manaré, piu piu et nsdos : la relève de la techno française est en marche

La RAW session organisée par G-Star et Boiler Room s'est posée à Paris. L'occasion d'échanger avec la nouvelle vague de la scène française.

par VICE Staff
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26 Octobre 2015, 12:25pm

Les petits protégés du label ClekClekBoom ont électrisé la dernière Boiler Room parisienne. Le line-up a été pensé par Manaré, le petit prodige de la maison. Pour l'occasion, nous avons rencontré quelques membres phares du renouveau de la scène française, trois jeunes nourris aux beats éclectiques et à MTV. Quelques minutes avant qu'ils ne se lancent tour à tour derrière leurs platines, nous avons discuté ensemble de leur amour inconditionnel du rythme, de leurs initiations respectives et de leur excitation à l'idée d'intégrer le panthéon musical de Boiler Room. 

Manaré

Il y avait quoi comme musique, dans ton biberon ?
Mon père collectionne du jazz, de la musique cubaine et du funk. Quand j'étais en 5ième, mon frère m'a offert un album de Cypress Hill. Cette même année, alors que je partais en classe verte, je lui ai volé un CD de jungle de Goldie. En même temps je faisais du skate, et là j'écoutais du métal. Le soir, je m'endormais en écoutant des musiques de film. Je jouais au jeu vidéo Tony Hawk Skater et là il y avait du Xzibit ou du Alien Ant Farm. Donc mon éducation musicale a toujours été extrêmement large, de la musique électronique, du rap français ou américain, du grime dont mon frère raffolait.

Qu'est ce que t'ont inspiré la génération de ton frère et la culture rave des nineties ?
À ne pas prendre de drogue et à tenter de trouver un équilibre entre économie et passion. J'ai l'impression que dans les générations précédentes, il était dur difficile d'être artiste et de savoir se vendre. Mais, ce que je retiens de cette génération c'est la dimension politique de la musique. Faire juste une belle pièce, c'est de la déco. Il y a plein de mecs qui avec la house ou la techno, laissaient une trace, portaient un propos.

Tu penses que la techno a perdu cette dimension sociale et politique ?
Totalement. Tout est devenu consommation. La musique aussi. On est rentré dans un cercle vicieux où l'on doit créer des produits, les vendre et en acheter d'autres. Dans ce contexte, c'est très difficile de créer quelque chose d'unique, artistiquement intéressant avec un propos politique derrière.

Tu es un peu punk en fait ?
Je ne pense pas l'être mais ça me fait fantasmer et ça m'intéresse. J'essaye de mettre du sens dans tout ce que je fais. Mais je préfère ne pas m'auto-définir.

J'ai l'impression que tu es au coeur de plusieurs petites familles dans la scène techno ?
Je fais partie du label ClekClekBoom et j'ai monté Rinse France l'année dernière, une radio qui a pour but de rassembler un maximum de protagonistes venant de scènes musicales différentes. Je trouvais qu'il manquait un "chapeau" pour rassembler tout le monde autour de la musique que ce soit de la techno, du funk ou du jazz. On voulait créer une unité, comme à Londres par exemple avec les radios pirates.

Tu t'inspires de différents mouvements de la house aussi…
Je suis pas du tout passéiste mais je suis pas non plus hyper fan de l'esthétique techno fun-3D-R'N'B-second degré. Au fond je me suis inspiré des deux et j'essaye de tirer mon épingle de tout ça. Quand je crée, je ne me dis pas "tiens j'aime cet accord jazz de telle époque", je m'en inspire ainsi que d'autres genres comme de la techno plus froide, ou de la house de Chicago aussi. Le plus dur c'est de trouver sa patte dans tout ça.

Est-ce que tu sens un second souffle dans la scène électro et clubbing française ?
Il se passe quelque chose de global qui touche aussi la France où il y a plein de labels et de radios qui se portent hyper bien comme le Mellotron, Radio Meuh, Radio Marais … Il se passe une émulation très intéressante. Je ne sais pas s'il y a une véritable identité française définissable comme peut l'être la musique électronique anglaise par exemple. Mais en tout cas il y a un mouvement en construction, en perfectionnement et c'est super excitant de faire partie de ce moment d'ébullition. 

NSDOS

Qui est-ce qui t'a initié à la musique ?
Mon père écoutait du heavy metal donc Black Sabbath, Deep Purple, tout ça. J'adorais le délire batterie et drum lourde. Mais moi, c'est la danse qui m'a surtout donné envie de faire de la musique. Je voulais faire mon propre son pour danser dessus.

Entre le métal et la techno, l'escrime, la danse et la musique, tu t'y retrouves comment ?
J'aime déconstruire le beat. J'admirais des mecs comme Christian Marclay, un musicien qui a construit son trou dans l'art contemporain. Très influencé par Marcel Duchamp et le ready-made, il utilisait le réel pour recréer quelque chose, jouait des vinyles cassés pour construire des collages sonores.

