l'histoire de la culture rave en 15 vidéos

Des soirées organisées par Frankie Knuckles dans les entrepôts de Chicago aux fêtes illégales anglaises, la culture rave peut aujourd'hui être considérée comme l'héritage le plus irrévérencieux de notre génération. La preuve par 15 (vidéos).

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mars 24 2017, 5:20pm

Genesis P-Orridge serait, selon la légende, à l'origine du terme « rave », utilisé pour la première fois dans une interview - désormais introuvable - en 1989. Il servait à l'époque à désigner les soirées acid house qui ont déferlé sur le Royaume-Uni lors du second « Summer of Love ». Mais la culture rave existait bien avant qu'elle n'envahisse Manchester, Londres, New-York, ou encore Ibiza. La dance music, les dreadlocks fluorescentes et les pantalons d'extraterrestres, qui ont à un moment de son histoire composé l'esthétique rave (immortalisée dans certaines scènes de Kids, le film de Larry Clark). Un « uniforme » qui trouve ses origines dans les clubs noirs et/ou gay de Chicago des années 1980.

Les premiers téléphones avec caméra intégrée n'ont commencé à se répandre qu'à partir de 2002, pourtant nombre de vidéos retraçant les premières rave parties sont aujourd'hui visibles sur la toile. YouTube regorge de vidéos et d'archives filmées par les membres de la culture rave de l'époque. En voici un florilège qui vous transportera du Chicago des années 1980 à Manchester, en passant par New York et un château au beau milieu de la campagne britannique.

La house est née dans les clubs de Chicago grâce à des musiciens et Djs tels que Jesse Saunders ou Frankie Knuckles, et de leur fameux Roland TB-303. Saunders a été le premier à manier le son si particulier de cet instrument (devenu aujourd'hui incontournable) sur son megamix « On & On », composé en 1984. Ce mix a inspiré d'autres Djs de sa génération comme Knuckles - résident du légendaire club The Warehouse. Un nouveau mouvement underground prenait forme.

« La musique house c'est du disco HARD. Ça fait BOOM BOOM BOOM, sur des petites variations subtiles, des mélodies et des instrus, » pouvait-on lire dans un article de SPIN daté de Novembre 1986 (cet article vaut la peine d'être lu en entier !). « Knuckles est considéré comme l'inventeur de la musique house et était adulé par toute une jeunesse underground, » explique le reporter, en évoquant les foules majoritairement noires et gay qui se déhanchaient sur ses mix dans les années 1980. Le Hot Mix 5, crew résident sur la station radio WBMX-FM, a aussi aidé à populariser la house. En 1987, le genre musical entre définitivement dans l'histoire avec la sortie du premier vinyle de Phuture, Acid Tracks. « La house c'est la perte de tout contrôle et de toute retenue. Son aura sensuelle, ses rythmes frénétiques, l'exaltation des corps sur le dancefloor… tout est propice à cette perte de contrôle, » concluait l'article

À la fin de l'année 1986, alors que la répression policière menaçait les clubs house de Chicago, les DJ Mike Pickering (de Manchester) et Graham Park (Derby) importaient la house de l'autre côté de l'Atlantique, dans le nord de l'Angleterre. On se souvient volontiers des soirées Nude de l'Hacienda qui faisait salle comble dans les années 1990. Pourtant le succès de la house en Angleterre n'a pas été immédiat. « Les dancefloors house sont peuplés de ce qui s'apparente le plus à des zombies, annonçait à l'époque le journaliste Peter Powell sur la BBC. Je pense que le mouvement s'essoufflera aussi vite qu'il est apparu. Powell se trompait. Le mouvement ne faisait que commencer et le 5 décembre 1987 exactement, il atteignait son apogée. Ce soir-là, un groupe d'amis et Djs organisait la première véritable rave sur le sol anglais. On comptait parmi eux des mecs comme Paul Oakenfold, Danny Rampling, Nicky Holloway et Johnny Walker. Tous s'étaient rencontrés l'été précédent, dans le club légendaire d'Ibiza, Amnesia. Leur but était simple : il s'agissait pour eux de recréer l'expérience psychédélique vécue aux Baléares. La soirée, intitulée « Shoom », s'est déroulée dans un centre de remise en forme londonien, sur Southwark Street. Le sound system, fourni par Carl Cox en personne, crachait du funk, du disco, de la soul et bien sûr, les dernières pépites de l'acid house de Chicago. C'est par ailleurs lors de l'une de ces soirées que le smiley emblématique de la rave culture est apparu, sur le flyer de la troisième édition. 

