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oxmo puccino : "les mots sont crus car notre monde est froid"

Rencontre avec le père du rap français.

par Malou Briand Rautenberg
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27 Novembre 2015, 8:25am

Oxmo est un peu notre père à tous. Les plus intellos se souviennent de lui comme l'acolyte de Jacques Doillon pour la sublime bande-son de Petits Frères, certains ont découvert les rimes acides de Booba avec lui sur Pucc Fiction, d'autres Jacques Brel à travers son prophétique "L'Amour est Mort" et les gamins qui séchaient sur Mallarmé ou Rimbaud à l'école ont compris le sens du mot "poésie" avec lui. Le rap d'Oxmo Puccino traverse les générations et la jeunesse qui a fait du hip hop sa religion lui doit beaucoup. Sa musique est un refuge. Et plus que jamais aujourd'hui. Parce qu'Oxmo Puccino a bâti un empire de tolérance et de respect, son rap doit se lire à la lumière de événements qui nous éloignent chaque jour un peu plus les uns des autres. En fait, si on a rencontré Oxmo, c'était pour se rassurer. Se dire que le rap a encore des millions de choses à dire et à prouver au monde. Se dire aussi que ce que certains nomment "violence" n'est que le reflet de notre monde, un peu trop amoureux de l'amalgame. Et se dire surtout que la jeunesse doit se lever, crier, penser et rapper au rythme de son coeur. Alors que son dernier album "Voix Lactée" vient de sortir, Oxmo Puccino nous a parlé de l'importance du rêve, de l'immortalité du rap et de la coupe du monde 1998. 

J'aime beaucoup ton dernier album et particulièrement "le marteau et la plume". Dedans tu dis : "voir que des râleurs dans l'rap ça manque d'intelligence." C'est ce que tu penses du rap en ce moment ?
C'est une phrase à double-sens : je pourrai dire à l'impératif : "ne voir que des rappeurs râleurs dans le rap" comme on peut entendre "voir que des rappeurs dans le rap" qui est une conséquence. Je parle de sérieux, de notions d'héritage et de transmission. Il faut arrêter de faire les guignols.

C'est ce que tu vois dans la scène rap contemporaine ?
Dans une partie. Après je ne m'en étonne pas.

C'est ce qu'on entend beaucoup dans les médias, surtout en ce moment… que le mot d'ordre du rap, c'est la violence. Ça ne t'étonne pas non plus ?
Parce que ça les arrange, les médias : qu'est-ce qui captive l'attention publique sinon la violence ? Dans les séries, les infos, la violence a pris un degré inouï. Le rap en tant que musique, comme je le dis tout le temps, "ponctuelle", est la plus dans son temps : le rap ne fait que dire ce qu'il voit, ce qu'il ressent. Peu importe l'adresse avec laquelle les mots sont distribués. C'est du ressenti pur, sans recul parfois. Le rap, c'est le thermomètre de la société. L'apparente violence qu'on y trouve dedans et qu'on lui attribue ne reflète qu'une infime partie de ce que la société nous crache. On vit une époque froide. Les mots sont crus car notre monde est froid.

Tu vas à contre temps : tu joues sur les mots et la poésie est ta manière de représenter le monde, sans le cracher. Tu penses que c'est une réponse possible à la violence ?
Non mais c'est ma contribution. Au vu de ce qui pourrait être une direction si on veut recevoir de l'amour, celui dont tout le monde a besoin sans le savoir. J'ai rien contre le rap violent parce qu'il existe et s'il existe c'est qu'il a une clientèle : les gens paient pour l'entendre. Donc moi, ma proposition va à contre-sens, pas par esprit de contraction mais parce qu'elle me rend heureux. Tu me parlais d'empire tout à l'heure. Tu n'as pas tort, même si c'est un empire d'une taille très relative. Face à mon public, je me rends compte qu'il attend aussi quelque chose de calme. Chaque personne revient, partage ce plaisir et c'est le bonheur. C'est ma proposition d'un monde. Peut-être que c'est pas la bonne mais c'est la mienne.

On retrouve aussi toute cette quête de l'utopie, du rêve dans ton dernier album. Ça peut nous permettre de trouver un équilibre entre "le flingue et les roses" tu crois ?
C'est l'échappatoire, le sursis. Un peu de répit, c'est un cadeau qu'on peut se faire. Aujourd'hui, le temps n'est rien, on vit de notre futur. On le remplit d'une nostalgie avec ce qu'on fait pas, ce qu'on prend pas le temps de faire. Tout le monde est occupé sans savoir à quoi. Rêver, c'est la suite de penser et c'est ce qui nous permet de prendre du recul, de se remettre en question et parfois même, c'est une occasion de se parler directement. On se parle plus assez. Des fois, je dis bonjour aux passants dans la rue et ils sont bouleversés, c'est fou, non ?

