kiddy smile : “des producteurs noirs de house en france ? il n’y en a pas”

Alors qu’il s’apprête à sortir son tout premier EP, le producteur nous accorde un moment pour parler musique électronique à la française, voguing et sexualité.

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févr. 3 2016, 5:35pm

Kiddy Smile arrive sur son vélo noir au style danois, vêtu d'un fabuleux perfecto argenté et arborant une multitude d'anneaux dorés aux oreilles. Ce soir, il assiste au défilé d'un ami avant de filer à la Boiler Room, où il joue aux côtés de Teki Latex, DJ Orgasmic, Betty et Nick V. DJ, producteur, danseur, figure active de la ballroom scene parisienne et allié des créateurs de mode tels qu'Olivier Rousteing, Alexander Wang ou Jean Paul Gaultier, Kiddy Smile est un artiste aux facettes multiples, qui prône, à travers sa musique et ses performances, l'affirmation de la différence - et n'hésite pas à le faire savoir.

Tu as été très présent lors de la dernière Fashion Week Homme de Paris. Peux-tu nous parler de ton lien avec la mode ?
J'ai un style très voyant, et les créateurs avec lesquels je collabore aujourd'hui sont essentiellement venus à moi dans les soirées où je mixais. J'ai rencontré Olivier Rousteing dans une soirée par exemple. On fréquentait les mêmes endroits et quand j'ai lancé ma soirée il y a trois ans, "Strangé" (en honneur à Grace Jones), il venait régulièrement. Un jour, ils ont ré-ouvert l'homme chez Balmain et m'en ont proposé la direction musicale : faire de la musique pour les shows, du sound design pour la boutique… Ça fait trois ans qu'on travaille ensemble maintenant.

Olivier Rousteing a consacré sa dernière campagne au voguing. Mais à ses débuts, le voguing était une pratique de l'ombre (restreinte aux clubs, réservée aux transsexuels, etc.) C'est une bonne chose selon toi que la mode s'en empare aujourd'hui ?
Ça ne me pose pas de problème majeur si la démarche de la mode est authentique, en allant chercher les pionniers, les gens qui ont créé cette culture et qui en sont au coeur. Là où j'ai quelques réserves, c'est que je sais qu'ils vont prendre des gens qui répondent à leurs critères, et ces gens-là, souvent, ne sont pas les gens qui sont à l'origine de ce mouvement.

Le voguing vit un second souffle à Paris, notamment sous l'impulsion de Lasseindra Ninja. C'est elle qui t'a encouragé à t'investir dans la ballroom scene ?
Oui, vraiment. J'ai toujours su ce qu'était le voguing, mais ça ne m'a pas toujours parlé, parce que je pense que j'y ai été introduit de façon très superficielle - il y avait des danseurs qui se revendiquaient faire du voguing mais en fait, ça n'en était pas vraiment. Plus tard, je suis devenu ami avec des pionniers de la culture comme Lasseindra Ninja et Mother Stephie Mizrahi. Et petit à petit, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas simplement d'une danse mais d'un lifestyle, d'une communauté, et je m'y suis beaucoup retrouvé parce que ça correspondait à ma communauté. Plus je m'acclimatais à cette culture, plus je trouvais des choses grâce auxquelles je pouvais m'épanouir.

Cette ballroom scene est née à New York dans les années 60, et était à l'origine dédiée aux transsexuels. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'elle s'est un peu diversifiée…
La seule différence entre les années 60 et 70 à New York, c'est que les femmes sont aujourd'hui intégrées dans la ballroom scene. La ballroom est un endroit dans lequel on peut être soi-même, sans être jugé par les autres. Cette scène a été créée par les drag-queens et une communauté trans pour leur donner un endroit où personne ne juge personne. À la base, c'est fait par les transsexuels, pour les transsexuels. Au fur et à mesure, parce que la transphobie est cousine de l'homophobie, les gays ont été intégrés à cette communauté. Et parce que l'homophobie est cousine du sexisme, les femmes s'y sont jointes. Le seul truc à mon sens, c'est que si tu es une femme hétérosexuelle et que tu intègres cette communauté culturelle, tu dois comprendre que tu es une invitée, qu'elle ne t'appartient pas entièrement. De même que les gays devraient comprendre qu'elle concerne avant tout les transsexuels. Et pour moi c'est important, parce qu'on ne peut pas laisser tout le monde entrer, sinon ça deviendra comme le rock'n'roll. Ça ne nous appartiendra plus.