Tu intègres des objets divers dans ton processus créatif ?
Oui j'ai rapidement commencé à intégrer des game-boys, des petites puces craquées pour faire du son avec, des trucs comme ça, dans une philosophie de hacking. J'ai une approche ludique, comme un gosse qui joue aux jeux vidéo. Faire du son et des textures sonores c'est un peu comme construire un puzzle dans ta tête et raconter une histoire.

Y'a quelque chose de très DIY dans ta musique ...
Oui j'ai une approche plutôt naïve, je ne cherche pas trop à devenir technicien. J'essaie de ne pas me plier à un consortium.

Tu vis entre Berlin et Paris. Qu'est ce que t'apportent ces deux scènes ?
Pour être très honnête je découvre encore la scène techno française. Quand French Fries m'a repéré, je ne connaissais pas grand-chose et je ne connais toujours pas grand-chose. Mais j'ai l'impression qu'il y a une nouvelle scène et que je grandis avec elle aussi. La scène allemande est très dure, difficile à comprendre parce qu'elle dépend de tout un système, de toute une histoire. C'est souvent très froid, mais je ne la rejette pas. Je m'en inspire et je créé des ponts.

Il y a organisation clanique dans la house. Tu es plutôt un électron libre ?
Complètement. Je préfère ingurgiter tout ce qui me vient sans trop me prendre la tête et le retranscrire à ma façon. Je me suis imposé plein de carcans avec la danse, je n'ai pas envie de reproduire ça avec la musique. C'est très simple : le beat, les nappes et après on danse, voilà. Ce que j'aime c'est voir les gens danser. Je ne fais allégeance à personne : je peux écouter du Alva Noto comme kiffer du Carl Craig en passant par Steve Reich ou Philip Glass.

Des projets ?
Oui un projet que je développe depuis un moment. Ça s'appelle Clubbing Séquence. C'est un club augmenté : le public sera traqué par des caméras 3D et les mouvements de chacun créeront des nappes de son. J'ai toujours été fasciné par les cyborgs et j'ai toujours voulu trouver un moyen d'être danseur et compositeur en même temps. J'essaye donc de m'en rapprocher. 

Piu Piu 

C'est rare de voir une fille dans le monde de la techno, non ?
C'est plus si rare maintenant ! Dans les années 2000, hors des milieux lesbiens, oui, c 'était plus rare. Mais aujourd'hui, de moins en moins. Et tant mieux!

Ta première fois derrière les platines ?
Il y a quatre ou cinq ans. Je me suis enfermée pendant six mois pour apprendre à jouer, j'ai fait de la musique avec Bambounou. On était encore peu de filles ! Mais il y avait des filles comme Clara 3000 et Louisahhh!!! 

Tu viens d'une famille très musique ?
Mon père est musicien, chanteur, guitariste, producteur, ingénieur du son. À la maison, on n'avait pas le droit d'écouter Michael Jackson ! Trop mainstream ! Dès que certaines musiques passaient sur MTV, on se faisait engueuler. Moi j'adorais MTV ! C'était ma passion.

Puis j'ai commencé à sortir en club à 14 ans, et là ça a été une révélation : j'ai découvert la house et le garage. Cette union entre soul et musique club, cette énergie très spirituelle, positive, festive. Je me suis dit "wahouuuuuuuu !!!!!". J'aime prolonger cette exaltation des premières fêtes. J'ai envie que tout le monde danse, se roule des pelles, s'oublie et s'aime.

Qu'est-ce que tu penses de la scène électro française ?
Il se passe trop de trucs ! L'année dernière en janvier, je me suis dit : trop d'artistes font des trucs chanmé, il faut rassembler tout le monde, même s'ils sont tous différents. À l'époque, je n'étais dans aucun crew, je suis allée voir Manaré, je voulais faire une compil avec plein de morceaux de tout le monde. On la sort en début 2016 : que des Français, 14 artistes de différents labels, des tracks inédites. Ce sera super.

Tu as commencé ta carrière dans la mode ?
Je n'arrivais pas à m'exprimer vraiment là-dedans. J'ai eu envie d'être libre. J'ai arrêté et je me suis dit : bon, j'ai besoin d'être sincère. D'être moi. De choisir qui je veux être. Et ça a mis du temps. Même quand c'est toi qui décides. Je crois que là, c'est clair pour moi. Je suis bien.

Les projets à venir ?
La compil, sortie en janvier. Avec Louise on joue aux trans de rennes. Warehouse Project avec Bambounou. Je suis super excitée cette année est trop bien.

Ça te fait quoi de faire la boiler room ?
Ça me stresse !!!!! J'ai l'impression de faire trop ou pas assez. Ça doit être précis et tout. Mais c'est bien, c'est un passage. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Xenia May Settel