russie, 1990 : retour sur la scène underground qui a inspiré le créateur gosha rubchinskiy

L'ouvrage collectif INRUSSIA célèbre l'âge d'or des rave parties dans le Saint-Pétersbourg post-soviétique des années 1990.

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juin 21 2017, 2:00pm

« Maillot de foot Adidas, chemise fluorescente, pantalon Diesel en vinyle et sac à dos pendu aux épaules » ainsi commence un article du St Petersburg Newspaper décrivant le style adopté par les jeunes raveurs de la ville au milieu des années 1990. « La banalité de la répétition et le manque de structure concrète de la rave music se traduisent dans l'uniformité d'un style vestimentaire… Ces jeunes se réveillent le soir, brossent leurs dents et se dirigent vers les clubs entièrement vêtus de matières synthétiques. La plupart ne peuvent pas se glisser hors du lit sans avoir gobé un ecstasy ou sniffé de la cocaïne. » Des jeunes amoureux de drogue et de rébellion, adeptes d'une mode incomprise par les adultes, dansant jusqu'à l'essoufflement sur de la musique répétitive : rien de très neuf sous le soleil.

Saint-Pétersbourg fut construite par Pierre Ier Le Grand dans l'idée d'en faire une capitale réunissant la Russie et l'Europe par la mer Baltique : la métropole baroque a donc toujours nourri des ambitions occidentales. Remplaçant Moscou, elle s'impose comme capitale du pays depuis son fondement jusqu'à la Révolution de 1917, synonyme de fin pour la Russie Impériale dominée par la dynastie Roumanov. Pendant l'ère communiste, Moscou redevient la capitale et Saint-Pétersbourg se change en plaque tournante de l'art contestataire et de la musique underground russe. Terre des squats, des punks et des artistes d'avant-garde après l'effondrement de l'URSS en 1991, Saint-Pétersbourg s'est naturellement ouverte au monde, débordant de Big Macs, de blue jeans mais aussi d'interminables boucles techno et de ses codes vestimentaires associés.

En tant que designer, l'enfant de Saint-Pétersbourg Gosha Rubchinskiy, a comme sa ville d'origine toujours brouillé les frontières entre la Russie et l'Europe. La scène rave et skate de la ville a émergé au moment où il était en âge d'en profiter et a été une source d'inspiration pour sa collection printemps/été 2018, dévoilée dans sa ville natale il y a quinze jours. On y percevait le pouvoir, l'universalisme, la rébellion, et le tribalisme de la jeunesse : peu importe qu'il s'agisse de ravers, de skaters ou de fans de football habillés en Burberry.

Longtemps oubliés, les ravers sont au cœur d'un ouvrage en édition limitée créé par le créateur en collaboration avec INRUSSIA. Il regroupe des essais contemporains et des histoires qui ont alimenté la naissance, l'expansion et le déclin de cette scène autour de photographies des acteurs de la scène rave. 

Signée par l'artiste théoricien Timur Novikov, décédé en 2002 et dont Gosha a utilisé le travail dans une collection capsule, la préface détaille l'histoire de cette scène. Novikov y décrit comment il a découvert la techno à Riga en Lettonie avant de tenter de ramener cette scène en Russie, offrant aux lecteurs russes une plongée dans l'histoire de la scène club occidentale. Un voyage chez les queers, les freaks, les hippies et les punks à l'origine de la scène de la ville, fourmillant de détails sociologiques : passionnant.

Il retrace l'histoire d'une époque racontée par Denis Oding, le fondateur du tunnel Club, l'épicentre de la scène rave, et Igor Vdovin, l'un des producteurs de rave music les plus réputés de Saint-Pétersbourg. « Les raves qui se déroulaient à Saint Petersburg dans les années 1990 étaient un lieu d'échanges et de rencontres où se mélangeaient les artistes, la jeunesse, les adolescentes créatives, les prostituées et les criminels » se remémore Denis. Une scène fragile et toujours prête à s'ébranler face aux multiples descentes des forces de l'ordre, à l'imminence de la violence et du danger. Mais aussi et surtout, un lieu libertaire où la jeunesse pouvait enfin souffler en écoutant du son. Denis se rappelle d'une époque particulièrement instable où les raveurs se barricadaient à l'intérieur du Tunnel pour se protéger : heureusement pour eux, le club s'était ouvert sur les ruines d'un ancien abri anti-bombes. En guise de représailles, la police a arrêté un dj, lui a tout bonnement éclaté la mâchoire, forçant les clubbeurs à rester debout pendant des heures dans la nuit froide.