Parlons de musique, justement. Tu puises tes inspirations dans la house et la deep house, il y a aussi des accents très Detroit dans ta musique. Comment as-tu été initié à la house black des États-Unis ?
Je viens de banlieue, de Rambouillet dans les Yvelines et on n'est pas vraiment sensible à la musique électronique dans les banlieues... Mon premier contact avec la musique électronique c'était DJ Mehdi, que j'ai connu via "Les Princes de la Ville". En parallèle j'avais un groupe de danse, et un jour on nous a demandé de danser dans une soirée un peu Bmore, Baltimore, Jersey... Je me suis dit : "Ah c'est cool, c'est le parfait compromis entre la musique électronique et le hip-hop", et du coup mon intérêt s'est éveillé comme ça. Et puis après, en fouillant, je suis revenu en arrière et j'ai découvert des artistes comme Armand Van Helden, Frankie Knuckles, Kerri Chandler, Marshall Jefferson... Petit à petit, je suis tombé amoureux de ce style.

Que penses-tu de la scène électronique aujourd'hui en France ?
Ce que je trouve dommage dans la scène électronique française, c'est qu'elle n'est pas diversifiée - en termes de genre, de couleur ou de sexualité. Je ne vais pas me plaindre parce que je travaille pas mal en France, mais ma musique trouve plus écho dans la mode ici. À l'étranger, ce n'est pas du tout ce côté-là qu'ils aiment : ils veulent écouter ma musique. Je pense que c'est dû au fait que je n'ai pas de clique. En France, il faut avoir une clique, faire partie d'Ed Banger, de Sound Pellegrino, de Bromance... et c'est très compliqué pour moi d'exister seul. Parce que la France (un peu comme partout mais surtout en France je dirais) c'est beaucoup de copinages. Je ne dis pas que ce que je fais relève du génie, mais je pense que ce que je fais, on n'est pas beaucoup à le faire en France. Et je pense aussi que ce que je représente, personne d'autre le représente en France. Des producteurs-performers de house music noirs en France ? Il n'y en a pas. Ils sont tous blancs et ce sont tous des hommes.

En ce sens, dirais-tu que ta musique est militante ?
Je ne pense pas que ce soit le but de ma musique. Le but de ma musique est de faire passer 5min40 de bonheur aux gens et leur permettre de s'évader. Après, si le fait que je sois présent dans le paysage permet aux gens de se poser des questions, tant mieux.

Tu t'apprêtes à sortir ton premier EP. Comment le décrirais-tu ?
Cet EP est très sombre… à mon sens. L'atmosphère est très différente de ce que j'ai fait avec "I Get Myself Alone" ou "Worthy of Your Love". Je pense que parfois, on doit un peu tuer le côté joyeux pour être pris au sérieux. Et puis j'en avais marre de sortir un morceau par an, il fallait que je sorte cet EP avec plusieurs morceaux dont j'étais fier. Les quatre morceaux qui y sont présents traitent du rejet en amour, du déni d'amour, de la jalousie en amitié. Le morceau "Teardrops in the Box" par exemple est une métaphore sur les erreurs que l'on fait et qu'il ne faut pas reproduire.

