je suis turque, travesti et je vais bien, merci

Onur vit à Istanbul où il performe en tant que drag-queen et se travestit. Avec i-D, il partage sa vision de la liberté.

par Micha Barban Dangerfield
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18 Novembre 2016, 10:20am

Il est assez commun de croiser de longues silhouettes androgynes pailletées à Istanbul, perchées sur des talons qui n'en finissent plus, les cils courbés et les cheveux chahutés par le vent. Notre prisme occidental exclut quasi systématiquement l'idée selon laquelle des pays conservateurs et religieux pourraient accepter en leur sein des identités sexuelles qui sortent du cadre binaire du genre. En effet, il est extrêmement difficile d'assumer de telles identités en Turquie - les taux d'agression, de meurtres et de suicides témoignent d'une oppression sociale extrêmement suffocante. Mais ce qu'il faut reconnaître avant tout, c'est qu'une communauté LGBTQI se bat tous les jours là-bas pour faire valoir les droits des gays, lesbiennes, homosexuels, transsexuels, travestis et tous ceux qui, avec eux, vivent à la marge des conventions sexuelles et sexuées. Onur fait partie de ses combattants. Je l'ai rencontré à Istanbul où il performe dans des shows drag-queen, se travestit à l'occasion de petites fêtes chez lui et mène des ateliers de transformation. Une personne pleine d'amour et de tolérance qui, malgré ses conditions d'existence, continue à croire en sa liberté. Celle de n'appartenir à aucune case. i-D l'a rencontré pour parler d'amour, de travestissement et de respect. 

Comment t'es-tu retrouvé sur scène en tant que drag ?
J'ai commencé la danse classique à l'âge de 9 ans. J'ai fait le conservatoire avant d'arrêter tout à vingt ans. Je n'en pouvais plus de la discipline militaire et de la compétition qui font école dans ce milieu. J'avais l'impression d'assister à des combats de poules. Après quelques voyages, il fallait que je me fasse de l'argent. Des amis tenaient un bar qui donnait des shows de drag-queens. Je suis tombé amoureux du genre. Les talons, les paillettes, les costumes, la danse… J'ai donc commencé à y travailler. Ça a été mon école drag. J'ai tout appris là-bas. Comment me maquiller, me coiffer, m'habiller. J'ai appris à travailler en groupe aussi. On était une vingtaine parfois sur scène. J'y suis resté 5 ans puis je suis parti. J'étais épuisé. C'était très intense.

Qu'as-tu ressenti la première fois que tu es monté sur scène ?
J'étais hyper excité. C'était la première fois que je dansais en talons. J'avais peur de me casser la gueule. Mais quand on est sur scène, on se transforme en des créatures d'une beauté inouïe. Mon cœur battait la chamade et je me souviendrai toujours du moment où les lumières se sont allumées. J'avais 21 ans. Je découvrais tout ça.

J'ai cru comprendre que tu faisais également des performances chez toi non ?
Oui, ça, c'est du "cross dressing". J'organise des performances chez moi, pour mes invités. Je me prépare et je les accueille. Peu de temps après mes premières soirées, j'ai commencé à recevoir des hommes différents, des hétéros, des hommes mariés. Ils venaient aussi pour faire l'amour. J'en rencontre beaucoup sur internet, dans le secret. Ils veulent mon corps. C'est très intéressant sociologiquement parlant, tu sais. Sur l'oreiller, parfois ils se confient à moi. Je les pousse à sortir du secret et s'assumer. Mais en Turquie, les hommes ont peur. Je leur dis souvent que c'est à nous d'éduquer les gens en assumant notre sexualité. Mais c'est compliqué. Beaucoup des hommes dont je te parle sont profs, docteurs ou banquiers. Et ils mènent deux vies opposées. Ils répondent à des conventions, des obligations puis se libèrent en secret. Notre société ne leur permet pas d'être ce qu'ils sont vraiment à l'intérieur.

Pourtant il y a une communauté LGBTQI très active en Turquie !
Oui c'est fou ! Mais tu sais, déjà durant l'empire Ottoman, tous les excès se faisaient en cachette. Un jour je suis rentré avec un garçon après une soirée en club. Il m'a expliqué que ses parents étaient très religieux et conservateurs. Il a dû se marier à l'âge de 20 ans. Un mariage arrangé par ses parents - il n'avait jamais vu sa femme avant le jour J. Ils ont fait l'amour une seule fois et ont eu trois enfants. Cet homme n'a jamais eu aucune liberté. Il ne vit que des obligations. Ce qui est très triste c'est que ces conventions et les gens qui les appliquent occultent complètement le fait qu'on a qu'une seule vie. Et qu'il est très important de l'honorer en se rendant heureux.