Pourtant, les limites qui leur ont été imposées n'ont pas eu raison de l'ingéniosité des membres de la scène rave. Dans le livre, Lena Popova, Dj et membre active de cette communauté, écrit qu'il était presque impossible d'avoir accès à des platines, tant elles étaient hors de prix. Elle estime qu'à cette époque et dans la ville, il y avait en tout et pour tout cinq ou six tables de mixage et à peu près dix Djs.

L'éclosion de cette scène, sous fond de violences policières et de cruel manque de moyens, doit donc tout à ses artistes. Les clubs étant rarissimes, les soirées sont installées dans des squats d'artistes. Parmi eux, Timur Novikov et Georgiy Guryanov ont fait battre le cœur de leur génération à l'aube de la fin de l'URSS et métamorphosé ces lieux désaffectés en gigantesques pistes de danse.

Le premier squat-club à avoir vu le jour, Fontanka 145, était tenu par des artistes soucieux d'exister et de créer au-delà des limites imposées par le régime de la Russie soviétique. C'est dans un appartement délabré dont ils ont démoli les murs qu'ils ont élu domicile et fait naître un dancefloor. Pour la décoration des lieux, ils se sont associés à d'autres artistes. C'est dans l'enceinte de Fontanka 145 que la jeunesse russe se rend pour écouter des disques rapportés d'Occident, grâce à au Dj du club, Alexei Khaas. Quand le club est sommé de fermer ses portes, Alexei et son frère ouvrent le Tunnel Club, qui ne tarde pas à devenir l'épicentre de la scène underground russe.

Le Tunnel est réputé pour avoir brassé les cultures et les générations. On y retrouve la jeune avant-garde artistique, les paumés, les bohémiens, les club kids et les queers. Parfois, quelques mafieux. Lorsque l'URSS s'effondre, tout devient soudainement plus libre. « Les frontières étaient enfin ouvertes, écrit le photographe Igor Bystriy. Une vague de musique électronique s'est abattue sur le pays, chassant les hymnes communistes et les chansons traditionnelles qui nous avaient vus grandir. C'était génial ! Regardez mes photos : on peut voir tout ce qu'on ressentait à ce moment-là. » La popularité du Tunnel n'a cessé de croître. La scène underground aussi. Irrémédiablement, elle a basculé vers le commercial pour devenir mainstream.

« Difficile de ne pas remarquer le changement de public à cette époque, se remémore Denis. Nos amis, les Djs, les musiciens, même les cool kids, ont disparu au profit de parfaits inconnus. Tout a commencé lorsque les mafieux ont eu l'idée de s'aventurer dans le Tunnel pour effrayer nos amis. C'était assez flippant d'être dans ce club, même pour des gens comme nous… Le mouvement underground s'était transformé en affaire d'État. On en a été blasés. Le coup de grâce s'est abattu sur nous quand de nouvelles restrictions ont vu le jour, associant les festivals de musique au deal de drogues. »

Comme la plupart des contre-cultures, l'underground est devenu mainstream et le mainstream commercial. Pour autant, cette scène reste peu documentée et méconnu pour les occidentaux. Aujourd'hui, alors que les jeunes générations russes redécouvrent leur histoire pour y puiser l'inspiration, l'épopée des contre-cultures underground ressurgit. Gosha pourrait bien en être le leader. Un leader bien décidé à donner un cours d'histoire au monde entier.

Credits


Texte : Felix Petty
Photographie : I Bistriy. Images courtesy INRUSSIA