Le clip de "Teardrops in the Box" est plus intime et plus personnel que ceux que tu as pu faire par le passé. Pourquoi ?
Parce qu'il y a des réalisateurs incroyables qui sont André & François, qui sont aussi des amis et qui m'ont dit : "Quand on ne te connaît pas, on a l'impression que t'es dans le contrôle de l'image que tu veux renvoyer, et du coup ça peut te faire passer pour quelqu'un d'assez superficiel alors que tu as de la profondeur, des revendications." Ils trouvaient ça dommage que je n'expose pas cette facette de ma personnalité. Donc effectivement, il y a une touche plus intime, une image plus sexualisée de moi. Les autres clips étaient très colorés, dans l'installation d'un contexte : "Voilà la musique que je fais, voilà le message que j'ai envie de défendre, voilà l'esthétisme que j'ai envie de vous faire voir."

Tu parlais à l'instant de "revendications", de "message" que tu as envie de défendre. Quels sont-ils, justement ?
L'affirmation de la différence. Je ne pense pas que tout le monde soit aussi semblable que ce qu'on voit dans la rue. Les gens sont très, très, très formatés, ils n'ont pas la liberté de se laisser aller à ce qu'est leur différence. Moi j'embrasse complètement qui je suis. Et j'aimerais beaucoup que les gens s'assument. Quand on fait des sujets sur les années 90, on m'appelle souvent pour me demander ce que j'aimais dans ces années-là. J'aimais la liberté des gens. J'aimais bien qu'un homme hétérosexuel puisse porter un crop top. Aujourd'hui si tu fais ça, tu es tout de suite jugé. On est censé avoir avancé dans le temps et dans les mentalités, et finalement on recule.

On t'a souvent associé au mot "queer", notamment lors du Loud & Proud (un festival dédié "aux cultures et musiques queer") auquel tu as participé l'année dernière. Te reconnais-tu dans ce terme ?
Oui, complètement. À mon sens, être queer ce n'est pas seulement être homosexuel, c'est avoir un avis politique à propos de sa condition d'homosexuel, et embrasser sa féminité. Donc je pense que je réponds aux deux. Pour le festival Loud & Proud, c'était assez compliqué de trouver des artistes français car à part Clara 3000 et moi, il n'y a pas grand monde. C'est d'ailleurs à ce moment-là que j'ai pris conscience du fait que personne ne fait ce que je fais, et représente ce que je représente.

Est-ce que tu as l'impression que c'est plus facile d'être noir et gay en France aujourd'hui ?
Absolument pas. Mais en vérité, ma sexualité vient en second plan, car c'est déjà tellement compliqué d'être noir en France ! Ce n'est pas évident de grandir dans un pays où on est défini par la couleur de sa peau, où on te demande toujours d'où tu viens, comme si tu ne venais pas d'ici. Mes parents sont originaires du Cameroun - j'allais dire "je suis originaire du Cameroun", ce qui est une faute. Moi je suis originaire de Rambouillet. Et si je vais au Cameroun, on ne me considérera pas comme quelqu'un de là-bas et ici on ne me traite pas comme quelqu'un d'ici, de France. Il y a quelque temps, je suis entré dans le métro avec ma veste Vivienne Westwood sur le dos, pour laquelle j'ai travaillé dur, qui m'a coûté une fortune ; je me suis assis à côté d'une dame et elle s'est mise à tenir son sac hyper fort. Ce que je trouve ridicule quand le prix de ma veste dépasse le prix de tout ce qu'elle porte ! Mais quand même, je vais être jugé sur ma couleur par rapport à des préjugés. Et c'est triste. Donc tu vois, ma sexualité arrive au second plan. C'est encore un truc que j'ai à dealer à l'intérieur de ma communauté en tant que noir. Le fait que je sois pédé dérange moins les gens que le fait que je sois noir, je crois. Au moins, ils se disent que ça fait un noir de moins qui essaiera de séduire leur fille - mais par forcément leur fils…

Le nouvel EP de Kiddy Smile sortira à la fin du mois de mars 2016.

Credits


Texte : Naomi Clément
Photographie : Xenia May Settel