Une de tes chansons s'appelle 1998… toi aussi tu es nostalgique ?
Non. Il se passe trop de choses pour être fixé dans le passé. Aujourd'hui, c'est trop important. Mais je voulais parler de la France : sans amertume, sans esprit de jugement. Et la meilleure façon que j'ai trouvé d'en parler, c'était de raconter cet épisode lumineux de l'histoire française, après la libération : quand on a gagné la coupe du monde. C'est comme si on était plongés dans le noir, qu'on avait allumé la lumière et que soudain on se rendait compte qu'on avait des jambes, des bras et qu'on était beaux. Aujourd'hui on se sent engourdis, on se voit mal. La France se voit mal. Je voulais prendre ce souvenir pour en faire un mythe : les nouvelles générations qui viennent de fêter leurs 18 ans n'ont pas connu cet épisode. Je voulais le rappeler. 

Qu'est-ce que cet épisode représente pour toi ? C'est un symbole ?
C'est l'unité. L'allégresse. La joie de vivre. La joie d'être français. Et dans le monde entier. Maintenant il fait noir. Suite aux événements de janvier et à ceux de la semaine dernière... Mais le souvenir du bonheur, c'est encore du bonheur. C'est pas de la nostalgie. C'est le souvenir : on peut refaire tout ça. Maintenant. Ensemble. Si on prend le temps de réfléchir. Donc plus que jamais, rappeler ces instants, ça me semblait primordial.

Pour ma génération, tu es un peu le parrain du rap français. La jeunesse t'inspire ?
Je n'avais jamais imaginé ça. Me retrouver avec plusieurs générations qui m'écoutent, ça me touche énormément. Mais je vois pas les choses en terme de jeune ou moins jeune. Tout se mélange. On acquis de l'expérience hyper jeune aujourd'hui. La connaissance ne va plus dans un seul sens. C'est ce pont entre les générations qui me nourrit. Je me nourris de la jeunesse, leur fraicheur me reste inédite. Un secret au delà du travail dans mon métier, c'est l'ambiance. Et forcément, tu verras peu d'artistes hip hop de mon âge qui ont encore la pêche. Parce qu'ils sont fatigués, aigris. Il faut être à l'affut de l'accident, du frais. Il y a toujours une musique qui va nous bouleverser alors qu'on pensait tout savoir. Moi j'ai rien écouté. Rien vu. Ceux qui pensent que le rap a un âge ne se rendent pas compte à quel point ils ne savent rien. Le rap est immortel.

La nouvelle génération qui s'apprête à faire du rap, tu as un message pour elle ?
Il faut qu'elle aime ce qu'elle fait. Et qu'elle soit patiente. La patience, là, ça veut plus rien dire. D'où je vais attendre pour avoir ce que je veux ? Mais si, il faut attendre. La patience à une certaine époque avait une valeur. Aujourd'hui c'est compliqué de demander aux gens d'attendre que ça aille mieux, que ça passe. Il faut regarder le paysage, réfléchir, regarder où on marche. C'est très important de prendre son temps dans la vie.

Le monde dans dix ans il sera comment selon toi ?
Je vois l'homme de moins en moins actif. De plus en plus occupé mais de moins en moins actif. J'imagine que les laissés pour compte seront ceux qui seront devant les machines. Comme dans tous les films d'anticipation. On sait exactement ce que l'homme a dans la tête, ce qu'il veut, il a tout écrit, tout dit. On sait où on va. On sait ce qu'il faut faire, mais on le fait pas.

C'est un monde un peu triste ?
Mais il l'a toujours été ! La tristesse devient juste technique. L'histoire de l'homme c'est aussi la lutte des classes. Une bonne partie de l'humanité a manqué cette chance de s'emparer du monde. Aujourd'hui, on peut rencontrer n'importe qui. On a des instruments de fou : t'imagines ce qu'on peut faire avec un téléphone ? On peut appeler les gens, leur dire qu'on les aime. On le fait jamais. Ça démontre l'étendue de ce qu'on fait avec les moyens qu'on a. C'est ce que je dis dans ma chanson, Ton rêve. On peut faire quelque chose avec cette tristesse : justement, ça met en valeur les moments joyeux. C'est inexcusable. La tristesse, c'est la construction. Quand tu n'as pas assez souffert, c'est terrible. Tu as vécu comme un prince toute ton enfance et un jour, une plume te tombe dessus à l'âge adulte. Et tout ton monde s'écroule. Une plume t'es tombée dessus mec. Je me suis aperçu qu'il n'y a pas d'échelle de la douleur. C'est ce qui est beau.

Il faut continuer la musique ?
Toujours. La musique c'est un refuge, un moment suspendu. Ça appelle une réflexion sur la place de la violence dans nos sociétés : si les jeunes trouvent refuge dans des propos violents, il faut comprendre pourquoi. Il faut écouter. Les écouter. Et leur donner la parole. 

En partenariat avec l'émission Ping Pong, la culture sans limites.

Présentée par Mathilde Serrell et Martin Quenehen
Du lundi au vendredi de 19h à 19h55
Ecoutez et réécoutez l'émission 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Melchior Tersen