de la grèce à l'écosse en passant par hyères, la photographe evangelia kranioti célèbre la mer

Le festival d'Hyères la sacrait l'année dernière alors qu'elle documentait les bords de mer helléniques. Aujourd'hui, la photographe se penche sur l'Écosse, ses paysages infinis et ses savoir-faire ancestraux. Rencontre.

par i-D Staff
|
27 Avril 2016, 9:25am

L'année dernière, la photographe grecque Evangelia Kranioti se voyait récompensée du Prix Spécial du jury photo du festival d'Hyères, présidé par Éric Pfrunder. Elle présentait alors ses recherches photographiques et anthropologiques autour de la Grèce, son archipel et ses mers. Peu de temps après, c'est au tour de la Maison Barrie de la prendre sous son aile et de l'envoyer en Écosse cette fois-ci, immortaliser les ateliers de cachemire de la maison éponyme et parcourir l'immensité des paysages de l'île. Une île bien différente de sa Méditerranée natale - plus sauvage, plus incertaine aussi. Mais c'est avant tout les savoir-faire de la maison Barrie qu'Evangelia a voulu capturer. Rappeler leur histoire en photographiant leur présent et leur adaptation à des outils et dynamiques modernes, immortaliser les visages de ceux et celles qui s'approprient puis transmettent les techniques de leur métier. Rencontre.

Vous revenez à Hyères un an après votre prix, comment s'est passée cette année ?
Vraiment bien. L'année 2015 marque mon passage au cinéma avec la sortie de mon film Exotica, Erotica, Etc. (73', première mondiale au Forum de la 56ème Berlinale). Le festival d'Hyères a été le premier à récompenser ce projet photographique et audiovisuel, à travers le Prix spécial du jury présidé par Chanel. Par la suite, la liste des récompenses n'a fait que s'étoffer avec le prix Emerging Filmmaker award de Toronto Hot Docs, deux prix Iris de l'Académie Hellénique du Cinéma (meilleure première oeuvre et meilleur documentaire), le prix Fathy Farag du Festival du Caire et le prix du public pour le meilleur documentaire du festival Films de Femmes à Créteil, pour n'en citer que quelques-uns. À part ça, j'ai pu développer plusieurs projets photographiques dans divers pays. La Bourse de Dotation Elie Saab attribuée à Hyères l'année dernière, m'a permis de construire la nouvelle série Unlight / Sunlight sur la ville de Beyrouth, entre mode et fiction. Dans un autre contexte, je me suis vue confier une commande-carte blanche par la maison de cachemire écossais Barrie, faisant partie des Métiers d'art Chanel. Le projet Barrie m'a permis de découvrir les paysages fascinants de l'Ecosse et de mettre en place une collaboration avec la marque éponyme sur plusieurs supports (photographies, livre, vidéos). Encore un autre projet lié à Hyères est la commande traditionnelle du festival qui m'a été confiée pour cette édition et qui consiste à photographier les looks des 10 finalistes mode — un exercice très intéressant. Enfin, cette année j'ai également commencé un travail multimédia sur les réfugiés méditerranéens en Grèce, sujet qui me tient particulièrement à coeur (Era incognita, soutenu par le prix photographique de la Fondation des Treilles 2014).

On vous a connue l'an dernier à Hyères à travers votre travail sur la Grèce et sa tradition maritime. Pour Barrie vous êtes partie au bord de la mer, mais en Ecosse cette fois. Pouvez-vous me raconter cette expérience ?

L'Ecosse est beaucoup plus qu'un paysage marin, c'est un autre monde ! La lumière y est presque surnaturelle; tour à tour dramatique, éteinte ou éclatante, sa principale qualité est qu'elle invite à réfléchir sur le temps qui passe. Filmer là-bas c'est communier avec une nature en perpétuelle transformation, au point où tout devient spectacle, dramaturgie, rituel. La commande de la maison Barrie m'a permis d'observer comment, au-delà de son esthétique, la nature écossaise est profondément liée à un savoir-faire, ce qui permet l'épanouissement d'une longue tradition. La route du cachemire commence en Asie mais aboutit en Ecosse, entre autres pour la qualité des eaux de ses rivières. J'ai été sensible à ce chemin exigeant que la matière noble impose, à cette recherche pour la qualité suprême, une quête de l'impossible — et j'ai voulu en faire partie.

