Anonyme, Contestation autour de la construction de l'aéroport de Narita, c.1969 / Collection Art Institute of Chicago

quand la photographie était encore considérée comme une arme

Le BAL présente actuellement la première grande exposition consacrée à la revue japonaise Provoke qui a capturé, dans les années 1960, le quotidien d'une jeunesse en rébellion et fait naître un langage visuel d'un genre nouveau.

par Sophie Abriat
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27 Octobre 2016, 9:40am

Anonyme, Contestation autour de la construction de l'aéroport de Narita, c.1969 / Collection Art Institute of Chicago

Manifeste esthétique et philosophique, Provoke a opéré une rupture radicale en deux ans seulement, l'espace de trois numéros publiés en 1968 et 1969 - ce qui explique que la revue soit peu connue en France. « L'exposition explore le contexte d'apparition de Provoke : la profonde métamorphose de la société japonaise », explique Diane Dufour, directrice du BAL et co-commissaire de l'exposition. La publication de la revue intervient dans un climat de manifestations d'une rare violence. Le Japon traverse depuis le début des années 1960 une crise identitaire majeure : rébellion contre l'occupation américaine sur le territoire, bataille des paysans expropriés lors de la construction de l'aéroport de Narita, occupation des universités par les étudiants, résistance contre la société de consommation et l'occidentalisation des mœurs. La désillusion qui s'empare du pays génère des gestes de révolte et un sentiment d'absurdité, saisis sur le vif par le collectif. À cette rage de combattre répond une effervescence créative sans précédent.

Provoke 3, couverture, 1969. © Takuma Nakahira / Daido Moriyama / Takahiko Okada / Yutaka Takanashi / Kōji Taki Collection privée

Difficile de voir dans cette programmation du BAL un hasard du calendrier. 50 ans après, alors que la France traverse une époque marquée par une crise économique majeure, la violence des attentats et des guerres, cette exposition fait forcément écho au désarroi et l'inquiétude de notre jeunesse pour son avenir. Provoke prend le pouls d'une énergie underground, « ouvre une brèche poétique et politique dans cette « époque terrible » en donnant forme à l'éphémère », explique Diane Dufour. Notre époque est-elle, à son tour, en train de faire naître de nouvelles esthétiques en croisant art et politique ? C'est très certainement dans la mode que cela est le plus perceptible. On pense alors aux créateurs japonais, affranchis des codes traditionnels et des notions de genre, Yohji Yamamoto, Undercover, Sacai ou encore Junya Watanabe.

Araki Nobuyoshi, sans titre, 1973. Credit: © Araki Nobuyoshi/Collection Art Institute of Chicago

Avec Provoke, les photographes Takuma Nakahira, Yutaka Takanashi et Daido Moriyama, le critique Kōji Taki et le poète Takahiko Okada inventent un nouveau vocabulaire visuel qui replace la subjectivité au cœur de la représentation. Tous partagent la conviction que la tradition de la photographie documentaire s'est avérée jusqu'alors incapable de susciter prises de conscience et changements politiques. Privilégier le chaos et célébrer l'absurdité constituent les seuls gestes possibles pour rendre compte de la réalité. Ils développent une esthétique « rough, grainy and blurred » (brute, floue et granuleuse), proche parfois de l'abstraction - une abstraction souvent induite par les conditions extrêmes de prises de vue (confrontations de nuit avec les forces de l'ordre, par exemple). Les mouvements sont vagues, les cadrages aléatoires, les lignes d'horizon absentes, les corps et les villes sont morcelés : les clichés sont pulsionnels, le climat cauchemardesque. Accidents de voiture, constructions fantomatiques, lignes électriques, Boeing B-52, créations futuristes de Paco Rabanne, visages shootés au plus près exprimant la rage de vivre : les signes de modernité sont visibles. Cette jeunesse crie au monde son désir d'émancipation.

À Nobuyoshi Araki de conclure : « Provoke a eu l'effet d'une bombe, un raz-de-marée souterrain né d'une radicalité absolue. Les membres de Provoke ne faisaient pas de photos. Ils disaient : « Ce ne sont ni des photos ni des œuvres achevées ». À l'époque de Provoke, nous étions tous habités par une grande effervescence intellectuelle. Contrairement à aujourd'hui, nous considérions l'appareil photo comme une arme. »

Daido Moriyama, sans titre, photographies extraites de la série Accident (Akushidento), 1969. © Daido Moriyama /collection de la Shadai Gallery, Tokyo Polytechnic University

Yutaka Takanashi, sans titre, 1969 © Yutaka Takanashi / Collection privée

Credits


Texte : Sophie Abriat