Aujourd'hui tu organises des ateliers de travestissement. Est-ce une façon pour toi de sensibiliser les gens aux différences sexuelles ?
Oui. Peu de temps après avoir quitté le club drag dans lequel je bossais, j'ai rencontré les filles qui organisent les Belle de Nuits, des soirées qui mettent des artistes femmes à l'honneur. Avec elles, j'ai commencé à organiser des fêtes drags. Du coup, je me suis dit que ce serait pas mal de mettre en place des ateliers de travestissement et transformation avant les fêtes pour que des gens extérieurs puissent répondre au dress-code de nos soirées et se prendre au jeu.

Quel genre de personnes assiste à tes ateliers ?
Il y a des transsexuels, des travestis qui veulent apprendre à se maquiller et s'habiller. Les énergies sont hyper différentes et j'adore ça. J'en ai fait un à Zurich également. J'y ai organisé un atelier. Il y a eu énormément de monde. L'atmosphère était très différente de celle des ateliers d'Istanbul. Il y avait beaucoup d'hétéros, de mecs avec leurs copines aussi. Un truc qui n'arrive pas à Istanbul.

Quelle est la différence entre le moment où tu es drag et le moment où tu te travestis ?
Quand tu es drag tu performes. Tu danses, tu chantes, tu fais rire, tu exagères. Quand tu te travestis, c'est quelque chose de plus intime, de plus personnel. Tu n'exagères pas les traits du sexe opposé. Tu deviens le sexe opposé. Quand je me travestis je me maquille comme une femme, pas comme un homme qui veut faire la femme.

Tu te sens toi-même à chaque fois ?
Oui, quand je me travestis, je me sens complètement moi-même. Je suis très naturel, je ne m'hyper-féminise pas. Je suis femme. Je n'aime pas lever le petit doigt en l'air, m'asseoir sur les genoux d'un homme et dire "Olala mon chériiiii !".

Du coup, à quel genre t'identifies-tu le plus ?
Je crois que je n'ai pas de genre en fait. Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme. Je n'ai pas envie non plus de composer avec les dizaines de nouvelles définitions qui existent entre ces deux réalités binaires pour en trouver un absolument. Je suis ce que je veux être. J'aime des gens très différents aussi. Eux non plus je ne peux pas les définir selon un genre. C'est ma liberté.

C'est quelque chose que tu arrives à faire accepter ?
Parfois je rencontre des personnes qui n'ont jamais vu de gens comme moi. Parfois ils sont dans le rejet. D'autres sont hyper curieux, veulent me parler, toucher mes cheveux. Dans ces moments-là je me sens objéctifié. Les gens ont du mal à comprendre que mon identité est réelle, que mon maquillage m'a pris plusieurs heures, que je m'y suis engagé et que je n'ai pas envie qu'ils me touchent comme une poupée. Mais en règle générale les gens sont très doux et me complimentent. Vraiment. Bien sûr, il y a des insultes, de la phobie même parfois, mais je crois que c'est normal. Que c'est comme ça partout.

Comment définirais-tu la féminité ?
Pour moi c'est la douceur, la bienveillance. Ce n'est pas nécessairement physique. Tout le monde peut être féminin(e).

Penses-tu que les conditions d'existence des communautés LGBT ont changé en Turquie depuis le tournant conservateur du président Erdogan ?
Beaucoup de choses ont changé depuis les manifestations de Gezi Parc. Avant, les Gay Pride à Istanbul étaient populaires et bon enfant. Aujourd'hui, la police empêche les Gay Prides et gaze tout le monde. L'année dernière, ils ont interdit la Gay Pride en se servant du Ramadan comme prétexte. Le gouvernement nous a ensuite proposé de mener la Gay Pride dans un des quartiers les plus religieux et conservateurs de la ville. Il voulait qu'on aille au casse-pipe. Ça fait quelques années maintenant que la police nous attaque, nous empêche de manifester. Il y a beaucoup de trans qui souffrent ici. Mais comme on se le dit touts et toutes, c'est l'amour qui nous sauvera.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu'un qui aimerait affirmer une identité et une sexualité différentes de celles que la société lui impose ?
Je lui dirais de devenir ce qu'il ou elle est vraiment. Et que finalement, c'est bien plus simple de vivre en phase avec soi-même que de se torturer pour vivre selon les autres.

@nurtopusacan

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