclencher. Tout ça c’est un challenge, c’est pas évident mais c’est ce que j’avais envie d’expérimenter. Dans le futur, je ne m’interdis pas de bosser avec des musiciens, d’autres gens, car ça peut être lourd d’être toujours seule.

Au final, c’est un avantage ou un inconvénient d’être présentée comme membre de La Femme ?
Ça crée parfois des quiproquos quand certains s’attendent à ce que je sonne comme le groupe. Je me retrouve dans des interviews où on ne me pose que des questions sur La Femme… Car beaucoup se demandent où en est le groupe et ce n’est pas à moi d’y répondre. En concert aussi, les gens s’attendent parfois à voir La Femme, c’est arrivé. Un gars est venu une fois avant que je commence : « on est trop chauds, on va grave danser et mettre le feu ! » J’ai expliqué que ça n’allait pas être la même chose que le groupe ! Mais je peux comprendre, sans d’ailleurs rien renier du groupe qui représente neuf ans de mon histoire et dont je suis fière. Beaucoup d’autres me suivent aussi depuis le début et sont contents de voir que ma musique est bien différente.

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