Toutes les mers se ressemblent-elles ?
Même s'il s'agit essentiellement de la même masse d'eau qui voyage, les mers, leurs rivages, les océans et leur bleu ne se ressemblent pas. Ni les émotions de ceux qui les contemplent. Ce n'est pas la même chose que de traverser la Méditerranée ou le Pacifique dans son immensité; de voir s'ériger autour de soi le détroit de Magellan, la mer des glaces ou le Bosphore. Seul celui qui travaille à bord pendant plusieurs semaines sans voir la terre pourrait parler de saturation; et encore. On est vite rattrapé par la beauté du monde.

Est-ce que vous comptez continuer à structurer votre travail autour de cette idée ?
Pas autour de la mer, mais définitivement autour des notions d'errance et de désir.

Votre premier projet s'est étalé sur 9 ans, vous avez besoin de temps ?
Le temps est une condition sine qua non pour tout projet autour de l'humain. L'aventure d'Exotica, Erotica, Etc. a commencé en 2006, en tant que recherche anthropologique et photographique sur les gens de la mer en Méditerranée. Pendant trois ans j'ai réalisé un périple en Grèce, en Italie et au sud de la France, retraçant ainsi l'héritage méditerranéen contemporain entre tradition et mutation, voyage et nostalgie. Ensuite, est venu le tour de l'Amérique Latine. En 2009, grâce à une bourse du gouvernement français je suis partie au Brésil à la recherche des histoires d'amour de marins méditerranéens dans les Tropiques. Mon film est enfin né de mes douze traversées à bord de tankers, cargos et porte-conteneurs. Seule femme à bord, j'ai visité vingt pays, filmé 450 heures et recueilli un vaste corpus photographique. Chaque étape de ce long voyage a fait mûrir ma réflexion et par conséquent mon regard sur le monde. Au final, chaque projet impose sa temporalité, sa dynamique. Il faut savoir être à l'écoute.

Est-ce que vous pensez que la photographie doit prendre plus de temps ?
Photographier est un acte instantané, ce qui prend du temps c'est de construire une série. Mais l'acte de filmer exige encore plus de temps. Lorsque je photographie, j'impose un désir. Quand je filme, notamment dans le documentaire, je suis dépendante du désir de l'autre, je me rends disponible; quand je photographie, c'est l'autre qui l'est. En photographie j'ai l'habitude de réaliser une quantité importante de prises de vues, en variant les angles quand cela est possible. Le son répétitif des clics émis alors par l'appareil photo n'est pas sans rappeler le bruit des machines à coudre et me donne la sensation physique d'être visible, en train de découper, coudre le réel. Quand je filme je m'efface, je me fais oublier par ceux que j'observe et c'est à ce moment-là que les gens se livrent. Filmer ne laisse pas des traces, c'est une sensation presque liquide, qui me rappelle le mouvement des bateaux en haute mer. D'une certaine façon filmer c'est naviguer; et naviguer prend du temps.

Comment est née votre envie de commencer la photo ?
Par le besoin de cristalliser le désir en image, de façon immédiate.

Pouvez-vous me décrire votre premier "choc" photographique ?
Je ne parlerai pas de choc, mais plutôt de prise de conscience que seule une véritable oeuvre peut susciter chez le spectateur, en même temps que l'envie de créer, de se jeter au travail si ce dernier est un artiste. À mes débuts j'ai ressenti ça quand j'ai découvert les photographies de Diane Arbus, de Josef Koudelka, de Francesca Woodman, de Jeff Wall, de Philippe-Lorca diCorcia, de Hiroshi Sugimoto ou encore de Nan Goldin et de Helmut Newton. Je suis sensible aux visionnaires qui imposent leur univers et regard avec persévérance, au fil du temps — que ce soit en photographie, au cinéma, aux arts plastiques, en mode ou en musique.

Quels sont vos futurs projets ?
En ce moment je prépare un nouveau film pour le Centre d'art contemporain de Genève; un projet entre documentaire et fiction qui se passe au Brésil et aura sa première à la Biennale de l'Image en Mouvement à Genève novembre prochain. Toujours au Brésil je participe également à un projet interactif d'envergure —organisé par le British Council, l'Université UFRJ et Redes da Maré— qui sera présenté lors du festival Multiplicidade en mai. En parallèle, je travaille sur un livre retraçant l'histoire passionnante de l'héroïne de mon premier film Exotica, Erotica, Etc. Enfin, je prépare diverses expositions et un court-métrage cinématographique.

Credits


Photographie : Evangelia Kranioti pour Maison Barrie

Tagged:
Photographie
Hyères
evangelia kranioti
festival international de la mode et de la photographie
maison barrie