« les personnes queer de couleur sont à l'origine de la culture club mais elles en sont exclues » - honey dijon

Bande-son des défilés, dj internationale, icône trans et grande gueule : l'américaine Honey Dijon coche trop de cases pour risquer de s'enfermer dans une.

par Marion Raynaud Lacroix
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23 Juin 2017, 3:45pm

Si vous ne la connaissez pas encore, il est grand temps que vous découvriez Honey Dijon. Basée à New York, cette DJ américaine égrène ses sets techno house au rythme des fashion weeks, produit des bandes-son de défilés et tourne dans les clubs du monde entier. Elevée à Chicago dans le creuset de la house, Honey Dijon a commencé à écumer les boîtes dès l'âge de douze ans. Elle y a côtoyé des pionniers de la musique électronique et découvert l'essence même du clubbing, espace de liberté absolue mais éphémère, où les frontières peuvent disparaître au profit d'un moment fédérateur. Femme, trans, noire : Honey Dijon combine une identité multiple défendue à travers de fermes prises de position en faveur des minorités. Si l'engagement ne l'effraie pas, c'est encore sur le dancefloor qu'elle préfère militer quand il s'agit de prôner irrévérence et authenticité. « Facilitateur de sexe et de débauche », elle voit le mix comme une façon d'initier une vibration collective que ni la politique, ni le religieux ne pourront jamais égaler.

Sur quels sons as-tu grandi et quand as-tu décidé de te mettre à la musique ?
Surtout sur du rnb, de la soul et du jazz. La discothèque de mes parents a eu une influence majeure sur moi. Je fais de la musique depuis que je suis enfant. J'ai eu de nombreux mentors tout au long de ma carrière mais les plus grands sont certainement Grace Jones, Ron Hardy, Frankie Knuckles, The B52's, Quincy Jones, Green Velvet, Patrice Rushen, Salsoul Records et Trevor Horn.

Certaines personnes ont joué un rôle décisif dans ta carrière de dj ?
Oui, il y a Derrick Carter et Danny Tenaglia. Et mes parents. Ils ont été très importants dans mon développement et mon éducation.

Quel a été le moment décisif de ta carrière ?
Il n'y en a pas vraiment eu. Je crois que le vrai turning point, c'est le fait d'avoir survécu et persévéré. Me lever chaque jour pour faire ce que j'aime est le plus grand des succès. Il n'y a pas de grand moment, plutôt une succession de petites choses, qui rassemblées, forment un ensemble signifiant. C'est dans cette logique que j'envisage mon travail.

Tu mixes régulièrement sur des événements liés à la mode. Quel est ton rapport à la mode ? 
Je déteste la mode : ce que j'aime c'est le style, la création, l'authenticité. Je ne sépare pas le design de l'art ou de la musique parce que tout concerne la création et l'expression. Cela signifie que la beauté peut se vivre à travers un vêtement, un son, une peinture. Créer, c'est une manière de penser, d'aimer et de rêver en même temps.

Tu interviens souvent sur les questions liées aux droits des personnes trans. Te considères-tu comme une porte-parole ?
Non. Je dis juste ce qui doit être dit ! Je suis très reconnaissante de pouvoir donner une voix à des personnes qui sont trop rarement médiatisées. Je me considère plus comme un intermédiaire, quelqu'un qui prend la parole pour ceux qui en sont privés et dont l'existence même contribue pourtant à élargir la notion du genre.

C'est d'ailleurs ce que tu fais au sein de l'industrie de la musique. Comment vit-on dans l'industrie musicale en tant que femme trans aujourd'hui ? Est-ce qu'il a fallu que tu te battes contre certains préjugés ?
Ma couleur de peau prédomine sur mon genre. Je dirais donc qu'être une personne de couleur est la chose la plus difficile. Les personnes queer de couleur sont à l'origine de la culture club et pourtant, elles sont très peu nombreuses à être dans des positions de pouvoir ou d'influence. Les personnes à l'origine des avancées sont rarement celles qui en bénéficient. Le défi est de donner à ces voix plus de visibilité et d'éclat et de diversifier l'expérience de ce que peuvent être le club et la musique.