En 1988, c'était au tour du fanzine Boy's Own d'organiser une nouvelle rave, cette fois-ci en extérieur. Suite à divers témoignages affirmant l'usage massif de drogue et évoquant « la débauche générale » de la soirée, le mouvement a été l'élément déclencheur d'une controverse nationale - voire internationale - comme le montre cet extrait d'un JT américain de 1988. 

La mauvaise réputation du mouvement, les accidents liés à l'usage de drogues et la répression policière ont restreint le mouvement à une existence souterraine. Dans ce clip provenant d'une rave illégale l'année suivante, les raveurs s'extasient sur Your Love de Frankie Knuckles à l'intérieur d'un énorme hangar. Une archive également précieuse pour la mode - les looks des raveurs étant plus fous les uns que les autres. « C'est assez mignon de revoir tout ça aujourd'hui, disait le DJ Dave Haslam dans une interview à propos des débuts de la rave culture pour The Guardian en 2014. Personne ne savait commet s'habiller. Les gens improvisaient des looks incroyables. » Un style qui revient en force aujourd'hui et inspire plus que jamais la mode. Des survêtements, des bodies en lycra, des cheveux teintés et des crop tops… bref un vestiaire à la fois futuriste et hyper confortable pour danser jusqu'à l'aube. 

L'été 1989 a été surnommé le deuxième « Summer of Love », une époque mise en lumière dans le documentaire produit en 2013 par la BBC et disponible ci-dessous. Ce mouvement s'est essentiellement construit dans les champs, les entrepôts, les usines abandonnées aux alentours des villes, où l'on pouvait trouver les meilleurs clubs comme le Fantazia, l'Universe, l'Amnesia House, l'ESP, Raindance ou le Helter Skelter. « Tout n'était qu'amour, on était tous ensemble. Tout le monde dansait - presque en transe - et ressentait un sentiment de liberté infinie. On s'habillait comme on voulait. Des baskets Converse, des t-shirts smiley - on était dans une sorte de tribalisme, expliquait Pete Tong à l'historien de la musique Luke Baindridge. Tout le monde était heureux de partager une même philosophie. »

En dehors de Londres, la culture rave s'est développée dans le Lancashire, au nord de l'Angleterre, à la périphérie des villes où il ne faisait pas nécessairement bon vivre. Ce reportage réalisé pour la chaîne britannique Grenada daté de mars 1990 retrace l'arrivée de cette « nouvelle folie Acid House ». Dans des villes somme toute calmes, les raves attiraient des milliers de jeunes. « Ces gens sont des voyous, avertit le député travailliste de Blackburn filmé pour le documentaire. Ils détruisent les vies de centaines, voire de milliers, de citoyens obéissant et bien élevés. »

En 1992, le gouvernement britannique a voté une loi permettant à la police de mettre fin aux raves en extérieur et aux grands rassemblements. Alors que dans les clubs, la house perdurait grâce à son évolution vers des sons plus jungle, cette loi marquait la fin d'une époque de fête légendaire au Royaume-Uni. Un groupe de promoteurs connu sous le nom de « World Dance » organisait alors sa « dernière » rave à l'aéroport de Lydd en mai. Sur les flyers de promotion distribués dans Londres on pouvait lire : « C'est votre dernière chance avant que ce chapitre de ' l'histoire de la rave ' touche à sa fin ! » 

Le mois de mai 1992 a aussi été le mois du fameux Castlemorton Common Festival, un rassemblement qui a fait date avant même de commencer (cf : la séquence ci-dessous). La taille et l'importance de l'événement - environ 20 000 « hippies et nomades » rassemblés dans petit village du Worcestershire - ont poussé les autorités à prendre des décisions légales irréversibles qui ont mis fin aux soirées illégales au Royaume-Uni. 

