Carmen Daneshmandi

un an après l’annonce du « muslim ban », des artistes concernés répondent à trump

Issus des 7 pays visés par le décret anti-immigration, ils ont choisi de célébrer leur culture à travers l'exposition new-yorkaise « Before We Were Banned ».

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30 Janvier 2018, 8:45am

Carmen Daneshmandi

Accords de la DACA en pleine remise en cause, arrestations de migrants en situation irrégulière en pleine augmentation : il ne fait aucun doute que les immigrés et les minorités religieuses sont particulièrement menacés par l’administration Trump.

Parmi les provocations du président américain, le décret ordonnant un « Muslim ban » - c’est-à-dire refuser l’entrée aux États-Unis aux ressortissants de 7 pays à majorité musulmane – avait déclenché l’indignation générale. Il y a tout juste un an, des manifestants protestaient devant plusieurs aéroports dont celui de JFK tandis que des dizaines de milliers de personnes battaient le pavé dans les rues de Londres. Pour célébrer ce triste anniversaire, la commissaire d’exposition Kiana Pirouz et la graphiste Mhya Soltani ont organisé une exposition de trois jours intitulée Before We Were Banned.

L‘Irak a fini par être retiré des pays visés par le décret. Mais chacun des sept pays sur la liste initiale – dont la Syrie, l’Iran, le Soudan, la Somalie et le Yémen – ayant effectivement été réduit au statut de pays « banni », il est plus que jamais indispensable de célébrer leur singularité. Située à la Helix Gallery de Brooklyn, l’exposition Before We Were Banned compte onze artistes – émergents ou déjà connus – issus de l’un de ces septs pays. Ils dévoileront leurs travaux à travers des installations multimédias, des vidéos, de la photographie, du collage ou encore de la gravure.

L’exposition n’aurait pas pu tomber plus à pic. La Cour Suprême a légiféré en décembre afin que le projet de « muslim ban » puisse entrer en application, plongeant de nombreuses familles dans une situation encore plus incertaine. La semaine s’annonce donc chargée d’émotions pour les organisateurs de cet évènement qui étaient, il y a un an, en train de se battre pour que des hommes et des femmes puissent conserver le droit d’entrer aux États-Unis.

Avant que Before We Were Banned n’ouvre ses portes au public, i-D a rencontré Kiana et Mahya pour parler de l’exposition, de l’importance pour les communautés d’immigrés de faire connaître leurs histoires et des choses qui leur permettait de garder espoir.

Tandis Shoushtary

Comment vous est venue l’idée de Before We Were Banned ?
C’est venu d’un besoin de transformer la haine dans un acte de défiance mais aussi d’une envie de montrer l’autre facette. Pour nous, ce décret était juste un nouvel exemple de la rhétorique anti-immigrés et anti-musulmans déployée par le gouvernement. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de l’appeler Before We Were Banned – le nom indique que la peur et la douleur existent depuis des années, et qu’elles n’ont pas attendu que Donal Trump ne prenne ses fonctions.

Nous souhaitions reprendre l’histoire, l’écarter des signaux visuels utilisés par les médias et le gouvernement pour stéréotyper certaines de ces régions – des images d’enfants affamés, de guerre, de slogans anti-américains, de femmes portant le hijab – et perpétuer une ligne de récit particulièrement fermée. Nous voulions montrer l’autre côté. On a aussi senti que ce serait desservir la cause que de ne pas accepter l’idée que les mots « immigrant », « musulman » et « Moyen-Orient » sont posés comme des identités forcées sur les artistes originaires de ces régions. Nous leur avons donc demandé d'y réagir.

Asiya Alsharabi

Pourquoi et comment avez-vous choisi les artistes qui sont exposés ?
Nous avons choisi de faire un appel à candidatures ouvert, parce qu’il est vraiment question ici de communauté. Nous avons été ravis des réponses que nous avons reçues. Les œuvres ont ensuite été sélectionnées dans le but de représenter la diversité des parcours et des individus.

Pourquoi pensez-vous que Before We Were Banned puisse jouer un rôle dans la façon d’appréhender le « Muslim ban » ?
Notre culture nous encourage à considérer les autres comme des étrangers. Pourtant, il s’agit moins de parler de ces pays que de rappeler que les histoires concernent avant tout des individus : c’est la raison pour laquelle nous sommes en mesure de dépasser les différences et de trouver des points communs. Chaque personne a une histoire singulière et s’est donc retrouvée affectée par ce décret d’une manière différente. Certains artistes de l’exposition sont nés aux États-Unis, d’autres y ont été élevés et ont été très affectés par l’annonce du décret. Des artistes se sont réfugiés aux États-Unis pour fuir leurs pays à cause de la guerre. Notre rêve serait que les visiteurs de l’exposition associent des trajectoires individuelles à cette mesure plutôt que des noms de pays. C’est important : si nous continuons à généraliser et à exotiser les étrangers, nous nous enfoncerons un peu plus dans l’isolationnisme et la peur - les outils préférés des régimes autoritaires.

Rhonda Khalifeh

Pourquoi faut-il s’intéresser à ce que racontent ces artistes à travers leurs œuvres ?
Parce qu’il s’agit d’êtres humains qui portent chacun une histoire différente. Sommes-nous souvent devant un mariage, une remise de diplôme ou une scène de la vie quotidienne quand il est question de ces pays (et de bien d’autres encore) ? Le spectre de la vie quotidienne, de l’émotion de tous les jours, superposé à des régimes oppresseurs et à une rhétorique haineuse : voilà le sujet de Before We Were Banned.

Quel préjugé aimeriez-vous éradiquer de l’esprit des visiteurs ?
Deux choses : nous souhaitons que l’exposition serve de célébration des cultures. Des millions de migrants traversent des moments particulièrement douloureux et nous ne voulons pas oublier que nos cultures sont belles, qu’elles méritent d’être célébrées. Nous souhaitons aussi que les visiteurs associent des histoires personnelles, individuelles avec le décret, plutôt que les stéréotypes véhiculés par les médias occidentaux et les gouvernements.

Carmen Daneshmandi

Pensez-vous que le moment soit opportun pour les enfants de migrants de s’approprier l’héritage culturel et historique des générations précédentes ?
Oui. Internet nous permet d’être très connectés, malgré les frontières. Le sentiment de communauté est palpable et plus que jamais nécessaire. Il faut réclamer l’histoire de l’immigration et son héritage, précisément parce qu’il est menacé. Le désir de conserver des récits est aussi en jeu. Les jeunes réalisent que nous pouvons être les gardiens de nos propres histoires ancestrales. Et que pour nous raconter, il vaut mieux compter sur nous-mêmes que sur les médias.

Gina Malek

Jusqu’à présent, quels ont été les retours sur l’exposition ?
Ils ont été extrêmement positifs et très encourageants. Nous ne sommes pas des organisateurs issus du monde de l’art, nous avons d’abord fait ça pour à l’amour de nos cultures et de nos communautés.

Quel serait l’impact idéal de cette exposition ?
Donner une voix à des artistes et leur permettre de faire du bien à leur communauté serait la plus grande des récompenses.

@beforewewerebanned

Soraya Majd
Layali Alsadah
Ibi Ibrahim
Carmen Daneshmandi

Cet article a initialement été publié par i-D US.