Tu penses que la musique a ce pouvoir politique ? 
J'essaie de laisser la politique loin du dancefloor parce que je considère le club comme l'espace idéal pour s'échapper du quotidien. Pour danser, faire la fête, lâcher prise. La musique peut déclencher des changements et rassembler les gens d'une manière dont les gouvernements et la religion en sont incapables. C'est un moyen de produire de l'égalité.

Pour toi quel est le rôle primordial d'un(e) Dj ?
Il me semble que le rôle d'un DJ consiste à créer des temples de connexion entre les gens, et à permettre un lâcher prise émotionnel à travers la fête. Mixer, c'est aussi devenir un facilitateur de sexe et de débauche, offrir aux gens une belle nuit où ils ont la possibilité de perdre le contrôle et de s'éclater.

Comment prépares-tu un DJ set ? 
Je ne travaille que dans l'improvisation. J'écoute de la musique depuis que j'ai 12 ans donc j'ai toujours des tonnes de morceaux à passer. Parfois tu commences, parfois tu joues entre deux artistes très différents et parfois tu fais le closing de la soirée. Donc je prépare mon set par rapport au créneau sur lequel je joue. Je m'adapte toujours en fonction du moment et de ce qui me plaît. C'est ce que j'adore dans le fait d'être DJ : le plus important, c'est d'être dans le présent.

Comment déniches-tu de la musique ? Où puises-tu l'inspiration pour tes sets ?

J'écoute de la musique tous les jours. J'ai passé une bonne partie de ma vie dans les clubs et j'essaie de traduire la façon dont certaines nuits m'inspirent à travers mes sets. L'expérience de la vie est sans aucun doute ma plus grande source d'inspiration. S'envoyer en l'air avant peut aussi être d'une bonne aide !

Comment définirais-tu un bon DJ set ?
Un bon DJ set est un moment de synergie entre le DJ et le public. Quand tout le monde vibre à l'unisson, qu'il y a une sorte d'électricité dans la pièce et que tout le monde sourit sur la piste. Le lâcher prise, la fête, le sexe : je pense qu'il s'agit des meilleurs ingrédients pour un set plein de bonnes vibes.

Tu viens de sortir un nouveau single avec Cakes Da Killa. Comment est né ce projet ?
J'ai rencontré Cakes par notre ami commun Eric Johnson. Eric est le photographe légendaire qui a réalisé les pochettes d'album de Mary J Blige, Maxwelle ou Notorious B.I.G. Lorsque j'ai entendu la musique de Cakes, j'ai su qu'il me fallait travailler avec lui. Il a une voix unique, un flow flamboyant et j'ai l'impression qu'il faut aller vers une plus grande hybridation des univers dans la musique aujourd'hui. Je I'ai approché avec le projet de faire un morceau house et à ma grande surprise, il a accepté. Le titre s'appelle « Catch The Beat » et j'en suis très fière.

Qu'est ce que tu écoutes en boucle en ce moment ?
Grace Jones, Ashford and Simpson, Steely Dan et pas mal de disco.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu'un qui se lance dans le DJing ?
Je lui dirai de trouver sa propre voie. De s'inspirer des autres mais de ne pas chercher à les imiter. Il s'agit de trouver comment se connecter émotionnellement à un public. L'industrie musicale est submergée de DJs à tous les niveaux, et les réseaux sociaux ont profondément changé la donne. Pour être un bon dj il faut être authentique, maître de son son et ne surtout pas se laisser happer par les tendances, par ce que font les autres. La dernière chose dont le monde a besoin est d'un énième dj qui sonne pareil que ceux qu'on connaît. 

@honeydijon

Soundcloud : Honey Dijon

Credits


Texte : Marion Raynaud
Photo : Ricardo Gomez