La même année, la house, portée par son succès commercial au Royaume-Uni, faisait réapparition aux États-Unis. Le légendaire producteur DJ Scotto organisait la première rave à New York, au Ritz (anciennement Studio 54) en 1992. Au même moment, Frankie Bones (qui avait joué outre-Atlantique) rythmait les premières raves à Brooklyn - les fameuses « Storm Raves ». L'année 1992 est aussi celle de la naissance de NASA. Créé par Scotto et DB Burkeman, la fête avait lieu tous les vendredis de l'été, dans l'emblématique club Shelter à Tribeca (devenu un no man's land à Manhattan). « NASA c'est comme Woodstock - si tu arrives à t'en souvenir c'est que tu n'étais pas vraiment là » affirmait Richard Russel, fondateur de XL Recordings, au magazine The Pitchfork Review. Chloé Sevigny (qui avait alors 18 ans) explique, « NASA c'était un phénomène destiné principalement aux jeunes. Quatre-vingt dix-huit pourcents de ces jeunes étaient encore au lycée - j'y étais moi-même ! [...] Les videurs ont fini par devenir mes colocs - l'avantage étant que je n'ai plus jamais eu à faire la queue. »

La scène tournée en club dans Kids, le film de Larry Clark (1995), nous transporte, durant quatre minutes, au beau milieu de la culture rave de New York dans les années 1990. Harmony Korine dirige Chloé Sevigny (t-shirt bleu, coupe garçonne blonde) dans un labyrinthe de jeunes aux cheveux fluorescents en train de faire l'amour, sucer des tétines et plus généralement, comme le dit Harmony, « sous l'effet-ctasy » des soirées NASA. Clark a commencé à tourner Kids pendant l'été 1993 - alors que les soirées NASA venaient de reprendre - et c'est lors d'une de ces soirées que ce dernier a rencontré Sevigny. « Ça transcendait la rave, disait Sevigny à propos de NASA. Je savais que je vivais les meilleures expériences club de ma vie. »

À deux reprises, NASA a organisé des sortes de tournées nationales pour répandre la culture house et rave sur l'ensemble du territoire américain. La première, « Rave New World », programmait notamment Moby, The Prodigy et Richie Hawtin, qui à l'époque n'était qu'un débutant. La seconde, en 1993, avait à son programme Aphex Twin et Orbital. La rave commençait à s'imposer à San Diego, San Francisco et Los Angeles. Enfin, en 1995, les promoteurs de San Diego Global Underworld Network organisaient OPIUM et NARNIA, des raves qui accueillaient plus de 60 000 personnes. 

Alors que la rave se répandait partout aux États-Unis au milieu des années 1990, des reportages rapportant le mécontentement général des riverains et l'inquiétude des parents se multipliaient eux aussi. L'extrait de journal télévisé ci-dessous, datant de 1996, montre qu'il existait aussi une propagande anti-rave. Mais malgré une réputation diabolique, la génération rave a toujours conservé un esprit communautaire fort et un optimisme inégalable. « Nous étions si éblouis, naïfs et heureux, » se souvient Moby.

Au fil des années, la culture rave a donné naissance à une multitude de mouvements underground - du gabber, au début des années 1990 à Rotterdam, aux « ditch party » hispaniques de Los Angeles. Elle est également réapparue par sursaut comme en 2006 avec l'avènement de la « new rave » par exemple avec des groupes comme Klaxons et New Young Pony Club. Aujourd'hui les nouvelles générations rêvent de rave. Et avec un peu de chance, elle parviendra à la ressusciter. 

Credits


Texte Alice Newell-Hanson